À ma place

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Je me suis souvent dit que l’amour, ça n’était peut-être pas fait pour moi. Il y a de nombreuses façons de gérer ses histoires mais il faut croire que je n’ai toujours pas trouvé la bonne. Ma vie amoureuse est une catastrophe. Si certains peuvent rester amis avec leur ex, moi pas. Si d’autres vivent un amour durable et épanouissant, je n’ai jamais réussi cela et je n’y crois pas. Le côté « Candie au pays des merveilles » me donne envie de pouffer, de grincer des dents ou de grogner, voire de mordre, c’est selon. Il y a ceux qui passent d’une histoire à une autre en un claquement de doigts, sans prendre la peine de se retourner ou de se poser. Eh bien moi, c’est tout le contraire. Tout prend du temps chez moi. Beaucoup de temps.

Publié le : vendredi 1 janvier 2016
Lecture(s) : 71
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955588802
Nombre de pages : 180
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Vendredi 11 décembre
Elle y est sûrement retournée le regarder respirer… Fredericks-Goldman-Jones Ma première pensée du jour : comment va-t-il ? Du moins, c’est ma première pensée de ce jour qui commence normalement pour tout le monde. J’ouvre les yeux, sur le canapé. Agathe m’a enveloppée dans le plaid et laissé dormir quelques petites heures. C’est Tom qui me réveille en se levant pour se préparer pour le boulot. Il est tout surpris de me voir là. Il n’a, semble-t-il, rien entendu cette nuit. Je n’ai aucune envie de lui raconter le pourquoi du comment. Je suis lourde de fatigue, le moral au fond des chaussettes, j’ai mal au cœur et à la tête. Le top ! Agathe me sauve. Elle apparaît elle aussi dans le salon avec la tête de celle qui a trop peu dormi (la même que moi en mieux j’imagine) et, de sa jolie voix de Robert du matin, explique à Tom que j’étais trop fatiguée pour
rentrer après le ciné et qu’elle m’a proposé de rester dormir. Je ne suis pas certaine qu’il croit ce qu’elle lui dit, mais il répond « OK » et passe à autre chose. J’attrape alors mes bottes et la vue des tâches provoque en moi un sursaut et mille images défilent de nouveau dans ma tête. Je me lève pour prendre mon manteau quand Agathe ressort des toilettes et s’exclame : — Mais qu’est-ce que tu fais ?! — … Je file. Faut que je passe chez moi prendre une douche et je vais bosser après, voilà ce que je fais. J’ai très bien compris ce qu’elle veut dire, mais je fais comme si de rien. Elle reprend : — Mais n’importe quoi ! Tu vas pas aller bosser aujourd’hui. Moi je bosse pas. Tu restes là, tu prends un petit-déj’ avec nous, on amène Paul à l’école ensemble et après tu vas à l’hôpital. Je viens avec toi si tu veux. — Alors, déjà non, et non et non. Merci d’avoir planifié ma journée à la minute près, on dirait ma mère bientôt, mais ce que j’ai à faire aujourd’hui c’est d’aller travailler. Ce soir j’aurai le temps de penser et de me noyer dans les émotions et le « contre-coup du choc post-traumatique » j’en suis certaine, mais là, j’ai juste besoin de normalité, de réalité basique et crois-moi, les petits ils vont m’en donner de la réalité. Si je fais pas ça, je vais tomber et j’ai pas envie parce que je suis pas sûre d’arriver à me rattraper ni même de me relever. Merci beaucoup pour cette nuit, mais là, j’y vais. Les larmes au bord des yeux. Elle me regarde enfiler mes bottes tâchées, les intercepte, revient un instant plus tard avec une paire de ballerines qu’elle me tend en disant :
— Laisse-les-moi. Je vais les apporter à mon père pour qu’il te nettoie ça correctement à la boutique. Je l’embrasse, et comme elle sait qu’il n’y a rien à dire ou à faire pour me convaincre de rester, et qu’elle a bien compris ce qui se passe, elle me glisse simplement, au moment où j’ouvre la porte : — Je t’appelle dans la journée… Je lui souris et je m’en vais. Pour rentrer chez moi, je dois passer devant l’hôpital. C’est comme ça. Pas le choix. Enfin, si, mais ça m’obli-gerait, dans ce cas à faire un méga détour et je n’ai pas que ça à faire ce matin. Donc je ne réfléchis pas et j’emprunte le trajet habituel. Ça n’est qu’au moment où j’aborde le rond-point qui mène à Henri Duffaut que je réalise où je suis et surtout où est Théophile. Pincement au cœur, que dis-je, tremblement du corps. Mais je trace ma route tout droit, jusque chez moi. Nourrir le chat tout endormi, sauter sous la douche, boire un thé en vitesse. Incapable d’avaler quoi que ce soit, et en route pour une journée de travail pas comme les autres. Je le réalise au moment où, postée devant la photocopieuse, ne sachant plus tout à coup combien j’ai d’élèves ni ce que je dois taper sur la machine, buggante (la fille, pas la machine), une collègue entre à son tour et me lance un « bonjour ! » qui me désarçonne. J’émerge alors du monde parallèle dans lequel je me trouvais depuis quelques instants et tente de lui répondre d’un bonjour que je voudrais le plus neutre possible. Raté. Ma voix m’a trahie. Elle me demande aussitôt :
— Ça va toi ? Et ajoute : t’as une petite mine aujourd’hui. Comme quoi le maquillage ne peut pas tout faire quand la tête qui essaie de se cacher en dessous est totalement défaite. — Ça va. J’ai pas beaucoup dormi cette nuit, c’est tout. Petit sourire en coin de sa part : — Ah ben faut dormir la nuit, tu sais… on se demande ce que tu fais à la place… Juste bien lourdingue. Je pense « conasse ! », et comme je n’ai ni l’envie, ni l’énergie, de jouer un quelconque jeu et encore moins l’intention de lui raconter l’événement le plus important de ma vie, je réponds du tac au tac : — On se demande… enfin surtout je vois pas ce que ça peut te foutre. Tu peux y aller avec la machine, je reviendrai plus tard. Et je sors de cette pièce trop petite pour moi et ma fatigue, et elle et ses remarques débiles. La journée est très longue, et passe très vite à la fois. Je me concentre pour ne pas penser à Théo et au reste, et ça marche, sauf quand il surgit en plein milieu de la séance de conjugaison, ou de lecture, voire de maths. En fait, il est là à chaque seconde, mais soit visible, soit plus ou moins caché. Je sens bien que je ne suis pas comme d’habitude. Journée plus que cotonneuse. Les petits sont cool dans ces cas-là, ce qui est ô combien appréciable. C’est quand j’essaie de les secouer que ça fait des étincelles, mais dans des jours comme aujourd’hui, c’est le contraire, l’ambiance est calme et sérieuse. Heureusement !
Une petite me fait gentiment remarquer, au moment de sortir en récréation à 10 heures : — Maîtresse, je trouve que tu es pas pareille que les autres jours ce matin. Moi, à moitié surprise (ils voient toujours tous ces gosses) : — Ah oui, tu trouves ? — Oui, tu as l’air fatiguée et tu rêves. Qu’est-ce que je disais ? Alors je lui réponds que oui, je suis fatiguée, comme quoi ça se voit quand les gens n’ont pas assez dormi, et à quel point il est important de faire une bonne nuit de sommeil pour être d’attaque à réfléchir toute la journée, ce que l’on a déjà vu ensemble en classe. Je lui demande si elle a bien dormi, elle, cette nuit et elle me confirme que oui en ajoutant « même que j’ai rêvé de mes cadeaux de Noël ». Génial ! Et je referme la porte de la classe pour me retrouver seule dans le calme, tout relatif, puisque le bruit des enfants qui jouent dehors pénètre quand même à l’intérieur, mais adouci, comme dans du coton. Je pose mes fesses sur la chaise, m’accoude au bureau et laisse tomber ma tête sur mes bras. Les yeux brûlants. Je les ferme un instant. Mauvaise idée ! Question : café ou pas café ? Ça me ferait certainement le plus grand bien, mais je n’ai aucune envie de me retrouver en présence de mes collègues. Et puis avec l’épisode de la photocopieuse de ce matin, je me doute que ça balance déjà allègrement sur mon compte, et je n’ai pas l’intention d’interrompre leurs cancanages dont je sais qu’elles raffolent. Je n’ai d’humeur qu’à faire ce qui est prévu avec mes élèves et basta. Je m’en suis déjà aperçue lorsque le papa de Romy
qui me fait tant craquer habituellement l’a ramenée de son rendez-vous en urgence chez le dentiste à 9 h 30, et que je n’ai même pas eu un sourire pour lui. J’allume mon téléphone. Sifflement quelques instants plus tard : message. J’appelle ma messagerie, pensant écouter la voix d’Agathe ou celle de Robert à la rigueur, même s’il est un peu tôt et que je ne pensais pas qu’elle appellerait avant la fin de la matinée. Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais le policier qui m’a posé des questions hier soir, après le départ de Théophile vers l’hôpital. Il voudrait que je passe pour ma déposition au commissariat, et me demande donc de le rappeler pour fixer le moment qui me conviendrait, « le plus rapidement possible » a-t-il précisé. Merci, mais non merci. J’ai pas envie, laissez-moi tranquille. Mais comme je n’ai pas le choix, je rappelle illico afin d’être rapidement débarrassée. On convient que j’irai en fin de journée, après la classe. Je me dis « comme ça c’est fait, je serai tranquille ». En fin de conversation, je demande s’il sait comment va Théophile. Il me répond un truc hallucinant qui me scotche bouche bée : « enquête en cours. Informations seulement pour la famille ». Les mots me percutent de plein fouet. Aberration ! En même temps comme ça c’est clair : si je veux savoir comment il va, je dois me bouger et me décider à aller le voir. Je reprends le fil de ma journée comme je le peux après cet intermède téléphonique assez déroutant. Agathe appelle entre midi et deux : je lui raconte cet épisode, la pho-tocopieuse ce matin, la remarque de mon élève à la récré, mais je ne dis rien sur mon état à moi. Elle demande, je ne réponds pas.
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