A Mort, la Banlieue? T2

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L'Ordre Social n'est, on le constate pour le déplorer, que le fruit de violences accumulées, d'actes de force sédimentés. La corporation médicale n'échappe pas à cette règle. On peut y voir des médecins de haut rang dévoyer les moyens que leur confère leur savoir au profit d'objectifs politiques ou militaires. Mais nos sociétés sont si complexes et fragiles que de simples individus peuvent bloquer des processus complexes animés par des groupes très puissants. Il leur faut de l'inconscience, de la jeunesse, de l'amour, du culot, la volonté de vaincre et finalement la capacité de théoriser leurs désirs en les habillant de concepts flatteurs : éthique, force morale.
Publié le : mercredi 7 mars 2007
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EAN13 : 9782748192247
Nombre de pages : 255
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À Mort, la Banlieue ?
Guido Delvil
À Mort, la Banlieue ?
Tome 2 : Y a-t-il une vie
au-delà du Périf ?
Roman





Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-9224-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748192247 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9225-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748192254 (livre numérique)






À mon épouse,
À mes filles

11 Le complot à Villeneuve
LE COMPLOT À VILLENEUVE
« Clac » La porte de notre appartement de
Créteil se referma derrière moi. J’avais réintégré
le monde des banlieusards. Curieux groupe
humain en vérité ; il y a quelques années, une
mode régnait dans le monde universitaire, il fal-
lait s’intéresser à la vie d’une peuplade du Mali,
les Dogons, qui avaient pu conserver un mode
de vie original, venant du fond des âges, isolés
dans le désert saharien. Je me demandai quel se-
rait le récit d’un ethnologue Dogon découvrant
la peuplade des Cristoliens, habitants de Créteil,
branche banale des banlieusaridés. Sa surprise
serait grande dès son arrivée : mon imagination
se mit à l’œuvre.
« Dès l’approche du village des Cristoliens,
on reste frappé par l’aspect curieux des cases,
soit des parallélépipèdes aux angles vifs, agres-
sifs, soit des tours phalliques hérissées de pro-
éminences évoquant quelque maladie véné-
rienne. Il semble qu’une telle architecture ait été
voulue par un chef de village un peu fou, dési-
reux de briller dans le monde des rois et des
9 À Mort, la Banlieue ?
empereurs, en montrant comment il avait résolu
le problème du logement du peuple. Ses amis
sont venus le voir poliment, se gardant bien de
l’imiter une fois rentrés chez eux. Le roi ne
vient jamais au village : il se fait représenter par
des gardes ventrus, aux yeux injectés, dont tout
le monde se méfie, ce dont ils n’ont cure. Une
case gigantesque barrée de bleu domine le vil-
lage. C’est là que des sorciers viennent soigner
les villageois. Ils sont très malins, ces sorciers :
aucun d’entre eux n’habite le village, ils préfè-
rent loger dans un village voisin, ceint
d’imposantes murailles d’où émane en perma-
nence un bruit assourdissant, et que l’on ap-
pelle « le périf ». Certains des sorciers finissent
par ne plus sortir de ce monde clos et se posent
la question « y a-t-il une vie au-delà du périf ? »
La vie morne et sans attrait des villageois dans
un tel décor se déroule curieusement : pendant
cinq jours par semaine, ils se rendent dans de
grandes cases pour travailler, et se débarrassent
le matin de leurs enfants en les confiant à des
marabouts, souvent de sexe féminin, sans auto-
rité, et incapables de les empêcher d’apprendre
de mauvaises manières. Les enfants, privés de
l’amour de leurs parents, se vengent en détério-
rant les murs des cases par des dessins mala-
droits, et en chantant des mélopées sans charme
pleines de gros mots. Les parents sont pendant
la journée soumis aux caprices de petits chefs,
10 Le complot à Villeneuve
qui leur confient des tâches répétitives leur in-
terdisant de faire appel à leur jugement et leur
créativité. Leur nourriture est étrange : poissons
carrés réchauffés rapidement, galettes de viande
hachée placées entre deux tranches de pain, ac-
compagnés d’une boisson noirâtre légèrement
droguée. Leur peau pâle, maladive, provient
sans doute de leur alimentation, et de leur dé-
testable habitude de ne se déplacer que dans
d’étranges boîtes mécaniques. Ces boîtes sont
trop nombreuses et dès qu’ils y sont entrés, les
Cristoliens commencent à s’injurier mutuelle-
ment et à effectuer des gestes de défi rituel, le
majeur de la main droite tendu vers le haut.
Leurs distractions sont réduites : ils lisent peu,
laissant ce soin aux marabouts, lesquels cher-
chent peu à partager leur savoir. Ils préfèrent,
soit se rendre en fin de semaine dans de gran-
des cases où se tiennent les marchands, qui
vendent les objets qu’ils ont fabriqués pendant
leurs heures de servitude, soit se mirer dans
d’étranges lucarnes magiques, où des individus
qui leur ressemblent se prélassent dans de
curieux espaces appelés loft. Je n’ai pas vu d’ar-
bres à palabres et aucun griot ne vient égayer la
vie des villageois en leur racontant des histoires
morales. Est-ce le roi ou les villageois qui ont
chassé les griots ? Peut-être les deux ? Ils ne
croient que ce qu’ils voient : s’ils ont du bien, ils
vénèrent une divinité masculine appelée
11 À Mort, la Banlieue ?
« Profit », représentée par une boîte multicolore
pourvue d’un phallus sur le côté droit. Cette
idole est également appelée « Bandit manchot ».
S’ils n’en ont pas, ils vénèrent une divinité fé-
minine appelée « Retraite », représentée par un
petit cochon rose pourvu curieusement d’un
organe féminin sur l’épine dorsale. Cette idole
est également appelée « Tirelire ». Pour
s’amuser, ils grattent des petits papiers dont ils
croient qu’ils vont changer leur vie : en fait, il
n’en est rien, ce dont ils se contentent très bien.
Mais quel bonheur d’être plutôt Dogon ! »

– À quoi penses-tu ?
La question d’Aurélie me ramena sur terre.
– À des idioties. À ton avis, quelles sont les
raisons philosophiques pour lesquelles une classe
sociale juge normal d’en asservir une autre ?
– Tu me poses une colle. Mais de toute fa-
çon, les raisons philosophiques que tu recher-
ches ne doivent être à mon sens qu’un maquil-
lage d’un adage bien connu : la raison du plus
fort est toujours la meilleure.
– Tu as raison. Je suis fatigué par le décalage
horaire. Si on allait au cinéma ?
– Tu ferais mieux de te reposer, ce sera dur
de reprendre demain.
Aurélie avait raison. J’avais juste pris le temps
de l’embrasser, de prendre de ses nouvelles, et
de lui demander si elle avait reçu le colis de Fe-
12 Le complot à Villeneuve
deral Express, ce qui était le cas. Je baillai en re-
gardant par la fenêtre le triste panorama du Cré-
teil moderne. Mais pourquoi donc une tribu
plus forte que les Cristoliens tenait-elle donc
tant à les soumettre au moyen des procédés les
plus barbares ? Je me couchai et laissai mon
ethnologue Dogon rentrer chez lui avec de
nombreuses questions sans réponses.

Je me levai tard le lendemain, enfin vers 8h
30 au lieu de 6h 30 comme d’habitude ; Aurélie
était déjà partie. J’allais d’abord vérifier dans la
cuisine l’enveloppe remise par Karim tranquil-
lement glissée derrière le buffet. J’en vérifiai ra-
pidement le contenu : 160000 francs. Pas la
peine de faire des efforts de cachette, si on était
visité par des cambrioleurs lambda, ils trouve-
raient sans problème le pognon. Je me frottai
les yeux : pourquoi m’être embarqué dans cette
histoire, et surtout pourquoi y avoir embarqué
mes proches ? Passe encore de prendre des ris-
ques pour moi, au nom de mon désir de revan-
che sociale, mais franchement pourquoi mettre
en danger ceux que j’aime ? Et moi d’ailleurs,
ressentais-je vraiment l’obligation morale de
faire échouer « ce projet criminel » comme
l’appelait le Dr Loewenstein ? Mon individua-
lisme me conduisait plutôt à trouver une solu-
tion individuelle : je saisis 100 000 francs dans
l’enveloppe que je roulai en deux liasses de 100
13 À Mort, la Banlieue ?
billets pour chacune de mes poches de pantalon
et décidai de trouver d’autres cachettes pour
nos divers butins.
Je repris le chemin du pavillon Lavergne, au
milieu des zombies ensommeillés qui
s’engouffraient dans le métro, satisfait de
m’assurer un avenir digne d’intérêt. J’étais très
attendu. Une infirmière m’apostropha :
– Dépêche-toi de faire la visite, Michalon a à
peine examiné les entrants, c’est une honte.
Il était vrai que Michalon s’était foutu du
monde. Plusieurs entrants sévèrement atteints
requéraient une analyse approfondie de leur état
clinique, qui n’avait pas été faite. Je m’attelai
aussitôt à la tâche.
– Bonjour, Régis, tu vas bien ?
Annie me souriait, et venait de m’appeler par
mon prénom devant les externes ; je m’étais re-
tourné, une radio encore à la main. Elle se te-
nait appuyée sur le chariot à dossiers, superbe,
très maquillée, pleine de sensualité, la blouse de
l’Assistance Publique ne pouvant dissimuler ses
formes. Il ne me restait plus qu’à jouer le per-
sonnage de l’interne macho.
– Salut, ma belle ; et toi, tu vas bien ?
– Pas trop mal ; tu as un instant ?
– Bien sûr ; on reprend dans cinq minutes la
visite, fis-je aux externes.
– Cinq minutes seulement ? Répliqua une ex-
terne.
14 Le complot à Villeneuve
Je ne répondis pas, prenant Annie par le bras
pour m’éloigner d’une dizaine de mètres, tout
en restant bien visible.
– Tu crains qu’il n’y ait un attroupement si
on s’isole ? Me souffla dans l’oreille Annie.
– Te marre pas, je crains les jaloux.
– Tu ne crois pas si bien dire, c’est ce dont je
voulais te parler.
– Tu peux m’expliquer ?
– Quand tu es parti à Boston, je me suis en-
gagée dans une relation avec ton ami Amédée.
– Ami est beaucoup dire, pour moi, c’est le
professeur Lipcinzski ; mais il est sympa, je
m’entends bien avec lui.
– Il me plaît beaucoup, et je crois que c’est
réciproque ; en tout cas, on a passé un week-end
ensemble dans un superbe hôtel, dans une vieille
abbaye, en banlieue sud, et après, il m’a demandé
de m’installer chez lui. Il a un magnifique appar-
tement dans le sixième arrondissement.
– Eh bien, félicitations, c’est le bonheur,
alors.
– Oui, je suis très heureuse, je voulais te re-
mercier de me l’avoir présenté.
– Écoute, ce n’est vraiment pas la peine de
me remercier, ça s’est fait comme ça ; tu ne crois
pas que tu pouvais me dire ça sans déranger ma
visite ? Tu sais bien que ça peut faire des histoi-
res.
15 À Mort, la Banlieue ?
– Excuse-moi, je comprends que tu ne sois
pas enchanté, mais j’avais quelque chose
d’important à te demander.
Je trouvai amusant qu’elle me croie jaloux de
Lipcinzski, et je me demandai ce qu’elle voulait
en fait. Elle voulut me mettre du baume au
cœur.
– Tu sais, Amédée est très gentil.
– Mais moi aussi je suis gentil ; si tu me disais
ce que tu veux ?
– Voilà, quand je suis retournée dans mon
appartement pour prendre mes affaires, mon
mari m’attendait avec un de ses amis.
– Tu ne l’avais pas prévenu ?
– Si, justement, je lui avais téléphoné de chez
Amédée.
– Ça a dû lui faire une surprise.
– On se disputait souvent, ça devait arriver,
je l’avais plusieurs fois menacé de mon départ,
mais il ne voulait pas y croire.
Les externes m’observaient de loin, il allait
falloir que j’y retourne ou la petite bande
d’étudiants allait commencer à se disperser, et
une bonne âme préviendrait rapidement le pa-
tron.
– Que s’est-il passé ?
– Mon mari a voulu se venger, il m’a brutali-
sée.
Je me doutai que ça n’avait sûrement pas été
une partie de plaisir, et réalisai que son maquil-
16 Le complot à Villeneuve
lage chargé avait pour but de camoufler des tra-
ces de coups, des baffes probablement.
– Tu en as parlé à Lipcinzski ?
– Oui, il m’a envoyée voir un généraliste
pour lui faire constater les dégâts, et il m’a donné
les coordonnées de son avocat.
Tu parles, il s’est bien gardé de l’envoyer à un
collègue hospitalier, il ne tient pas à ce que l’on
se moque de ses frasques.
– Je ne doute pas que ça ait tout de suite sé-
ché tes larmes.
Elle me regarda d’un air meurtri, et je regret-
tai immédiatement mon ironie.
– Qu’est-ce que je peux faire ?
– Je t’ai amené le certificat du généraliste.
– Montre.
Je lus.
« Je soussigné Docteur Narbonne Henri, cer-
tifie avoir examiné ce jour Mme Annie Delgado
née Plumier, 23 ans, et avoir constaté ce qui
suit : deux hématomes à la base du cou, de pe-
tite taille, situés au niveau de la partie basse des
sterno-cléido-mastoïdiens, à droite et à gauche
du larynx.
Deux séries d’érosions des poignets droit et
gauche notamment an niveau des bords cubi-
taux et radiaux
Des érosions muqueuses de la marge anale.
Un petit hématome de la lèvre supérieure.
17 À Mort, la Banlieue ?
Ces lésions seraient en rapport avec des vio-
lences conjugales selon les dires de la patiente.
Fait à la demande de l’intéressée et remis en
main propre pour faire valoir ce que de droit »
– Oui, tu sais, un tel certificat ne constitue
pas véritablement une preuve. Si tu portes
plainte, tu risques de te retrouver un jour dans
un bureau d’un juge d’instruction où on te de-
mandera si en fait tu ne t’es pas volontairement
livrée à des jeux érotiques un peu poussés.
– Que faire alors ?
– Si tu es agressée dans l’hôpital, et que tu
peux m’appeler, fais-le, je viendrai t’aider.
– Merci, mais si je ne peux pas t’appeler, ou
si ça se passe ailleurs ?
– Il faut que tu te défendes toi-même en cas
d’agression.
– Facile à dire.
– Ça s’apprend. Je connais une salle de sport
en banlieue où des copains pourraient
t’enseigner des rudiments d’autodéfense très vite.
Tu connais déjà un de ces copains, Alain, celui
auquel tu as fait un prélèvement urétral.
– Le sportif blond ?
Je sentis son intérêt pour la morphologie vi-
rile de mon ami d’enfance.
– Oui, je vais lui demander de te contacter,
tu pourras commencer très vite si tu veux.
– Je préférerai que tu viennes avec moi.
18 Le complot à Villeneuve
Je compris son inquiétude, la violence de son
mari était inquiétante.
– D’accord, on se voit après la visite. Trouve
un prétexte pour partir plus tôt, on se retrouve à
13 heures en bas du métro.
– D’accord, Régis, tu es un chou. A tout à
l’heure.
Je faillis lui dire de ne pas m’affubler de
noms idiots, mais je me retins, je tenais à para-
ître plus gentil que je n’étais.
– À tout à l’heure.
Je rejoignis les externes, qui ne manquèrent
pas de multiplier les lazzis. J’enchaînai en ren-
trant prestement dans une chambre de malade,
après avoir saisi son dossier et en faisant mine
de m’absorber dans sa lecture. La petite troupe
de carabins me suivit, forcée au silence.
Annie m’attendit en bas de l’escalier du mé-
tro, très élégante, son nouveau statut social
l’avait peut-être conduite à faire des emplettes.
– Tu n’as pas de voiture ?
– Je déteste la circulation dans Paris, je
prends toujours les transports en commun.
Elle pouvait croire ce qu’elle voulait, les jeu-
nes snobs ne manquaient pas dans les beaux
quartiers qui développaient cette argumenta-
tion. Ce qui était certain, c’est que je me propo-
sais de l’accompagner jusqu’à la salle de sport
de Villeneuve, de la confier à Alain, mais en au-
cun cas de lui faire savoir que ma famille habi-
19 À Mort, la Banlieue ?
tait le coin. Dans le train SNCF pour Ville-
neuve, nous nous assîmes côte à côte nos cuis-
ses en contact elle se blottit contre moi, je la
pris par l’épaule. Elle se mit à pleurer douce-
ment. Nous n’avions rien dit de tout le trajet, je
pensais qu’elle se remémorait les violences de
son mari.
– Ne t’en fais pas, c’est une mauvaise passe,
ça va s’arranger.
Elle me répondit doucement.
– Régis, je crois que tu ne comprends rien
aux femmes. Je pleurais en pensant que c’était
maintenant que j’étais vraiment heureuse.
Je craignis qu’elle ne veuille dire qu’elle pen-
sait que nous puissions être ensemble, alors que
moi, je ne pensais qu’à Aurélie. Je continuai à la
tenir dans mes bras, mais je me promis de lever
dès que possible toute équivoque.
Villeneuve, sa gare de banlieue triste, ses ban-
lieusards de toutes les races, ses tags dans les
couloirs menant en contrebas à la rue. Je tenais
Annie par la main, principalement pour mon-
trer aux petites racailles que nous croisions sur
les trottoirs qu’il fallait s’abstenir de la traiter de
salope sous le simple argument qu’elle portait
une jupe. Je fus ravi d’arriver à la salle de sport
sans avoir dû relever une attitude désobligeante.
Il était un peu plus de quinze heures et je
craignais de ne pas trouver Alain.
20 Le complot à Villeneuve
– Alors toubib, tu veux toujours pas me faire
mon certificat ?
Sans même me dire bonjour, le champion de
boxe française m’apostrophait, son regard injec-
té fixé sur Annie.
– Annie, je te présente un véritable cham-
pion, un maître de la boxe française.
La brute se rengorgea, louchant sans vergo-
gne sur l’objet de son désir.
– Tu connais Alain ? Il fait de l’haltérophilie
ici, c’est un ami.
– Le postier ?
Pas de doute il le connaissait.
– Tu crois qu’il vient cet après-midi ?
– Il vient généralement vers cinq heures.
– Bon, on va l’attendre. J’ai une course à
faire, tu peux faire les honneurs du centre à ma
copine. Elle voudrait apprendre les bases de la
self defense.
– C’est ma spécialité, tu tombes bien, je vais
m’occuper de sa formation.
– Qu’en penses-tu, demandai-je à Annie,
cherchant dans ses yeux l’impression que lui fai-
sait le champion.
Elle fit un petit sourire, elle ne pouvait
s’empêcher de faire du charme.
– Je suis sûre que Monsieur est un excellent
professeur dans sa partie.
Heureusement qu’elle avait souri, l’autre
abruti avait tiqué, ne suivant par très bien un
21 À Mort, la Banlieue ?
français aussi châtié et ayant supposé une mo-
querie de son inculture.
– Je te laisse, Annie, pour ta première leçon,
je reviens à cinq heures.
Je quittai d’un pas rapide le centre sportif
pour gagner la Tour Blanche. En bas de
l’immeuble, je rencontrai ma mère et nous
tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Après
les baisers de retrouvailles, nous gagnâmes
l’appartement, chacun portant un des lourds
sacs de provisions qu’elle ramenait du super-
marché. Sa silhouette s’était alourdie avec la
soixantaine, et je regardai discrètement ses che-
villes gonflées d’œdème.
– Tu vas bien, Maman ?
– Très bien, ne t’en fais pas, mon chéri.
Décidément, c’était le jour des mots doux.
– Tu n’es pas essoufflée ?
– Un peu si, mais tu sais, j’ai pris du poids et
je ne suis plus toute jeune.
– Tu as vu ton généraliste ?
– Oui, mais tu sais comment c’est, il me
prend à peine cinq minutes, juste le temps d’une
prise de tension, et me renouvelle les remèdes.
– Il ne te fait jamais déshabiller pour
t’examiner ?
– Penses-tu, ça prendrait trop de temps.
– Je vois ; pourquoi ne vas-tu pas voir le gé-
néraliste que je t’ai recommandé au Raincy.
22 Le complot à Villeneuve
– Tu parles, il ne prend pas le tarif de la sé-
curité sociale.
Piqué au vif, je répondis sèchement.
– Tu crois que ta santé ne vaut pas 50 balles
non-remboursées ?
– Elle vaut beaucoup plus, mais c’est une
question de principe ; tu sais, ton père et moi,
nous avons toujours manqué d’argent, et on a
toujours fait attention. Mais toi, tu peux me dire
ce que j’ai.
– Il est prudent de ne pas soigner les mem-
bres de sa propre famille. Soit on en fait trop,
soit on n’en fait pas assez. Maman, il se trouve
que j’ai touché de l’argent, je voudrais t’en don-
ner une partie.
– Et combien voudrais-tu me donner ?
– 50000 Francs.
– Ancien
– Non, non ; 5 briques, quoi, 50000 Francs.
Elle me regarda d’un air dubitatif.
– Ça fait beaucoup d’argent ; je croyais que
ton salaire d’interne était très faible.
– Il l’est.
– Alors, tu l’as eu où cet argent ?
– Maman, peu importe, je souhaite te le
donner.
– Et moi, je souhaite que tu ne fasses pas de
bêtises.
– Maman, je n’ai plus dix ans.
23 À Mort, la Banlieue ?
– Justement, je sais ce qui se passe dans la ci-
té, et je n’ai jamais aimé tes fréquentations.
– Tu fais allusion à Momo ?
– Je ne fais allusion à personne en particulier,
mais on sait que quand l’argent coule à flot dans
la cité, il n’a pas été gagné honnêtement.
– Oui, bon, pour le gagner honnêtement, il
faut avoir un travail, et t’as vu les têtes des mô-
mes de la cité ? Tu crois qu’on leur propose sou-
vent quelque chose ?
– Oui, mais toi, tu as une bonne tête et un
beau métier. Comment as-tu eu cet argent ?
– Maman, ne t’en fais pas pour moi ; accep-
tes-tu ce que je t’offre ?
– Non, je préfère que tu le gardes.
– Bon, alors promets-moi de venir consulter
à l’hôpital où je travaille, je te ferai examiner par
quelqu’un de compétent.
– Je te remercie, mais c’est trop loin.
– Maman, tu es trop têtue ; je t’adore quand
même, mais souviens-toi que je suis grand main-
tenant.
– Ce n’est pas forcément la sagesse qui vient
en grandissant.
– Je crois que tu te fais plus vieille que tu
n’es, tu n’as pas encore atteint l’âge des adages
de grand-mère.
– Il ne dépend que de toi que je le devienne.
Ça va bien avec Aurélie ?
24 Le complot à Villeneuve
– Très bien, elle t’embrasse. Je vais devoir
partir, Maman.
– Viens avec elle la prochaine fois, je
t’embrasse mon chéri, et embrasse-la de ma part.
Je descendis l’escalier rapidement, et retour-
nai vers le centre sportif.
Devant le bâtiment, Alain était accroupi de-
vant une superbe moto, d’aspect neuf, d’un
rouge pétant.
– Salut, Alain, tu vas bien ?
– Salut, eh bien, il était temps.
– Pourquoi ?
– Je ne savais pas où tu étais passé et j’ai
commencé à dépenser mon fric. J’aurai été mal si
tu t’étais évanoui dans la nature.
– Non mais tu me prends pour qui, je n’ai
qu’une parole.
– Je sais bien, mais tu sais, tout le monde
peut disparaître sans laisser de trace de nos jours.
Comment tu trouves ma meule ?
– C’est à toi, ce char d’assaut. Elle est su-
perbe, mais elle est énorme.
– Pas tant que ça. C’est une Kawasaki 1000
GTR.
– Tu vas te casser la gueule avec ça.
– T’en fais pas pour moi, j’ai appris avec des
potes à piloter des gros cubes.
Je fis le tour de l’engin pour l’admirer.
– T’as payé ça combien ?
25

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