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A tous ceux que j'apprécie... et aux autres

De
229 pages
A l'orée de ses vingt ans, Mathieu Goux a regardé autour de lui… il y a aperçu de bons amis, des parents parfois disparus, quelques traîtres et des vilains. Il y a aussi entrevu des idéaux et des rêves, des déceptions et des désolations. Et en voyant tout cela, il s'est demandé s'il ne devait pas mettre les choses au clair avant d'entrer dans le monde « adulte », s'il ne devait pas se souvenir de son enfance, de ceux qui ont marqué sa courte existence afin d'avancer sereinement et de ne pas oublier. En écrivant ces nouvelles, autant pour lui que pour eux, il a joint l'utile à l'agréable.
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A tous ceux que
j’apprécie… et aux autres
Mathieu Goux
A tous ceux que
j’apprécie… et aux autres





NOUVELLE









Le Manuscrit
www.manuscrit.com














© Éditions Le Manuscrit, 2005
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6083-5 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748160833 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6082-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748160826 (livre imprimé)








Chaque texte est dédié à une personne en particulier, à un
esprit ou une parole… ils se reconnaîtront tous dedans. A ceux
que j’aime, je leur souhaite bien du bonheur, de la chance et du
talent. A ceux qui m’indiffèrent, je demande à ce qu’ils ne me
dérangent plus et à ceux que je méprise, j’ai déjà dû tout leur dire.

MATHIEU GOUX







La douleur d’écrire

A Sébastien

Dans mon encrier, je trempe ma plume et ma rage, je
distille cette douleur et cette peine qui me détruisent et
me noient. Je supporte la haine du monde, comme un
poids sur mes épaules, et me rends responsable du
malheur de cette humanité. Du plus petit drame aux
massacres ignobles, tout est de ma faute et je le sais. Je
dois expier mes péchés.

Mon stylo n’est plus un outil : il fait parti de moi-
même. C’est un prolongement de mon bras, de ma
main. Il surgit de mon poignet, l’encre se mélange à
mon sang et je noircis le papier avec.

Chaque mot, chaque lettre me transperce en long
comme un coup de poignard. Comme si on me saisissait
le cœur dans un étau de feu et que mon essence entière
était comprimée, comme si on me tordait l’estomac et
que l’on me lacérait les viscères, comme si on
supprimait ma raison entière de vivre et ma volonté
propre.

11 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES
Je ne suis plus un homme, je n’ai plus de dignité. Je
ne suis plus qu’un instrument. La main, le stylo me
guident. Moi, je ne suis qu’un pantin. Et je ne peux
qu’écrire. Car c’est ce que je porte dans mon sang. Ce
sont les larmes que je verse jour après jour, nuit sur
nuit. Je ne mange plus que du papier et bois de l’encre.
Je cherche à ôter cette satanée douleur de mon estomac.
Cette douleur qui me fait vomir chaque matin et me
transforme en mort-vivant. Cette douleur qui me
permet juste de me traîner devant mon bureau et me t d’écrire. Cette douleur qui disparaît lorsque
j’endosse le malheur et la détresse du monde.

Je dois me faire pardonner.
12 MATHIEU GOUX







Distraction

Aux faux Dieux et aux anges déchus

Il devait être minuit passé dans la petite bourgade
isolée de la province auvergnate quand l’inspecteur
Claude arriva sur les lieux du sinistre. Arrêtant sa vieille
guimbarde devant la ferme, remontant le col de son
imperméable et maugréant contre le destin et le mauvais
temps, elle entra d’un pas décidé se mettre à l’abri et
observer avec plus de soin le corps de la victime.

Une horde de photographes, d’experts, de policiers
mesuraient tout ce qu’ils pouvaient mesurer : traces de
pas, poussières, qualité de l’air et de l’eau, taille des ailes
des mouches bourdonnant autour du cadavre. Claude
souleva le drap qui le dissimulait et eût un petit
grognement pour montrer sa surprise.

« Il s’appelait Roger Xarma, Inspecteur, répondit un
policier au grognement. Fermier, veuf. Deux enfants
qu’on tente encore de retrouver, qui se sont barrés à la
grande ville pour trouver du boulot. Pas d’ennemis
connus.
– Il est mort de quoi exactement ?
13 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES
– D’après les premières observations du légiste, on
l’a d’abord poignardé en plein coeur. C’est après qu’on
s’est acharné sur lui. »

La peau de ce Roger avait été, sur la quasi intégralité
du corps à l’exception du visage, enlevée comme on
peut dépecer un cochon. On voyait les muscles brûlés
par de l’acide à quelques endroits, notamment les bras
et les jambes, où les os saillaient de la chair en
putréfaction. Enfin, la tête avait été littéralement
sculptée afin de la faire ressembler à une sorte de
triangle.

« Des indices ?
– Aucun pour le moment. Ni empreintes, ni
marques… la mort remonte à cinq jours, vers 21 heures.
– Et personne ne nous a prévenu avant ?
– La ferme est isolée du village et il n’avait pas
l’habitude d’errer en ville. C’est le facteur qui l’a
découvert ainsi ce soir, vers les 20 heures, en venant lui
apporter son courrier.
– Qu’en dit-on au village ?
– On est désolé, bien sûr, mais bon, ça s’arrête là. On
commencera les interrogatoires demain, mais comme je
vous ai dit, on ne lui connaissait pas d’ennemis.
– Et sur la manière dont le corps a été traité, on en
dit quoi ?
– Pour l’instant, rien. On penche bien sûr pour un
malade, peut-être un voyou de passage… perso, ça ne
me rappelle pas grand-chose, mais on va faire des
recherches au cas où il y aurait déjà eu ce genre de
meurtre dans nos annales.
– Bien. Il y a un hôtel dans le coin ?
14 MATHIEU GOUX
– Dans la grand-rue du patelin, vous pouvez pas le
manquer. On vous a réservé une chambre.
– Très bien. Rendez-vous demain à huit heures dans
le hall de cet hôtel pour les interrogatoires. »

Elle repartit comme elle était venue : sans un salut,
sans un regard sur ses collègues, rien. A vrai dire, elle se
moquait éperdument de ce meurtre et de ce corps. Cela
faisait plusieurs années qu’elle avait perdu la foi dans ce
métier, et peu lui importait que l’on trouve ou non
l’assassin ou la vérité sur cette histoire. A quarante ans
passés, malgré son absence de rides marquantes et son
teint de jeune étudiante brune, elle n’avait plus d’avenir,
plus d’ambitions. Et ce n’était sûrement pas ce petit
incident de province qui allait lui faire gagner du galon.

Après avoir erré dans la grand-rue déserte, elle
accéda à cet hôtel miteux, heureusement encore ouvert
malgré la nuit fort avancée. En la voyant venir, le
réceptionniste eut le réflexe de reboutonner sa chemise
et de remettre en place sa cravate.

« Madame ?
– On a dû réserver une chambre au nom de Claude
Lanssac.
– Ah, oui, fit-il après avoir vérifié sur son registre,
chambre 404. Au deuxième étage.
– Vous avez quatre cents chambres ici ?
– Non… c’est une méthode de classification
spéciale…
– Je vois. »

15 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES
Elle saisit les clés que lui tendait le petit employé et
commença à grimper les escaliers grinçants, sa valisette
sous le bras.

« J’espère que vous l’arrêterez vite !
– Qui donc ? répondit Claude sans se retourner.
– Eh bien… l’assassin du vieux Xarma.
– Vous avez peur qu’il récidive ?
– Eh bien… non, mais…
– On reparlera de ça demain, Monsieur. »

L’inspecteur haïssait particulièrement ces petits
bonshommes qui se croyaient dans une de ces séries du
jeudi soir ou un de ces polars particulièrement tordus où
se mêlent romance, mensonges, trahisons et ésotérisme.
Qu’est-ce que cela pouvait lui faire qu’on l’arrête vite ou
non ? Si vraiment elle avait appliqué à la lettre ses cours
de l’école de Police, elle se serait dit que c’est parce qu’il
en savait plus qu’il ne l’avait supposé. Mais elle savait
bien que c’était faux : c’était juste un instant où il
pouvait avoir une minute de gloire. Elle se déshabilla,
enfila une rapide chemise de nuit et s’endormit sur les
couvertures, sans autre forme de procès.

Que ce soit au coucher, dans ses rêves ou au réveil,
l’inspecteur avait encore ce petit rictus renfrogné qui le
faisait ressembler à un chien de garde allemand ou turc.
Et le lendemain matin, quand elle se rendit dans le hall
de l’hôtel et qu’elle retrouva ses officiers, elle avait
encore cet air d’enragé qui crevait d’une haine
intérieure. Elle ne prit même pas la peine de les saluer
mais se dirigea vers une petite table où l’attendaient une
tasse de café et deux croissants.
16 MATHIEU GOUX

« Inspecteur, fit l’un des gars, nous avons commencé
nos investigations dans le village ; personne ne dit rien,
personne n’a rien vu. C’est limite s’ils connaissaient
Xarma. On a quand même deux noms qui sont
ressortis : Gaspard Polite et Pascal Ramon. Le premier
est un ancien maire du village, le second une sorte de
manouche qui a disparu pendant trois ans avant de
revenir brusquement rôder autour du village. On est allé
les chercher, ils seront ici bientôt. Le maire aurait pu
avoir de la rancœur envers Xarma pour une ancienne
histoire de champs, Ramon est un gars louche, comme
tous les gitans.
– Et sinon quoi de neuf ?
– Rien. On a retrouvé les fils, les deux se foutent de
la mort de leur père. Pas d’autre famille à prévenir.
– Bien, j’interrogerai les deux prévenus. On a
embarqué le corps ?
– Hier après votre départ. On aura les données
complémentaires des médecins d’ici deux jours.
– Bon, si dans deux jours on a rien de plus, on
pourra classer l’affaire, je pense.
– C’est notre avis également. »

Polite et Ramon arrivèrent à l’hôtel quelques minutes
après que l’inspecteur eut terminé son petit déjeuner. Le
premier avait le physique du parfait petit agriculteur
bedonnant, aux cheveux grisonnants rares, à la chemise
à carreaux et aux bottes boueuses. Le second offrait
également dans la caricature du gitan avec le ton basané,
la cigarette louche et le bandana autour du cou. Elle
invita ce dernier à être interrogé en premier, et ils
s’isolèrent dans sa chambre d’hôtel.
17 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES

« Veuillez décliner nom, prénom, âge, profession,
situation de famille.
– Ramon Pascal, 32 ans, gitan, divorcé, trois enfants.
– Gitan, c’est un métier maintenant ?
– C’est ce que je fais de mieux.
– Passons. Savez-vous pourquoi on vous a amené
ici ?
– Je m’en doute. A chaque fois qu’il y a un vol, une
agression ou un meurtre, on va voir le gitan du coin.
– On dit que vous aviez disparu avant de réapparaître
récemment.
– Je fais parti des gens du voyage. Je vais et je viens
sans avoir à me justifier.
– Vous êtes alé près de la ferme Xarma,
récemment ?
– Il y a cinq jours, oui. Je revenais du Sud.
– Vous avez remarqué quelque chose d’anormal, un
bruit, quelque chose ?
– Rien du tout, tout était calme.
– On pense que le meurtre remonte à cinq jours…
vous auriez pu le tuer.
– Et pourquoi l’aurais-je fait ?
– On dit qu’on l’a poignardé. Et on a dû se servir de
couteaux pour travailler le corps. Les gitans aiment les
couteaux.
– Ça ne prouve rien. Je ne l’ai pas tué.
– D’accord, je vous crois. Au revoir, faites monter
Monsieur Polite. »

Le paysan bourru succéda au premier suspect en face
de l’inspecteur.

18 MATHIEU GOUX
« Nom, prénom, âge, profession, et tout ça…
– Polite Gaspard, 75 ans, maire à la retraite, veuf,
sans enfants, cracha-t-il de son rude accent.
– On dit que vous aviez des différents avec Xarma.
– Une vieille histoire qui remonte à plus de quarante
ans, je l’avais oubliée. En ce temps-là, il y avait un
agriculteur, le vieux Jules, qui mourait et qui n’avait pas
un seul héritier connu. Il avait les plus belles terres du
coin, alors naturellement, ça devait revenir à la
commune, et j’avais fait savoir que j’aurai bien pris un
de ces champs. En tant que maire, j’aurais pu le faire.
– Simplement…
– Simplement le Roger n’a jamais voulu. Il a fait des
demandes et tout, j’ai même eu des menaces mais on a
pas cédé. Et depuis, on était en froid.
– Des querelles stupides, en un mot…
– Vous en connaissez qui ne le sont pas ?
– Non, je l’admets. Bref. Que faisiez-vous il y a 5
jours, aux alentours de 21 heures ?
– J’étais au bistrot du coin, en train de m’amuser.
Vous pourrez vérifier, j’ai des dizaines de témoins.
– Je vous crois, ne vous en faites pas. Merci de votre
collaboration. »

Voilà, c’était fait. Maintenant, il fallait attendre deux
jours dans ce coin paumé avant de pouvoir repartir,
avant d’avoir les résultats du médecin légiste, qui bien
sûr n’apporteraient rien de neuf et classer cette affaire.
Des meurtres de province ainsi, des plus banals aux plus
étranges ou mystiques, il y en a des dizaines chaque
année en France. Tous ou presque restent obscurs, et
on n’arrête jamais le ou les coupables. Ce sont des
vengeances, généralement, ou bien des crimes
19 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES
crapuleux, et rien de plus. Parfois on trouve un illuminé
qui se prend pour un tueur en série et on parvient à le
coincer, mais après…

Tout le monde le sait et personne ne fait rien. Qui
irait se plaindre ? On n’écoute jamais la voix de
quelques paysans en colère. Cela fait les titres de
quatrième colonne des quotidiens régionaux et ça se
tasse passé deux ou trois jours. Et c’est mieux ainsi.
L’inspecteur Claude le savait. Les victimes n’étaient
jamais riches, ou célèbres, ou influentes, et leur mort
n’entraîne strictement aucune modification dans la
politique environnante. Ca ne devient plus qu’un dossier
perdu dans un sombre ministère qui finira perdu ou
brûlé, comme tant d’autres.

Afin de grossir son rapport, Claude poursuivit son
travail d’investigation. Elle alla interroger les péquenots,
visiter encore une fois la ferme du meurtre au cas où, à
l’instar d’un Dr. Quinn ou d’un Nestor Burma elle
aurait repéré un indice capital cachant un complot
d’importance mondiale, se promener dans les environs.
Les moyens mis en place étaient risibles : elle ne devait
avoir que cinq hommes, tout au plus, battant la
campagne.

Deux jours plus tard, on avait les résultats du
médecin légiste qui confirmèrent les premières
observations, ni plus, ni moins. On classa l’affaire,
Claude laissa son rapport à la préfecture et elle rentra
chez elle. Elle essuya soigneusement le sang des
couteaux de boucher qu’elle avait dans sa valise avant de
les replacer dans la cuisine. Elle avait eu beaucoup
20 MATHIEU GOUX
d’imagination ce jour-là… le prochain, ça sera au
révolver, en Bretagne.

Des meurtres comme ça, il y en a chaque année en
France. Et tout le monde s’en moque.

Mais ça réussissait presque à la distraire.

21 A TOUS CEUX QUE J’APPRÉCIE… ET AUX AUTRES
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