//img.uscri.be/pth/1bc44c14206c7467b2f9eb17714773aaf94e76e4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

A un fil

De
193 pages
Alors qu'elle ne fait rien d'autre qu'accomplir une mission pour la vieille dame, Ester croise par hasard la tombe de Vadim. C'est un homme qu'elle a connu trop peu, mais qui lui était cher. S'envolent alors tous les espoirs naïfs qu'elle avait bâtis autour de lui. Mais elle pénètre aussi un univers tout autre qui la conduira jusqu'à Vadim et bien plus loin encore, jusqu'à elle-même. Sa perte lui laisse un vide qu'elle croyait comblé. Ester démêle peu à peu les fils et apprend à travers ceux qui l'entouraient à connaître cet homme insaisissable et troublant. Laura Chapon-Zoheiri est née en 1980. Diplômée de sciences politiques, elle est mère d'un petit garçon. Elle a vécu en Egypte. Elle cherche par l'écriture à explorer la quête de soi.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre
A un fil

3Titre
Laura Chapon-Zoheiri
A un fil

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02688-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304026887 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02689-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304026887 (livre numérique)

6





« Maintenant,
trois choses sont restées,
la foi,
l’espérance
et l’amour ».

Proverbe africain. 8
L’AMOUR
Bamako. 6 h 00. La ville s’éveille, mais a-t-
elle vraiment dormi ? Le soleil pointe un rayon-
nement timide derrière un voile de brume gri-
sée. Quelques voitures déjà sillonnent la ville
sans perturber les hommes qui dorment devant
leurs maisons, allongés sur des nattes. Les
femmes actives et enjouées préparent le déjeu-
ner de leurs enfants qui partiront pour l’école
avec détermination, encouragés par leurs mères
à saisir la chance d’une éducation, à vénérer la
puissance du savoir. Les hommes eux ne disent
rien. Ils sont passés par là autrefois. Ils ont es-
pérés eux aussi, conquis leurs rêves en étudiant
des leçons dispensées par les français. On leur
enseignait que la nature était précieuse mais la
connaissance, plus prometteuse encore. Ils ont
conquis leur monde et apprivoisé leurs limites.
Certains partiront aux champs pendant que
d’autres déjà ramènent les bêtes. La vache est
espoir, l’arbre est savoir. Les minerais sont avoir
mais ils sont l’apanage de trop peu. L’eau est
une denrée rare et la vie s’organise autour de ce
9 A un fil
postulat. Les plus chanceux partiront plus tard
rejoindre leurs bureaux et regarder par leurs fe-
nêtres éraflées les laborieux, les ambitieux, les
paresseux et les résignés. Ils riront d’un rire ob-
séquieux pour flatter la hiérarchie, pour libérer
leurs esprits, pour enthousiasmer leurs collè-
gues. Certains resteront devant leur maison une
grande partie de la matinée, puis ils iront re-
trouver ceux qui comme eux sont désœuvrés,
désarmés, découragés.
Vadim n’est pas parmi eux. Comme tant
d’autres avant lui, il a déserté, fui ce pays pour
tenter sa chance ailleurs. De l’autre côté. Du cô-
té des blancs, du côté de l’argent, comme ils di-
sent. Lui n’est pas parti pour l’argent. Il est parti
pour des idéaux. Il veut toucher son rêve et le
serrer dans ses bras. Il a gagné la France. Le
pays où l’homme vit libre, libre de s’exprimer et
de s’engager, libre d’avoir un destin et un ave-
nir, libre d’espérer et de posséder. Le pays où
l’homme a des droits qui sont consignés dans
une déclaration. Il cherchait de nouveaux hori-
zons car il avait touché les limites de son pays,
et il sentait qu’il ne pouvait pas les repousser Il
a choisi Marseille parce que dit-on, la vie y est
plus douce. La mer orne la ville, l’équipe de
football est glorieuse, la communauté africaine
omniprésente et soudée. Les conditions du
bien-être et du succès sont réunies. Le chemin
sera long et tortueux mais, pense t-il, la réussite
10 L’amour
ne peut éconduire les vertueux. Le mérite sou-
met le désaveu. Il est parti saluant sa famille
sans faillir, ivre de leur amour, avec pour seuls
bagages, l’espérance et la foi. Il est parti sans
savoir qu’il ne reviendrait jamais.

Je n’aspirais qu’à me sacrifier à la douceur de
vivre, établir un pont entre la nature et moi, là
où mon esprit avait échoué. J’étais assise au
bord d’une rivière et la chaleur était étouffante.
Des gouttelettes perlaient sur mon front mais je
ne m’en souciais guère car un horizon vaste
s’ouvrait devant moi. Des dunes de sable et un
village au loin qui reprenait vie. La sonnerie in-
congrue d’un téléphone vint troubler ma tor-
peur. Je tournais et me retournais, sans parvenir
à l’identifier. J’ouvris les yeux, les refermai…
En les rouvrant, je vis l’heure sur mon réveil :
7 : 30. Je ne sortirais pas, pas ce matin. Le
monde pourrait se passer de moi. Je rêvais. Il y
avait des mois, peut-être des années que je
n’avais pas rêvé en dormant. Pourquoi mon
rêve s’était-il achevé ? Je préférais ne pas tenter
de répondre à cette question. Avoir des rêves
devait être salutaire. Et puis j’étais déjà en re-
tard. Madame Antonio ne se formaliserai pas.
Cette journée sera comme les autres. Pourquoi
vouloir se battre lorsque l’on sait que l’on va
perdre ? 8 : 35. Je ne suis pas en retard. A peine.
Madame Antonio à son âge n’est plus à cheval
11 A un fil
sur les horaires. Elle m’ouvre sa porte et me
sourit. Elle est heureuse de me voir aujourd’hui
comme à chaque fois que je viens. Je nettoie sa
maison, je lui fais quelques courses et je ramasse
son courrier. Souvent je fais plus, je règle les
factures dans les délais impartis ou je lui ac-
corde une partie de Scrabble. Hier, j’ai même
rangé ses photos dans un album. Je suis sa seule
représentante du monde. La seule vivante
quand ceux qui peuplent son univers sont déjà
de l’autre côté. Madame Antonio ne sort plus,
ses jambes ne semblent plus aptes à la porter
dehors.
« Madame Antonio, le ciel est immensément
bleu aujourd’hui ! » lui dis-je avec enthousiasme.
« Ma fille, que puis-je faire de cette immensi-
té ? Veux-tu aller acheter des fleurs pour mettre
sur la tombe de mon Silvo ? ».
Elle me tend un billet de cinq euros.
« Très bien Madame Antonio, mais je crois
que cela ne suffira pas. »
Elle me donne son porte-monnaie, j’en retire
un autre billet et descends en tirant la porte der-
rière moi. Je me demande si mon père devien-
dra comme cela lui aussi. Est-on obligé de dé-
cliner et de se couper du monde avant de la
quitter définitivement ? Je pense à ceux qui par-
tent si jeunes et qui n’ont pas le temps de passer
pas cette étape de transition. Et je me dis que la
vieillesse est une préparation…
12 L’amour
Je pousse le portail du cimetière. Je ne me
souviens pas très bien de l’emplacement de la
tombe du vieux Silvo. La dernière fois que je
suis venue, c’était il y a un an. J’étais emprunte
de légèreté. Je n’arrive pas à me défaire d’un
sentiment pesant aujourd’hui. Je regarde les
noms sur les tombes. Henri Penan, 1940-2005.
Anne Krevz, 1931-2001. Des gens qui ont bien
vécu. Certaines tombes sont très fleuries et bien
entretenues. D’autres à l’abandon sont noires et
couvertes de mousse. Soudain mon cœur
s’arrête. Et mon sang se fige. « Vadim Ga-
reyane. 1983-2007 ». Vadim, est-ce possible ? Il
ne peut y en avoir qu’un pourtant. Vadim,
mort ? Non je refuse cette idée. Cela doit être
une erreur. J’ai cherché à tuer mon amour pour
lui, sans succès. Je l’ai espéré, je l’ai repoussé
puis je l’ai gardé comme un souvenir, tapi en
moi et loin de moi. Avec ou sans espoir il était
Vadim Gareyane et son souvenir vivait en moi.
Il pourrait y avoir un homonyme. C’est un nom
peu courant pourtant. Il est né en 1983… c’est
bien la date qui figue sur la pierre tombale. Va-
dim, mon Dieu, tu n’avais que 24 ans. Tu ne
vivras jamais jusqu’à l’âge où le monde change
sans qu’on s’en rende plus compte. Je m’assois
devant la tombe de Vadim pour me recueillir un
peu. J’y dépose les œillets que j’avais achetés
pour le père Silvo. Qu’a-t-il pu se passer pour
que tu sois pour toujours à l’écart ? Je reste as-
13 A un fil
sise et pensive. Je regarde autour de moi, inca-
pable de me rendre à l’évidence. Le cimetière
qui me paraissait presque joli tout à l’heure sous
le ciel bleu est devenu oppressant. Je vois une
vieille dame au loin qui arrose quelques plantes.
Et moi je prends mon visage dans mes mains et
je repasse les précieux moments que j’ai passés
avec Vadim. J’aurais pu être près de lui mais ce
n’était pas son souhait. Quand j’ai connu Va-
dim, je sortais de l’école. Un bac professionnel
en poche, je ne savais que faire de ma vie. Le
rencontrer lui a donné un sens. Je voulais fon-
der une famille et tenir ma maison. Aujourd’hui
je tiens celle des autres. Je ne sais faire que cela.
Mon premier entretient d’embauche à été une
catastrophe. C’était pour un cabinet dentaire. Le
dentiste me demandait de nettoyer les instru-
ments, de mettre un peu d’ordre et d’accueillir
les patients. J’ai paniqué. Tous ces instruments
stériles. Ce cabinet austère. Il y avait dix per-
sonnes dans la salle d’attente pour trois dentis-
tes. J’ai renoncé. Faire les tâches du quotidien,
c’est cela mon univers.

Vadim travaillait avec Bertrand, le frère de
mon amie Sophie. Je l’ai vu chez elle pour la
première fois et j’ai tout de suite succombé. Il
m’a regardé, il m’a sourit. Il m’a raccompagnée
et il m’a embrassé. Je ne suis pas une belle
femme pourtant, pas de celles qui attirent les
14 L’amour
regards et les rendent insistants. Quand je me
vois dans le miroir, je me trouve commune,
ronde et douce. J’ai des kilos superflus, c’est
vrai. Des cheveux clairs et les yeux bleus.
J’inspire la bonhomie qui émane, dit-on, des
femmes généreuses. Tout le contraire de Va-
dim. Il avait la peau très noire, une mâchoire
bien dessinée et un immense sourire. Ses yeux
étaient obscurs et son regard pénétrant. Il por-
tait des tresses plaquées à son crâne très réguliè-
rement. Il les entretenait soigneusement. J’ai cru
qu’il m’aimait pour ce que j’étais. Pas pour mon
image. En fait il ne m’aimait pas. Pas exclusi-
vement. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas. Ne se
consacrer qu’à moi, comme je l’attendais, il ne
pouvait pas. Alors je l’ai quitté car je ne voulais
pas le partager.

Aujourd’hui il n’est plus là. Et moi je pleure
sur la tombe de cet homme méconnu qui a vécu
et qui est mort sans moi. Il faut que je sache
comment. Comment est-il arrivé là ? C’est
étrange parfois comme le destin nous met sur
certains chemins. Je n’ai pas vu l’heure tourner.
Madame Antonio va s’inquiéter. Je reprends
une partie des œillets et dépose le reste sur la
tombe de Vadim. Je ne peux rien faire de plus à
cet instant. Demain je ne travaille pas. Je re-
viendrai voir qui vient fleurir sa tombe à lui.

15 A un fil
Je nous rêvais à deux mais il n’y avait que lui.
Et moi qui le dévorais du regard, moi qui regar-
dais là où il regardait, et qui lui attribuais des
rôle audacieux dans mes rêves de jeune femme.
Je mettais à sa bouche des mots d’amour, quand
je me retrouvais seule dans ma chambre pen-
dant qu’il séduisait d’autres femmes. Vadim
était un ange pourtant… mon ange. Il ne m’a
apporté que du bonheur et de la chance. Et il
ne m’a jamais menti. Il m’a dit qu’il ne pouvait
être celui que j’espérais. Il m’a dit et montré
qu’il saurait être un amant, un ami, peut-être
même un frère mais aimer il ne le savait pas.
Alors j’ai bu ses paroles jurant devant tous les
dieux qu’il changerait d’avis. Mais je me suis dé-
couragée de l’attente avant que les dieux
n’ouvrent les yeux. Je l’ai quitté. Fin de
l’histoire. Mais mon cœur lui n’a pas tourné la
page. Et mon esprit a divagué longtemps avant
d’en accepter le point final.

Aujourd’hui c’est bel et bien la fin. Plus
d’histoire puisqu’il n’y a plus de héros. Vadim
mon ange est retourné près des siens. Je l’ai
quitté il y a deux ans et il m’a laissé partir. Il y
avait bien un reflet qui brillait dans ses yeux
comme pour dire « En es-tu vraiment sure ? ».
Mais je ne me suis pas retournée. Il m’était plus
douloureux de partager un homme que de m’en
passer pour toujours. Bien sur, les femmes sont
16 L’amour
possessives et exclusives. Les hommes aiment
toucher sans rien emporter. Et ils ne prennent
que des bribes de nos êtres même lorsqu’on
leur donne tout.

Vadim est mort. Sans moi. Je n’ai pas été à
ses côtés. J’aurais dû être là. Je l’ai séquestré
dans mes pensées pendant trois mois et quand
il a quitté la vie, je n’étais pas là. Je ne sais pas
comment il est mort. Je ne sais rien de lui. Mais
il va falloir que je sache. Pour faire le deuil.
Chacun peut savoir le fil des événements mais
personne ne peut savoir la façon dont on les a
vécus. Alors tant pis si personne ne croit à mon
histoire.

Le jour se lève à nouveau. J’ai moins de mal à
me réveiller puisque je n’ai pas dormi. Papa a
veillé tard comme à son habitude. J’ai entendu
la télévision puis les cartes qui claquaient sur la
table. Il joue à la réussite. Il réussit tout le temps
mais cela fait bien longtemps qu’il ne fait plus
de vœu. Je crois qu’il veut juste occuper ses
pensées. Il m’a élevée seul après la mort de ma
mère. Je n’avais alors que deux ans. Il s’est dé-
brouillé sans jamais ciller. C’est sans doute cela
sa plus belle réussite. Mais pour lui c’était évi-
dent. Pour sa progéniture il ne pouvait pas flan-
cher. C’était son rôle, c’était son devoir.
D’autres femmes sont passées, bien des années
17 A un fil
plus tard, dans sa vie, quelques fois jusque dans
la mienne mais aucune ne s’y est jamais instal-
lée.

Je me lève et prépare du café. Il est sept heu-
res trois. Le soleil est déjà levé. Papa ne va pas
tarder. Avant que le café n’aie coulé, je l’entends
dans la salle de bain. Il se lève toujours à sept
heures. Il travaille à La Poste, à cinq cents mè-
tres de chez nous.
« Tu es déjà levée ? Tu ne travailles pas au-
jourd’hui… » me lance t-il en se servant du café.
« Je n’ai pas très bien dormi ». Il me regarde
interrogatif. C’est vrai que cela ne m’arrive pas
souvent. « Tu te rappelles de Vadim ? » Je
baisse les yeux alors qu’il fixe son regard dans le
mien. « Il est mort. »
« Je suis désolé. C’est arrivé comment ? »
s’enquit-il avec compassion.
« Je l’ignore. J’ai juste vu sa tombe en allant
fleurir celle de Monsieur Antonio. » Il
s’approche et m’embrasse sur la joue.
« Je suis désolé Ester, il était si jeune… Ca va
aller ? »
« Je crois que oui. Je ne sais pas, c’est bizarre.
Cela ne fait que trois mois et puis en même
temps, voir son nom dans un cimetière c’était
troublant. Ca va aller oui, merci Papa. » ré-
ponds-je finalement. Je ne veux pas que mon
18 L’amour
père s’inquiète, je ne veux pas parler de cela
avec lui.
Il m’encourage et m’embrasse à nouveau,
prend sa sacoche et s’en va. Le bureau de poste
n’ouvre qu’à huit heures mais il est toujours là-
bas à sept heures trente.

J’ai pris un bouquet de roses rouges chez le
fleuriste en bas de chez moi et je suis retournée
au cimetière. Il n’y a aucun récipient pour les
mettre alors je les ai éparpillées sur la tombe de
Vadim. Il y a une plante avec des fleurs qui
commencent à courber la tête. Rien d’autre. Je
me demande qui les a déposées. Je sais que la
famille de Vadim est toujours au Mali. Il vivait
avec son cousin Bubacar. J’ignore qui sont ses
proches. C’est vrai que je ne sais rien de lui. Je
m’assoie sur la tombe en face de la sienne. Ro-
seline Diamand. 1901-2000. Je trouve la musi-
calité de ce nom très jolie. Roseline Diamand a
vécu quatre-vingt dix-neuf ans. Elle n’a pas ré-
ussi à atteindre la centaine. Qu’est – ce que cela
aurait changé après tout ? J'espère que Roseline
ne m’en voudra pas de poser mon derrière un
peu large sur sa dernière demeure. Je me suis
autorisée à m’asseoir car sa tombe semble
abandonnée. Tous les diamants ne sont pas
éternels.

19