ABATTOIR

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Publié le : samedi 27 juillet 2013
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1
Gabriel BAREQUES
ABATTOIR
NOUVELLES2
ERIC
RUMEURS
LA BOSSE DU DO
TANDEM
BOUQUINS
DISPERATO MA NON TROPO
RAVAGE
LA TETE FROIDE
DETAILS
BOF...
SERF
LE FOND
UN BANC
L'INITIATIVE
MYSTERE
OUI CHERIE
ABATTOIR
UN AIR DE FAMILLE
PASSE-TEMPS1
ERIC
Depuis plusieurs mois déjà, l’obsession du temps qui passe ronge Eric Jayan
de Bert avec l’application d’un rat se délectant d’une charogne.
Ce matin, l’impitoyable éclat du jour déforme encore davantage son visage déjà
altéré par la teneur des rêves de la nuit. En sueur, il se redresse brusquement
et jette un coup d’œil sur sa femme qui dort près de lui, les lèvres entrouvertes
laissant passer un léger souffle rance. Il la regarde un instant, presque étonné
de la voir là.
Marié depuis trente-huit ans à Marie-Christine, il ne la voit plus mais sa
présence lui est cependant indispensable.
Descendant d’une baronnie de province composée d’hommes de robe, de
mauvais médecins, de zéros pontifiants et de syphilitiques, fruits d’élégantes
chaudes-pisses, il fit de brillantes études au bout desquelles l’attendait la guerre
d’Algérie dont il s’acquittât avec brio comme officier parachutiste.
A sa démobilisation, il ramena avec lui celui qui jamais ne le quittait, un harki
sans âge du nom de Zouaidi qu’il appelait Zou et qu’il imposa à la famille
comme gardien. Les dents grincèrent, les dentiers se lézardèrent.
Depuis cinq générations, la dynastie Jayan de Bert habite un immeuble au 116
boulevard de Courcelles, seul bien laissé par les ancêtres dilapidateurs.
Chacun y possède un appartement et tout ce petit monde cohabite dans une
harmonie aussi expressive que celle de Boulez.
Né à la fin des années trente, Eric vécut donc l’époque cataractale qui divisa
encore davantage l’insigne tribu, partagée qu’elle était entre la francisque et la
croix de lorraine.
Trop jeune pour saisir toutes les subtilités du merdier politico social qui
enfiévrait la France d’alors, il traversa cette période hors d’atteinte de ce jeu de
massacre.2
Plus tard, le même scénario se reproduisit à propos de ce qu’on appelle
pudiquement les évènements d’Algérie, mais la perte de son cousin François,
mort là-bas, apaisa pour un temps ce conflit domestique. La fierté perverse de
perdre un enfant à la guerre ressoude toujours les clans les plus hostiles...
Précautionneusement, pour s’éviter de répondre de travers à sa femme qui
pourrait lui poser une question sûrement inquisitrice, donc gonflante, Eric écarte
la couette et glisse du lit comme un amant lassé. Les pieds dans ses mules, il
se dirige, rouillé mais droit, vers la salle de bains où l’attend la glace qui lui
renverra sa gueule de nouveau retraité.
Après avoir pissé à l’arrachée et observé, agacé, le modeste résultat de ses
efforts, il marmonne un vague : « Putain, il faudra que je consulte !» Puis,
réticent, il se tourne vers la glace prêt à affronter sa réplique qu’il essayera de
bricoler au mieux pour satisfaire un moral en berne. Cramponné au lavabo,
Eric, le regard scrutateur, fouille avec rage les traces du temps qui fuit.
A nouveau cette obsession vient forer son esprit disponible au bourdon depuis
le neuf avril, date à laquelle la retraite a mis fin à ses activités, entraînant avec
elle son ambition et ses rêves – sa vie en quelque sorte.
Face à lui un grand type maigre aux yeux de chef l’observe sans aménité. Son
crâne rasé à un poil près fait penser à un zonard en manque qui vient de piquer
une BM. Et pourtant, malgré ce caprice capillaire, l’ensemble de ses traits
confirme bien ses origines aristocratiques jusqu’à l’incontournable morgue de
monarque dont il ne se départit jamais. Bref, la parfaite illustration d’un mec à
chier.
Une moue éloquente escorte le résultat de son observation. C’est donc avec
cette gueule là que je vais devoir cohabiter...3
Jusqu’alors il avait ignoré ces préoccupations d’uraniste et d’actrices en carafe.
Ses hautes fonctions et la propension à terroriser ses cadres suffisaient à
satisfaire son ego démesuré.
Aujourd’hui, je n’ai plus personne à diriger ! enrage t’il. Mes gosses sont
grands, partis et ma femme est ingérable. Pourtant c’est une ancienne pauvre.
Et le culte, nom de Dieu, qu’en font ils ces croquants ?
Tout en pestant contre le genre humain, Eric relève la veste de son pyjama
pour lâcher d’un ton lugubre : En plus j’ai le bide mou. Tout est mou d’ailleurs,
poursuit il en abaissant son regard sur sa queue ridiculement courte.
Ces symptômes de gueux sont le début de ma déchéance physique. Que Dieu
m’épargne celle de l’esprit. Sans lui, je sombrerais dans la décrépitude,
humiliante saloperie, qui inciterait mes proches à me haïr au point de souhaiter
ma mort et le cas échéant de la provoquer soit en forçant les doses de mes
médicaments soit en me précipitant furtivement dans l’escalier. Il est vrai que
les vieux sont chiants ! Qui n’a pas eu envie un jour de les achever ou plus
charitablement de les faire piquer ! Qui ?
Je vais donc devoir m’éteindre petit à petit entre une partie de bridge et un
parcours de golf. Réjouis toi ! Pour certains ce sera la pétanque, pour d’autres
la belote. Les obscurs ont toujours des fins lamentables. Cependant ne passe
pas sous silence ceux qui complètement abrutis par les neuroleptiques
crèveront béats devant Lepers sur le coup de dix-huit heures rien que pour
emmerder une dernière fois les aides à claquer juste avant que celles-ci
balancent aux sursitaires le brouet vespéral.4
Tout ça ne présage rien de bon, songe amèrement Eric. Le corps qui manifeste
des signes crépusculaires, les pensées qui lui emboîtent le pas et dans le
même instant le temps qui meurt. Pourtant je m’y cramponne, mais il fuit
comme un salaud et avec lui l’espoir, le désir et le rêve, pièges obligés qui font
battre le cœur.
Cette hantise du temps qui fout le camp a tout d’un masque aux yeux crevés
ponctuant un cauchemar de vieux. Ca flanque les jetons !
Je n’imaginais pas que ma mise au rancart déchaînerait chez moi un tel
traumatisme, s’enflamme soudain Eric. Un vague mélange d’impuissance, de
rage et d’épouvante. Et tout ça sans compter avec le bâtard de ces trois
salopes - l’ENNUI - un truc imaginé par Satan pour donner un avant goût de ce
que sera le pire.
Pour ma part, je l’envisage comme un désert froid que je traverserai auprès des
miens dont je n’encaisse plus la vue. Je garde cependant espoir que Dieu dans
sa grande mansuétude me fera don d’une maladie suffisamment grave pour
occuper ce temps que je veux retenir avec toute ma force à laquelle j’ai la
faiblesse de croire encore.
Finalement, avec cette conversion fatale, je retrouverai le prestige perdu par
mon retrait forcé de la vie sociale. Un grand malade est toujours vénéré, surtout
quand on sait qu’il va caner sous peu.
*
Comme il le faisait à l’époque encore proche de sa présidence du groupe
CIDOX, Eric s’habille avec le même soin que lorsqu’il occupait cette 5
prestigieuse et harassante fonction. Un complet sombre, une chemise rose en
général et des Weston noires toujours étincelantes.
Il tenait cette habitude de son oncle Louis, un raté flamboyant qui lui répétait
toujours :
- Mon petit, c’est aux chaussures qu’on devine l’essence d’un homme bien né.
Il aimait assez cet oncle bourré de mal façons aux yeux des autres, mais un
charmeur bien fignolé que s’arrachaient cousines aux yeux baissés et
entraîneuses aux yeux noyés.
Son frère, le père d’Eric, était, lui, totalement aux antipodes. Catholique
pratiquant avec cette rigueur rasoir dont jouissent les protestants pur jus.
Professeur de médecine très jeune, il avait vite écrasé ce pauvre Louis qui n’en
avait jamais foutu une rame, s’accommodant de ses rentes et comblé par un
sybaritisme féodal.
Partagé entre ces deux extrêmes, Eric opta pour l’austérité à l’instar de son
père pour lequel il n’éprouvait qu’un sentiment académique. « Le service
minimum » pas plus ! Un authentique fonctionnaire de la passion filiale. Idem
pour sa mère, une ancienne infirmière qui mit le grappin sur le mandarin
merveilleux en le déniaisant le soir même de son externat. Ravi et fier de cette
expérience inconnue, il garda la libertine, trop heureux de trouver une femme à
tout faire dans son univers rebelle aux passions romanesques.
Et c’est dans ce climat d’indifférence qu’Eric évolua sans frère ni sœur mais
gâté comme un indésirable soumis malgré tout à l’impôt sur la tendresse.
Débarrassé de l’écrasante corvée qu’est celle d’admirer, de chérir et de
satisfaire la vanité de parents trop aimants, Eric put développer son intelligence 6
sans cette contrainte imbécile qui explose si souvent l’efflorescence d’un enfant
doué. Doué, il l’était. Toute sa scolarité se déroula comme un tapis de fête. Puis
vint le concours à polytechniques qu’il réussit au-delà de toute espérance.
Ensuite ce fut la voie royale qui le conduisit à occuper des postes à haute
responsabilité jusqu’à la présidence du groupe CIDOX, il y a onze ans.
Aujourd’hui, vêtu comme un veuf délivré de sa femme, il a tout de son père : un
vieux con intraitable que l’âge a rendu proprement infect. La mort a parfois des
traits de génie car elle se l’est embarqué dare-dare la veille du Noël 1992.
La bûche fut bonne ce soir là. Pour une fois Eric se coucha tôt, peinard.
Il n’empêche que je lui ressemble, enrage t’il soudain. Ce regard méprisant et la
bouche vrillée d’orgueil comme le sont celles des Jayan de Bert. Sans être son
sosie, il y a un air de famille et ça m’emmerde. J’eusse préféré être unique et
non pas la copie trouble de tous ces empaffés.
Dieu, que vais-je devenir ! Je ne suis pas doué pour la vieillesse et je pressens
qu’elle ne va pas m’aimer beaucoup.
Terrifié par ce futur dantesque, Eric, à cran, arrache ses vêtements pour en
enfiler d’autres plus en phase avec l’idée qui vient de jaillir du cœur de sa
mémoire.
Le pas sûr, il pénètre dans le dressing, saisit un sac, le bourre de trucs
utilitaires et passe comme un loup dans la chambre à coucher où sa femme
dort encore. Il n’aura donc pas à lui fournir d’explications. Elle ne comprendrait
pas et en plus il s’en tape.
Précautionneusement, il referme la porte d’entrée et se rue dans l’escalier pour
atteindre la loge du gardien dont il ouvre la porte avec autorité.7
Un kabyle aux yeux bleu gris le fixe sans surprise. Après avoir posé sa théière,
il s’adresse à Eric d’un ton calme :
- Mo lieutenant, ci matin j’y rItrouve enfin dans ton rigard li soleil dis Aurès.
Impassible, Eric, comme délivré, répond à Zouaidi la voix ferme :
- Prends tes affaires, Zou, on ne reviendra pas...8
RUMEURS
Il y aura bientôt sept ans que le docteur Lesdieres et sa femme Sylvie sont
installés à Ragences, une sous-préfecture du Sud-Ouest dont la qualité de vie
est aussi illusoire qu’un slogan flattant l’intégrité d’un établissement bancaire.
Il y a des renommées, comme ça, dont on ignore l’origine ; des touristes de
passage, sans doute morts aujourd’hui.
Paul Lesdieres avant cet égarement migrateur exerçait son noble métier à Paris
dans le XVème arrondissement, 12 avenue Félix Faure, où il guérissait assez
bien diarrhées et maux de gorge.
Parfois, lorsqu’il n’entravait rien aux symptômes d’un pauvre bougre venu le
consulter pour un truc inhabituel, il avait la sagesse ou la lucidité de le refiler à
un confrère breveté en maladies énigmatiques.
Un jour, sur l’insistance de Sylvie, il envisageât de se tirer en province. Le choix
fut d’ailleurs facilité par l’existence d’un vague cousin quincaillier à Ragences.
Magnifié par l’aura parisienne, Paul ne mit pas longtemps à attirer la clientèle
des indigènes d’en haut.
Sa renommée, bien que surfaite, ne passa pas au travers du flair canin de
Gaston Lombard, Franc-maçon, Rotarien, Président du club de rugby local,
promoteur à ses heures perdues et le dit-on, amant de madame Lacassagne,
Secrétaire Générale de la coopérative des vins de Ragences, un vin local aussi 9
imbuvable qu’un prolo gorgé de blé. Et enfin, et surtout, taulier de la Grande
Pharmacie du Centre.
Donc Gaston Lombard ayant repéré le merle blanc, l’approcha avec son sens
inné de la communication pour finalement l’embrigader dans son Rotary Club.
Ne connaissant personne, Paul accepta après avoir consulté Sylvie qui, trop
seule, pourrait ainsi atteindre avec lui les cimes truquées de la notabilité
provinciale et des amitiés artificielles.
Ainsi le couple acquit en très peu de temps une estime manifeste auprès des
figures locales, particulièrement Sylvie dont la personnalité expansive détonnait
au regard de celle qu’on est en droit d’attendre chez les gens du sud. Avec
enthousiasme, elle s’impliqua dans toutes les singeries caritatives de la ville,
allant même jusqu’à se taper le jogging dominical, elle qui détestait le sport,
accompagnée des épouses encore à l’abri des pathologies inhérentes aux
antiquailles du Club.
Malgré ça, Madame Lacassagne - la salope - ne la piffait pas, jalouse qu’elle
était de son physique trop agréable et de son accent trop pointu. Une rancœur
de poufiasse récemment larguée sans doute...
En revanche, c’est à la pharmacie de Gaston que l’éclat de Sylvie prenait toute
sa plénitude. Dès son entrée, elle embrassait toute l’équipe, dispensant ça et là
des mots d’autant plus gentils que pleinement sincères, puis toujours enjouée,
elle terminait son périple avec Gaston et l’écoutait détailler les derniers potins
de la ville tout en servant une clientèle toujours attentive à ses propos
délicieusement cancaniers.

Les commentaires (1)
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Amandine-Stoller

Très belle écriture, originale, perturbante.

dimanche 11 novembre 2012 - 15:22

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