Abbronzatissima

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Lana quitte le Brésil pour rejoindre Romain, un jeune Parisien, avec l'espoir de vivre mieux et de pouvoir ainsi se soustraire à sa condition fragile de femme délaissée des quartiers pauvres. Son projet insatisfait, elle poursuivra sa quête à Rome, puis en Sicile, toujours auprès d'un homme dont l'intérêt particulier pourra se conjuguer au sien. "Abbronzatissima" dresse le portrait d'une Brésilienne des favelas d'aujourd'hui, dont les déplacements géographiques et l'existence se dessinent au gré des hommes qu'elle rencontre et qu'elle capture dans les filets de sa psychologie.
Publié le : mercredi 10 février 2016
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342048087
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342048087
Nombre de pages : 120
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Morgane Dehesdin ABBRONZATISSIMA
Mon Petit Éditeur
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À Marta Majestic.
Sifflée par le jour, Lana quitte son rêve et se le récite avec une précision pieuse. Lana l’égraine et de mémoire, elle répond à la nuit, soulagée. Elle a rêvé avoir bien fait. Rêvé qu’elle n’avait pas perdu, que tout s’était passé comme prévu. Rêvé que le plan s’était déroulé sans accrocs, qu’elle avait réussi le programme imposé, les figures libres, qu’elle n’était pas tombée de tout son haut comme ces danseuses des patinoires des chaînes câblées. Rêvé qu’elle n’avait rien raté. Absolument rien. Dans son rêve, Lana n’est pas tombée. Elle n’a même pas été mauvaise du tout. Elle a rêvé que rien n’était à refaire, que l’air était juste, que la prise était bonne, que la balle était tombée du bon côtédu filet, qu’elle n’avait pas mordu la planche, pas raté le tremplin. Rêvé qu’elle avait choisi la bonne file. Rêvé qu’elle était partie à l’heure et rentrée au bon moment. Lana a rêvé qu’elle n’avait pas rêvé. Dans son rêve, Lana n’est pas fatiguée, le soleil au sol ne brûle pas, le vent ne l’étrangle jamais. Elle émet sa propre musique dont elle a parfaitement ajusté le volume. Dans son rêve, Marilyn Monroe est assise devant elle. C’est comme si elle regardait derrière Lana, mais en fait, il n’y a personne derrière elle. C’est bien Lana qu’elle regarde, droit au fond, droit là. Marilyn est bien mise, bien coiffée. Mais il y a déjà un moment qu’elle s’est installée sur la pierre chaude. C’est
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la coupe qui s’abîme, pas le cheveu. Il reste brillant. On a envie de le couper et de le garder précieusement, quelque part. On a envie de le conserver au creux de sa main. Dans le rêve de Lana, Marilyn la prie d’une voix veloutée de lui masser les pieds. Elle soulève délicatement ses mollets, détend ses jambes et vient déposer ses chevilles sur ses genoux à elle, l’élue du songe. De temps en temps, l’ange blond se penche vers ses orteils pour écailler son vernis d’un coup d’ongle, comme on égaliserait un gâteau. Arthur Miller disait que l’on avait envie de mourir quand on regardait Marilyn. Dans son rêve, Lana est vivante pour la vie. Elle l’a senti cette nuit et il semble que pour la première fois, désormais à son réveil aussi.
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C’est le grand jour pour Lana. Après des semaines de préparatifs, d’heures compulsives passées à coudre et découdre des listes désordonnées de vêtements à rassembler, d’objets à glisser dans les maigres espaces de ses sacs tissés, déformés par les pressions sauvages et passionnées des uns et des autres, il semble que l’heure soit arrivée. Les adieux au quartier ont été exécutés comme il se doit. Des jours et des nuits de tendres lamentations, d’enlacements sonores rythmés par autant de tournées de cachaça dédicacées avec ferveur à cette fille du feu, de prières obscures, de mains serrées asphyxiées par les larmes de la peau, de petits malaises mais aussi de longs récits approximatifs sur la vie des autres, les voyages passés, les distances parcourues, les unions, les dollars envoyés aux parents, les réussites validées. On n’avait pas beaucoup évoqué le courage et l’effort mais surtout les forces de cette autoritaire bonne vieille étoile qui éclaire de sa puissante et indéfectible lumière la route de ceux qui, la sachant incandescente au fond de leur cœur, savent la chérir, traduire ses recommandations et suivre son sillage. Puis, la veille du départ, à la suite de toutes ces semaines pendant lesquelles on ne s’était jamais lassé de rejouer la dernière visite jusqu’à l’épuisement, la mise à feu fut annoncée. On ne se regarda plus dans les yeux, les baisers furent plus intenses, claqués sur le front ou sur la joue en une unique pause sismique, avec toute l’intention d’une extrême bienveillance et une émotion congelée par la gravité de l’heure.
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Ses bagages tendus par les robes à bretelles, les shorts, les talons aiguilles, bijoux et robes du soir achetés pour rien au marché de la favela, Lana lève haut le menton. Elle arme ses coudes comme pour prendre le départ d’une course à la rame et agite vers tous une main tonique et largement ouverte vers le ciel. Les ongles orangés peints à la hâte, sa paume volatile acajou se heurte sans ordre aux fenêtres ouvertes du quartier. Elle vient saisir les rayons du soleil de Rio dans ses circonférences les plus aériennes. Lana, les cheveux lissés et tirés impeccablement sur le haut du crâne sourit sans relâche. Son destin lui prend la main tout entière et lui fait traverser la rue. Un Brésil. Des Brésil. Le labyrinthe fétide qu’elle s’apprête à quitter ne porte que les stigmates du désœuvrement, une jungle privée de croissance, réduite à l’inertie et condamnée aux arrangements assassins et au seuil du labyrinthe, des femmes en larmes, sa mère au premier plan, l’œil humide, le cœur lasse et saigné par l’obstination de sa plus jeune fille. Lana a traversé la rue. Un peu plus et le sol se ferait rouge moquette, les flashs crépiteraient et on lui demanderait de prendre la pause devant l’entrée du terrain vague où est garée la voiture de Luis, son frère, son chauffeur aujourd’hui, mi-janvier, le jour du départ de sa vie. On espère seulement le réveil de l’antique véhicule. Lana fixe la clé serrée dans le poing de Luis. Elle appelle le secours de la lune, parle au contact et les mains jointes, l’implore de s’allumer. La carrosserie tremble, la poussière se lève, Lana se frappe le genou avant d’envoyer un rire épais de défi à l’attention de Iemanja, divinité suspendue brûlante et silencieuse au rétroviseur brisé. Sur la route qui la mène à l’aéroport, elle chante les hits du moment qu’elle connaît par cœur. Le nez en l’air, elle hurle la musique comme elle le fait chaque jour, elle ajuste sa minijupe, les épaules hautes, elle parle sans jamais respirer, sa bouche chique un brésilien de sang bleu, fière et arrogante, elle console sa langue et la recharge, passionnément guerrière, pour ne jamais l’oublier.
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