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Accidents

De
252 pages
Un médecin anesthésiste quinquagénaire décide tardivement de quitter la carrière hospitalière pour une activité dite libérale. Il découvre ce milieu étrange tandis que l’exercice médical est lui-même en pleine mutation. Amusé et parfois sarcastique, il nous raconte sa vie, celle des autres dans une société qui l'oppresse. Mais il aime la vie qui pourtant ne l’a pas toujours épargné et il aime les femmes...
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Guillaume Bertrand
Accidents
ROMAN AUTOBIOGRAPHIQUE
Le Manuscrit www.manuscrit.com
© Editions Le Manuscrit 2004 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN : 2-7481-4014-1 (Fichier numérique) ISBN : 2-7481-4015-X (Livre imprimé)
GUILLAUME BERTRAND
I
Le sexe est de loin la principale activité humaine, il mérite donc que l’on s’y intéresse. Pour l’homme occidental c’est une activité difficile. Difficile à commencer, il est difficile de dire : « Bonjour madame pourrait-on baiser ? » Difficile à maintenir, très vite la routine comme une mauvaise herbe envahit le champ : c’est le petit coup conjugal basse calorie du samedi soir, parfois vendredi, le petit coup hygiénique entre midi et deux, entre deux réunions. Sur l’autre rive c’est la technicité pornographique qui nous guette : on s’aide avec des images, des accessoires. C’est éphémère, impersonnel froid, cher, ennuyeux, sans âme et somme toute inefficace sauf pour les marchands de plaisir qui savent exploiter ce déficit qui ruine nos contemporains, ce besoin d’avoir des modèles, des critères, des protocoles, d’être dans le vent. L’angoisse de ne pas faire aussi bien, pas autant que les autres, pèse sur nous. En fait c’est dans la sexualité que l’homme cristallise toutes ses angoisses. Angoisse d’exister, de durer, de vaincre, de survivre, de se projeter dans l’avenir et finalement de la terrible peur de mourir. J’ai cinquante-deux ans, trois petites taches de vieillesse sur la main droite et plutôt que le Lexomil pour pallier mes angoisses existentielles, j’ai choisi le
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ACCIDENTS
sexe pour transcender mon existence. Certains courent au bois le dimanche, d’autres ont un chien, moi j’ai des maîtresses, c’est moins obéissant mais plus pensant, je préfère. Encore mon besoin obsessionnel de l’ordre : les chiens avec les animaux, les femmes avec les humains. Il est plus facile de promener son chien, de le regarder de haut pour lui donner des ordres sur un ton militaire, que de canaliser vers soi la tendresse d’une femme. Je déteste et méprise les propriétaires de chien. Que penser d’un monde où la majorité donne son amour aux bêtes et dans lequel les hôtels-restaurants admettent plus volontiers les animaux que les jeunes enfants ? Hier soir j’étais invité à dîner chez les Demaison. Plus de dix ans que je ne les avais vus. Sylvie était pharmacienne dans l’hôpital prestigieux où j’avais la responsabilité de la réanimation du non moins prestigieux service de chirurgie hépatique. Les problèmes de transfusion et de biologie inhérents à ce genre d’activité avaient tissé entre nous des liens entre confraternels et amicaux. Elle m’amusait plus qu’elle ne me séduisait, et je la regardais plutôt comme un spécimen humain intéressant, au sens de l’intérêt qu’éprouve un visiteur de zoo. A la différence de mes collègues mon jugement n’était faussé par aucune attirance sexuelle inassouvie. Au moins trois raisons me protégeaient : un j’avais déjà une femme et une maîtresse, deux je n’appréciais pas son genre facile, trois, et c’est la meilleure, elle m’avait fait plusieurs fois des propositions que j’avais refusées. Ces refus affirmés avaient créé une relation plus facile, plus simple, qui l’inclinait volontiers à la confidence sur ses aventures, mais n’était-ce pas encore une forme de
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GUILLAUME BERTRANDprovocation ? Je n’y cédai pas ! On peut la caricaturer en quelques mots : taille moyenne, trop blonde, trop haute sur ses chaussures à talons aiguilles qu’elle ne pouvait trouver que dans les sex-shops. Toujours à poil sous une blouse savamment déboutonnée qu’elle faisait semblant de vouloir refermer. Ses yeux parpalégeaient constamment, ses talons martelaient le sol à petits pas serrés et rapides et elle laissait dans son sillage un parfum envoûtant, et des mecs exorbités. Je pense gentiment que c’était une malade, plus à plaindre qu’à envier. Elle avait toujours au minimum un amant en plus de son mari dont elle s’occupait gentiment. Il ne devait pas être un foudre de guerre, quand bien même, cela n’aurait rien changé à sa boulimie. Un enfant adulé dont elle voulait faire un champion de tennis, cristallisait son amour maternel. Je pense que c’était une bonne mère, une bonne épouse, une bonne professionnelle, et qu’elle était douée d’un redoutable sens de l’organisation associé à une énergie farouche et un faible besoin de sommeil. Toutes ses qualités lui permettaient de mener sa vie ou ses vies avec une apparente facilité et un épanouissement que toutes lui enviaient. Un jour elle décida de faire un deuxième enfant. Elle s’arrangea pour que le père soit son amant principal. Elle ne lui annonça qu’après plusieurs mois, bien sûr sans réclamer quoique ce fût, juste pour information. On ne peut s’empêcher d’admirer une telle force de caractère, un tel sang froid, une telle volonté un tel courage ! Pour parfaire le tableau, une photo d’elle allaitant, trônait au-dessus de son bureau, exposée à tous y compris au regard de son père. Elle me disait : « C’est pour qu’il le voie ! » Cet enfant a
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ACCIDENTS
aujourd’hui seize ans, est un brillant élève de Louis le Grand, habite avec ses parents modèles, boulevard Raspail, et ressemble parfaitement à son père, même si Isabelle nous a répété toute la soirée : « C’est fou ce qu’il ressemble à sa mère. » Sa mère, cinquante-trois ans n’a pas changé : quarante cinq kilos, le même pas martelant, les mêmes talons, bas à coutures, robe noire courte et moulante, profondément décolletée dans le dos (Dieu merci) et encore plus faussement blonde ! A mon avis toujours aussi pathologique, consommatrice je ne sais pas, je vais me renseigner. Je l’ai trouvée anormalement pâle : elle saigne d’un fibrome mais refuse de se faire opérer à cause de la cicatrice, ça va bien avec le personnage ! Je suis content qu’elle soit allée au bout de ses rêves, à moins que ce ne soit de sa pathologie, et qu’elle ne soit pas au bout ! Je suis rentré avec Jean-Marc et Isabelle jusqu’à Vanves, en effet comme à l’accoutumée, nous avions fait voiture commune, de surcroît, il y avait un côté pratique : le boulevard Raspail est ingarable, il n’y a pas de parking à proximité. Mieux valait laisser le joli mais encombrant coupé à Vanves, prendre la Polo d’Isabelle annexée par Jean-Marc et récupérer le coupé au passage. Seul bémol j’avais raté le coup de fil de Chouchou. Une fois dans ma voiture je rallumai le portable. Ah mais comment vivions-nous avant le portable ! Il y avait un message. « Vous avez un nouveau message hier à vingt heures quarante et une. Je vous fais de très gros bisous bonne soirée, peut-être à plus tard je vous embrasse. » Aussitôt je rappelai sa messagerie pour lui résumer la soirée, lui dire que moi aussi je l’embrassais très fort. Depuis plus d’un an
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