Adieu Andromède !

De
Publié par

Textes courts de Christiane Rochefort, textes arrachés à la vie, aux insomnies, aux désirs... Les animaux sont les amis qui reviennent ici le plus souvent : le chat, compagnon fidèle et silencieux, mais aussi la fourmi, à l'air perdu et héroïque, la palombe, la grive, le rhinocéros, le pigeon, tout un bestiaire familier et fantasque : "Les bêtes, ça n'existe pas. C'est une idée. A nous."
Publié le : mercredi 11 juin 1997
Lecture(s) : 93
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246546795
Nombre de pages : 80
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
MAI
Au petit lever du dernier croissant
à la fenêtre de l'est, là où
il était une fois le petit bois
j'écoute
le souvenir des rossignols.
PAIN
Le blé s'ennuie. S'ennuie du bleu qui éveille. Du rouge, qui repose. Et des autres compagnons multicolores. S'ennuie des odeurs, de ses bonnes herbes, et aussi des mauvaises. S'ennuie des musiques, des chants des abeilles, qui, sans fleurs pour les appeler, ne viennent plus.
Tout seul dans sa plaine il se sent nu et monotone, il se répète à perte de vue, les pieds dans la chimie.
Et tout ça pour en faire à la fin cette pâle relique, sans goût ni vertus, qu'on achète encore chaque jour, par pure religiosité.
Qu'on retrouvera le lendemain sec comme des ossements dans les poubelles des villes, jeté sans avoir réjoui.
POMME
C'était à New York, chez Lila. Il était juste assez soûl pour désespérer distinctement. Il pouvait aussi faire ça sans être soûl vu que c'est pas les raisons qui manquent. Moi je n'étais pas soûle mais ça ne change rien. Nous étions sur : il y a de moins en moins de moins en moins et de moins en moins, ne demandez pas de quoi. Son âme était en train de se vider. Je me dis que lorsqu'il n'y aurait plus rien dans cette âme-là ce serait une perte pour nous tous. Je suis allée fouiller dans mon bagage. J'ai sorti une pomme. Je venais d'arriver du New Hampshire, je l'avais cueillie sur l'arbre. C'était ma dernière. J'avais dans l'idée de la rapporter en Europe, où ils n'en ont plus du tout de pareilles. Je la lui ai donnée.
Il était une urgence.
Il a mordu dedans. Il a dit : « une pomme ».
Il m'a regardée avec des yeux d'enfance. Et il s'est mis à pleurer.
UNE VISITE CHEZ GRAND-PÈRE
Parfois quand je me réveille tôt, je pousse le bouton de la radio, c'est comme ça que l'autre jour je suis tombée dans une visite guidée aux gorilles du Ruanda, qui doivent d'exister encore à Diane Fossey et à une protection sans faille contre les braconniers à la solde des amateurs de trophées.
Au terme d'un long voyage, les touristes visiteurs, amenés sur un site fréquenté par les gorilles, avaient été dissimulés derrière des buissons, et dûment chapitrés : on ne bouge pas. On ne remue pas les branchages. On ne parle pas.
S'agissant d'un reportage radio, était autorisé le chuchotement dans micro ultra-sensible. Ce que ça donnait :
« Ho, il y en a un là-bas... Un grand... Ho, il approche... (silence). Ho, il mange une feuille... (long silence). Ho, il mange une autre feuille... (très long silence)... Je crois qu'ils sont partis... » voilà.
FOURMI
Ça fait deux jours que cette fourmi tourne et retourne sur mon plan de cuisine, avec son fardeau. C'est bien la même, je ne peux pas me tromper : elle charrie dans ses mâchoires un objet quatre fois long comme elle, blanc, plumeux, qui lui fait un casoar de saint-cyrien sur la tête. Vous n'avez jamais vu une fourmi accoutrée comme ça. Quant à ce qu'elle compte en faire de sa plume... Je ne suis pas assez fourmi pour le deviner. Peut-être elle est fière de sa trouvaille. N'empêche, il y a là, chez moi, présentement, une fourmi engagée dans une entreprise individuelle. Toutes ses copines banalisées trimballent chacune une graine de taille raisonnable, découpée au calibre dans le bout de fromage déposé, par mes soins, non loin de leur trou, dans le dessein sournois de prévenir une exploration excentrique qui me contraindrait à une extermination. Je n'aime pas exterminer. Encore moins j'admets du poison dans ma cuisine. Ce serait d'ailleurs sans espoir ; elles sont innombrables. Ce sont des petites argentines, blondes, minuscules, elles sont arrivées par bateau, se sont trouvées bien, et maintenant elles couvrent tout le pays, personne n'arrive à s'en défaire.
Avec sa coiffure de gala, ma fourmi ne va pas au bal : elle cherche son nid, et visiblement ne le trouve pas. Il est pourtant à deux pas, et la porte est ouverte : j'en tiens soigneusement l'entrée libre, de façon que, le butin pris, tout le monde puisse retourner droit au logis au lieu d'aller errer dans tous les sens. C'est mon système de contrôle et, malgré les moqueries de mon entourage, qui les appelle « mes petites protégées », il fonctionne : elles ne s'écartent pas du droit chemin. Je suis la seule du coin à ne pas être envahie de partout. Cette année elles sont frénétiques. Nous avons une telle canicule que probablement les larves éclosent à un rythme accéléré, il faut nourrir toutes ces petites bouches. Les pourvoyeuses n'arrêtent pas de galoper. Ma fourmi coiffée a l'air perdue, elle va, vient et revient dans ses pas. Peut-être son plumet l'empêche de converser avec ses soeurs à propos de la direction ?
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Terres oubliées

de les-presses-litteraires

De Sissi à Romy

de le-nouvel-observateur