Adzala

De
La forêt du Badjue, celle du sud-est du Cameroun, sur les rives du Dja, est profonde, très profonde. Elle est visible et invisible. En accueillant les totems et les mânes, elle joue un rôle structurant. Cet aspect met en lumière les valeurs cardinales de la société : la présence rassurante des ancêtres, l'inscription de la communauté dans la diachronie et la synchronie, l'effacement de l'individu au profit du groupe, la continuité de la culture dans la nature. La maturation de l'individu correspond à une meilleure connaissance de cet espace. La destruction de la forêt condamne ainsi le Badjue à l'immaturité. Les dangers sont immenses en effet: ruptures et discontinuités, dysfonctionnements, angoisses, peurs, conflits irrésolus, marginalité.
Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370155405
Nombre de pages : 255
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Extrait
Voici un ouvrage rempli des bruits de la forêt. Les animaux, les oiseaux, les arbres, les marécages, les fleuves, les totems, les ogres, les monstres et les autres fantasmes imposent au long des lignes le chant majestueux du royaume vert. Mais pour l’entendre, il faut prêter l’oreille au talent des conteurs. La littérature orale badjue est, comme tant d’autres, mal connue. Que de trésors pourtant ! Nulle mieux qu’elle, ne peut nous enseigner à retrouver la forêt dans l’art, dans la dramaturgie, dans le déferlement des mots du récit épique. Alors, l’arbre n’est plus jamais un morceau de bois. Il est père, armurerie, sanctuaire, matrice, aéronef, sépulture, il baptise le héros ou l’outille. L’oiseau est un augure, le chimpanzé un ancêtre, l’éléphant un allié.

Ces textes nous enseignent donc une leçon importante. La forêt n’est pas seulement un gisement de ressources. Cette approche économiste, même si elle prête attention aux populations locales et permet de comprendre quelle perte représente pour eux la déforestation galopante en cours aujourd’hui, ne saisit pas encore pleinement l’étendue du drame.

Nul n’a prêté attention aux pactes que signent certains Badjue avec la forêt. Un de mes informateurs, aujourd’hui cadre formé dans le moule occidental, n’a pas oublié son enfance maladive, et la manière dont il fut sauvé de la mort. On le soigna, et, au cours d’un rituel, on préleva une partie des ingrédients de son traitement, on écorça partiellement un jeune arbre au cœur de la forêt, on introduisit ces matières dans l’entaille ainsi pratiquée, et on recolla l’écorce par dessus. Cet arbre qui grandit avec son remède est garant de sa vie. En même temps, il est interdit au patient de manger la viande des animaux dont des extraits entrèrent dans la composition de ses médicaments, car ils ont donné leur vie pour lui.

Il est interdit de manger la chair d’un animal qui te sauve la vie, que l'on a sacrifié pour te sauver car sa chair est ta chair, et en le consommant, tu te manges toi-même.

Rien, mieux que cette image d’autocannibalisme ne peut illustrer l’intimité qui peut exister dans cette culture entre l’humain et la nature. Ce rapprochement qui va jusqu’à la confusion entre d’un côté l’animal sacrifié et le malade, de l’autre le végétal dont la vigueur et la longévité créent une métaphore développée Jusqu’à la métonymie, montre la force du lien.

Le milieu forestier a ainsi structuré toute la vie des peuples depuis des millénaires, et son appauvrissement entraîne au moins deux conséquences : une acculturation, ou plutôt une déculturation matérielle avec la perte de ce qui est ancien d’un côté, de l’autre l’adoption de nouveaux traits culturels et des contenus nouveaux dans la conscience, de nouveaux signifiants. Elle est faite dans l’adjonction et la continuité : manière de parler, de manger, nouvelles règles, associations, manière de vivre. En même temps, une acculturation formelle qui est une métamorphose, une réorganisation de la manière de penser, de percevoir, d’appréhender l’affectivité et l’intelligence. Elle est inconsciente et caractérisée par la discontinuité. Chacune agit sur l’autre car en changeant les contenus, on finit par changer de forme, dit Bastide. L’acculturation peut-être vue comme une manière de s’approprier les traits culturels extérieurs. Mais le terme acculturation doit être compris ici moins en termes d’adaptation, de réorganisation que de perte.


La culture n’étant pas une juxtaposition de traits, ces emprunts et ces pertes vont créer des tensions, des conflits, des contradictions. On pensera à L‘aventure ambiguë de Cheikh Ahmidou Kane. Certains membres du groupe peuvent être plus vulnérables que d’autres, les jeunes par exemple, mais aussi les femmes, les pauvres, les déshérités, ceux qui occupent une position faible dans le système en place et qui ne peuvent pas trouver dans l’adoption de nouveaux modèles une opportunité d’amélioration de leur place sociale. De pareilles situations sont anxiogènes et fragilisent l’individu. L’évolution acculturante est en effet marquée par une série de ruptures; entre les générations, dans les représentations traditionnelles, dans le consensus familial et l’acceptation de l’autorité, dans les objectifs du groupe. On sent les repères vaciller, ce qui n’est pas un phénomène purement extérieur. L’acculturé oscille souvent, hésitant entre la fidélité aux modèles anciens et au groupe familial et l’appel du monde extérieur par exemple. L’un ou l’autre choix sont douloureux, car obéir au consensus familial peut être payé sur le plan économique et social, l’inverse devenant souvent intenable à long ternie à cause des mécanismes de rejet, de l’absence des repères.
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