Albert Londres ou l'aventure du grand reportage

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Rares sont les Français qui, ne fût-ce qu'à cause du prix créé à sa mémoire, ne connaissent pas le nom d'Albert Londres. Cet ouvrage n'en est pas moins le premier consacré à un homme qui, poète par vocation, s'affirma comme écrivain de valeur et surtout, de façon indiscutable, comme le premier tout grand reporter de l'entre-deux-guerres.
Publié le : mardi 6 juin 1972
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246796664
Nombre de pages : 368
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I
16 MAI 1932
La dépêche provenait de Londres. Elle était datée du jour même, le 16 mai 1932, et disait : « On mande d'Aden à l'Agence Reuter : le grand paquebot français Georges Philippar, de 21 000 tonnes, un des plus récents lancés, est en feu à environ huit kilomètres du cap Gardafui, sur la côte du Somali-land italien. Six cents passagers ont abandonné le navire, qui se rendait de Chine à Marseille. Trois des passagers souffrent de brûlures graves. Le Hakoné Maru, qui se rend en toute hâte sur les lieux, a rencontré une chaloupe vide. On ignore encore le nombre des victimes. Le vapeur anglais Mahsud et un navire soviétique recueillent déjà les survivants. »
Une génération gorgée d'horreurs presque quotidiennes comme l'a été, depuis l'enfance, celle d'à présent, conçoit mal l'émotion que provoqua voilà moins d'un demi-siècle le naufrage de ce long-courrier d'Extrême-Orient. La radio en était encore aux balbutiements. Seul moyen d'information : le journal qu'alimentaient des dépêches d'agences, les comptes rendus téléphoniques ou le plus souvent, télégraphiques, de correspondants particuliers, des lettres. Qu'une catastrophe intervînt, les quotidiens imprimaient sur-le-champ des éditions spéciales, les petits vendeurs de journaux galopaient par les rues et, semelles claquant sur trottoir et pavés, hurlaient le fait du jour.
Ce 16 mai 1932, vers la fin de l'après-midi, des témoins qui se trouvaient aux terrasses du café de la Paix se le rappellent, des clameurs soudain retentirent : « L'Intran ! L'Intran ! Sinistre en mer ! Le
Georges Philippar perdu corps et biens ! » Dans un souci de recettes, les jeunes aboyeurs anticipaient sur l'événement. Le paquebot n'était encore qu'en flammes et la quasi-totalité des passagers paraissait sauvée. Mais, d'un seul élan, tous les consommateurs attablés tant du côté Opéra que du côté Capucines jaillirent, on l'affirme, de leurs sièges, se précipitèrent sur les messagers de malheur, leur arrachèrent les feuilles à peine sèches qu'ils portaient à bout de bras, leur jetant cinquante centimes, n'attendant pas la monnaie, pour retourner s'asseoir et, le visage tendu, lire, ligne par ligne, le premier récit du drame.
Chacun des mots du titre, chaque membre de phrase du câble, pourtant si sec ! leur parlaient. Sans savoir, dans la plupart des cas, que Georges Philippar avait présidé et dirigé le Conseil d'une des plus puissantes compagnies de navigation, personne n'ignorait que le paquebot portant ce nom était l'une des plus belles unités des
Messageries Maritimes, l'un de ces prestigieux navires reliant Marseille et la métropole à Yokohama, à Shangaï et, surtout, au fleuron des possessions françaises, l'Indochine. Or, la France était d'autant plus sensibilisée à la notion d'empire qu'au mois de novembre de l'année précédente, par un après-midi de douceur et de brume, une cérémonie inoubliable avait consacré la clôture d'une exposition réussie entre toutes. Cette Exposition Coloniale, des millions de Français s'y étaient rendus et rendus encore, avec une conscience d'autant meilleure que leur pays, ils en avaient acquis la conviction, n'avait pas failli dans l'ensemble à la mission civilisatrice qu'il s'était assignée.
L'avion, en faisant de la terre une peau de chagrin, a grandement dépoétisé la planète. Il en allait autrement voilà, en gros, cinquante ans.
Que le Français se montre allergique à la géographie en général, le fait apparaît indéniable. De la géographie, il a une connaissance littéraire, donc vague, ou au contraire très précise parce que familiale. Rares en effet ceux de nos compatriotes qui, depuis que la France est la France, n'ont pas eu des parents, des ancêtres, des frères ou des fils mêlés à l'une quelconque des aventures où, par-delà les mers, l'on tua ou se fit tuer — la plus navrante, la plus inutile semblant bien être en définitive celle du Mexique.
Mais Aden, le cap Gardafui, la côte (même italienne) des Somalis évoquaient, réveillaient d'autres noms : la mer Rouge, Djibouti, Obock. Là, histoire sainte et philatélie combinaient leurs magies. Qui n'avait collectionné des timbres de cette colonie où le soleil calcine les cailloux, où la chaleur affirme une férocité telle que, selon la légende, un autochtone subissant pour ses péchés les rigueurs de l'enfer se plaignait du froid et réclamait des couvertures ! Qui ne se souvenait du miracle qui permit aux Israélites de s'enfuir d'Egypte ! Même sans la carte que divers journaux prirent, les jours suivants, la précaution de dessiner pour bien montrer où s'était produit le naufrage, nombreux, très nombreux étaient, le 16 mai 1932, les Français capables de situer plus ou moins approximativement l'endroit du sinistre.
Des sonorités telles que mer Rouge, cap Gardafui, Djibouti, Aden recelaient un potentiel d'émotion nourri, consciemment chez certains, inconsciemment chez d'autres, par les œuvres ou des extraits d'oeuvres d'auteurs comme Rimbaud, Monfreid, Kessel. Elles ouvraient à l'esprit des champs sans limites. Pour des raisons floues, parce que ennuagées de chaleur, d'exotisme et, on insiste, de poésie, un décor pouvait se planter. Cet énorme navire qui s'abîmait dans des flots qu'en transposant l'on se figurait ceux d'une mer de sang, au large de côtes où croisent des boutres à la voile en aile d'aronde, ah, avec quelle netteté le voyaient les Français d'alors ! Cinéma, radio, télévision n'avaient pas encore tué les ressources, souvent excessives, abusives, parfois délirantes, d'imagination des foules. A chacun son théâtre de poche, permettant, sur une trame suggérée, de bâtir ses trois actes. Là, il n'y en avait qu'un et qui mettait en scène un désastre. Un désastre d'autant plus abrupt, d'autant plus ravageur et qui risquait d'être d'autant plus inique que (mais ceci, seuls deux femmes, quelques amis et une poignée de confrères le savaient) le grand, le très grand journaliste Albert Londres se trouvait à bord du
Georges Philippar. Or, à l'étranger comme en France, Albert Londres, pour des millions de gens...
Seulement, cette présence et une disparition probable, le grand public ne les apprit que plus tard, comme au compte-gouttes. Etonnants journaux français de cette année 1932 ! Aux innovations (frisant, aux yeux de certains, le dévergondage) dans les titres, la présentation, les bandeaux de l'Intransigeant et de Paris-Soir, le Temps et le Journal des Débats
opposaient un traditionalisme auquel se conformait en corps la presse du matin — un traditionalisme et une pudeur stupéfiant quiconque s'en va aujourd'hui exhumer à la Nationale les collections de cette année particulière. Apparemment les rédacteurs traitaient avec une égale impartialité les discours du chancelier Brüning, la poussée hystérique de l'hitlérisme et l'enlèvement du bébé Lindbergh. En France, où la critique littéraire se penchait sur la dernière œuvre de Marcel Prévost, Marie des Angoisses, la vedette, durant cette troisième semaine de mai, se partageait entre le président Albert Lebrun, au début de son septennat, et le général Weygand, que l'ambassadeur Jules Cambon recevait à l'Académie. Aussi, avec le recul, et la mentalité d'alors considérant le sensationnel comme une faute de goût, trouve-t-on presque normal que, le 17 mai, l'Echo de Paris,
dans son édition du matin, se borne à annoncer sur deux colonnes maigrelettes : « Le paquebot français Georges Philippar en flammes dans le golfe d'Aden. » Deux colonnes, il faut le reconnaître, au centre de la première page. Les flanquaient ces demi-gros titres : à gauche, « Le Siam a fêté le 150e anniversaire de sa dynastie » ; à droite, « Bombay ensanglanté par de terribles émeutes, 65 morts, 700 blessés » ; à l'extrême droite, « Après l'assassinat du premier ministre Inukaï, le cabinet japonais démissionne ».
On cite l'Echo de Paris parce que, sur l'affaire du Georges Philippar, il fut le plus complet, le mieux informé depuis le premier jour. C'est en tout cas dans ses colonnes que l'on voit, dès le 17, apparaître pour la première fois le nom d'Albert Londres sous la rubrique : « Quelques noms de passagers » et avec ce texte : « On n'a à Marseille que la liste des passagers embarqués à Saïgon, parmi lesquels les enseignes de vaisseau Bretagne, Calon, Vignaud et Attane, M. Habert, directeur de la Justice en Indochine,
probablement le journaliste Albert Londres, le banquier Spillmann, la religieuse Sœur Simplicité et de nombreux enfants. »
Le Georges Philippar ayant quitté Kobé le 18 avril pour relâcher ensuite à Shangaï, Hong Kong, Saïgon (le 2 mai), Singapour, Penang, Colombo (le 10), comment se faisait-il qu'on n'eût pas la liste des passagers montés à bord au Japon ou en Chine ? Ici, cette précision, fournie à l'époque par les Messageries Maritimes
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