Aller simple

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Le Bumidom, société d’état créée en 1963 pour organiser l’émigration des DOM vers la France métropolitaine, a favorisé le départ de centaines de milliers de jeunes leur promettant travail, logement et avenir doré.

Les Duciel, une famille martiniquaise vivant dans la campagne de Rivière Caleçon, subissent de plein fouet cet exode et ses conséquences. À 18 ans, l’aînée, Solange, quitte son fils pour s’embarquer, contre la volonté de son père sur la paquebot Antilles. Elle mettra quinze ans à revenir.

Les conséquences de cet exode massif pèsent encore sur la Martinique d’aujourd’hui. Comment réparer les dégâts ?

Un dialogue sans concession s’installe entre le grand-père, la fille et le petit-fils.

Trois générations. Trois lectures. Mais peut-être une même vision de l’avenir ?


Publié le : vendredi 2 octobre 2015
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EAN13 : 9782334000116
Nombre de pages : 126
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ISBN numérique : 978-2-334-00009-3
© Edilivre, 2015
Du même auteur :
« La vie Crisocal » éditions L’Harmattan (2014)
La voie la plus courte vers l’avenir Est celle qui passe Par l’approfondissement du passé.
Aimé CESAIRE
AvertissemeNt aux lecteurs
Aufil de votre lecture, vous découvrirez des personnages qui ont pu exister en Martinique. Toutefois, les situations décrites dans cet ouvrage ne sont que le fruit de l’imagination de l’auteur, enrichie par son expérience de vie. Toute ressemblance avec des personnages précis ou des situations existantes ou ayant existé, ne serait que fortuite et involontaire.
A la diaspora Antillaise…
Introduction
Aujourd’hui Manman Nini est toute excitée et triste à la fois. Son cœur est partagé entre la joie de revoir sa chère Solange après tant d’années, et le chagrin de l’imminence de la mort de son mari Antoine. Papa Antoine est en train de vivre ses derniers moments. C’est la raison pour laquelle Manman Nini a demandé à Solange de rentrer au pays, car il paraît que mon grand-père veut lui dire quelque chose avant de partir. Il allait se dire des « choses importantes » dans les heures à venir. Le passé, le présent et le futur seraient enfin mis à plat, décortiqués et expliqués. Comme aurait dit Papa Antoine : « les masques vont bientôt tomber ». L’effervescence est à son comble dans la maison. Tout est devenu urgent, plus rien ne peut attendre et les femmes sont affairées. Quant à moi, je flotte. Je ne sais plus où est ma place. Je voudrais rester aux côtés de Papa Antoine, mais on m’en empêche, prétextant que ma présence le fatigue. Comment une simple présence peut-elle fatiguer quelqu’un ? En outre, je suis persuadé que lui aussi, il a besoin de moi près de lui. Dans ces moments difficiles, on a toujours besoin de sentir que l’amour n’est pas loin. Et moi, je l’aime mon grand-père. Et il le sait. Je guette dans toutes les pièces de la maison, espérant une faille dans la surveillance pour me faufiler dans sa chambre et discuter avec lui. Mais rien n’y fait : il y a toujours une ou deux paires d’yeux dans les moindres recoins pour croiser les miens et décourager mes plans. Papa Antoine est alité, certes, mais il est encore là. Et je ne crois pas qu’il tirera sa révérence comme ça. Pas avant que je lui aies posé toutes les questions qui me brûlent les lèvres, et que je lui aies arraché ses derniers secrets sur la flore du pays. Il me manque déjà. Nos conversations, notre complicité, tout ça s’est arrêté brusquement ce fameux 1 jeudi soir. Il avait eu un malaise au pitt , au cours d’une partie de dominos. Ses amis l’avaient ramené à la maison, inconscient. Ils avaient raconté que Papa Antoine s’était mis en colère après avoir discuté avec un certain monsieur Émile. Il paraît même qu’il avait voulu se battre avec lui. Manman Nini et moi n’avions rien compris à cette histoire. Depuis quand mon grand-père se battait – il dans les pitts ? Manman Nini n’avait pas posé de questions et s’était dépêchée d’appeler le médecin. Ce dernier n’avait pas caché la gravité de la situation. Il avait parlé de forte poussée de tension artérielle, et avait prescrit quelques médicaments mais surtout beaucoup de repos. D’après lui, mon grand-père avait fait une congestion. Mais il avait ajouté qu’on devait s’attendre à de graves séquelles, paralysie, hémiplégie ou pire encore. Des mots compliqués et incompréhensibles qui rendaient les choses encore plus effrayantes. Comment cela avait-il pu arriver aussi brutalement ? Il m’était difficile d’entendre ce diagnostic, car Papa Antoine était mon héros. Il savait tout, il était fort, il était sage, il était courageux. Il n’avait jamais tremblé de peur, même pas cette fois ou un serpent tombé d’un arbre avait atterri sur son chapeau bakoua. Il s’était arrêté tout net. Lentement, il avait ôté et posé par terre son chapeau autour duquel la bête longue s’était malencontreusement lovée. Et wouap ! D’un geste sec, avec son coutelas il avait coupé en deux qui bête, qui chapeau ! Moi je sais qu’il est solide comme un roc car avant cet épisode, il n’avait jamais été malade. D’ailleurs, avait-il une seule fois ressenti la douleur ? J’avais fini par croire qu’il était immortel, 2 même si je voyais bien que physiquement, il « descendait » petit à petit. 3 Depuis une semaine, Manman Nini dit qu’il déparle . Il appelle sans cesse Solange, sa fille aînée, ma mère. J’essaye de me rappeler les traits du visage de Solange, d’une expression, du son de sa voix. J’ai beau remonté le temps, je ne me souviens que d’une seule étreinte, douce et puissante à la fois. Aucune odeur spéciale ne vient me réchauffer le cœur, aucune chanson particulière ne résonne dans ma mémoire.
Quand je pense à ma mère, je ne ressens que son absence, et tout de suite une impression de manque m’envahit. J’avais trois ans quand elle avait brusquement disparu de la maison famliale. J’en ai dix-sept aujourd’hui. Nous n’avons que quinze années d’écart… Bien sûr, elle avait écrit plusieurs fois, envoyé quelques photos, mais je n’arrivais à graver ni les mots, ni les images. Je ne me souviens pas avoir souffert de son absence. Je ne me souviens pas qu’elle m’ait manqué. L’amour de Manman Nini avait comblé tous mes besoins d’amour et de présence maternels, et pour moi, Solange s’était envolée, elle ne faisait plus partie de mon monde. Comment ne pas l’oublier ? D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi elle avait disparu. Quelles circonstances avaient bien pu la contraindre à quitter la maison familiale comme ça sans crier gare ? Du jour au lendemain, on ne l’avait plus vue ! Mes grands-parents en parlaient peu, et quand je m’enhardissais à poser quelques questions, on me remettait vite à ma place de petit insolent. Même mes deux tantes, les petites sœurs de ma mère n’en savaient rien. Je m’étais donc fait une raison et j’avais fini par accepter en silence l’inacceptable absence de ma mère. Et maintenant, il fallait affronter le passé. Aux dires de ma grand-mère, enfant, j’étais un petit garçon très agité. Gigotant en permanence, courant, sautillant, je n’étais jamais immobile. Mon énergie et ma vivacité d’esprit épuisaient mes grands-parents. Certains m’auraient trouvé « turbulent », mais chez nous, on 4 me qualifiait « d’enfant cireur, un fouyaya ». Les symptômes de l’enfant cireur se déclinaient de la manière suivante :« enfant qui bouge tout le temps, touche à tout, qui a la mémoire courte, ce qui oblige à lui répéter sans cesse la même chose : Déposes ça ! Ne touches pas à ça ! Sors de là… Enfant à maintenir en permanence dans le champ visuel des adultes, sinon, la catastrophe n’est pasloin ». J’étais de ce genre-là. Ma grand-mère Anita, que tout le monde surnommait Manman Nini, n’en pouvait plus de me reprendre tout le temps et de me courir après pour éviter ou réparer mes dégâts. A ce qu’il paraît, cet aspect de ma personnalité, était la conséquence d’un incident qu’avait vécu ma mère, alors très jeune, peu de temps avant sa grossesse. Ma vie, je la devais à un événement secret. J’étais un enfant dont la conception avait été annoncée comme mystérieuse, voire mystique. J’étais apparu, comme ça ! Ma naissance avait surpris tout notre entourage, et à cause de cela, mes moindres faits et gestes avait été abondamment observés et commentés pendant très longtemps. Jamais un enfant n’avait été aussi peu désiré que moi, aussi peu attendu, mais pourtant autant choyé et protégé. Cet événement avait façonné nos vies à tous. Celle de Manman Nini, qui avait perdu tous ses repères, et qui avait dû endosser toutes les culpabilités de mère, d’épouse et de femme. Celle mon grand-père, Papa Antoine, qui avait dû ravaler sa fierté d’homme, et taire son impuissance devant tous les bouleversements de son monde. Celle de Solange enfin, ma mère, première victime innocente de cet incident, et qui avait préféré prendre le large.
Et ma vie à moi ? Je ne l’avais jamais imaginée sans mes grands-parents. Eux aussi avaient besoin de moi car j’étais le seul garçon de la maison. Ils avaient eu trois filles : Solange, Rose – Colette et Amélie. Papa Antoine disait que j’étais là pour assurer la transmission. Mais comment le faire maintenant ? Je ne me sentais pas prêt. Beaucoup trop de mes questions restaient encore sans réponses, et moi aussi, j’estimais que Papa Antoine avait quelque chose à me dire avant de partir. Je n’avais pas encore toutes les clés pour comprendre ma vie, et j’avais le sentiment que mon avenir allait se jouer pendant ce séjour. La conversation entre Solange et Papa Antoine me semblait capitale pour comprendre
pourquoi j’avais ce sentiment de manque. À dix-sept ans, peut-être allais-je enfin comprendre comment mon existence avait été façonnée ?
1. Arène des combats de coqs. 2. Ses forces déclinaient 3. Il tient des propos incohérents, il délire. 4. Très curieux
1 Conception mystique
Solange avait quinze ans. Elle était en classe de troisième au collège mixte de Rivière Caleçon. Les professeurs qui l’avaient rencontrée dans son parcours scolaire saluaient unanimement son intelligence et son sérieux. Même si parfois, certains lui reprochaient d’être un peu rêveuse, ils reconnaissaient en elle une élève qui avait plaisir à apprendre, et qui retenait bien toutes ses leçons. C’était une Négresse à la peau claire et aux cheveux crépus : 5 une chabine calazaza . Son père la surnommait affectivement « chabine dorée ». Une très jolie jeune fille, longue et fine comme une liane, ce qui trahissait chez elle une certaine fragilité. Son front semblait étroit, car ses cheveux rencontraient presque ses sourcils épais et en bataille. Ses cheveux crépus paraissaient plus jaunes que blonds à cause des morsures quotidiennes du soleil. Elle les coiffait en petites tresses qui se transformaient en petits ressorts et se balançaient tout autour de son visage. Des yeux noirs entourés de cils très fournis et naturellement recourbés, venaient parfaire son joli minois. Sa bouche était minuscule avec des lèvres charnues et dessinées en forme de cœur : une bouche romantique. Une petite fille charmante. Elle s’habillait des robes légères en coton que lui confectionnait Anita, ou qu’elle récupérait auprès de généreux donateurs. Le troc et l’échange formaient un système économique bien établi à Rivière Caleçon et dans les communes avoisinantes. Solange était une enfant sérieuse et discrète. Personne à Rivière Caleçon, ne pouvait témoigner l’avoir vue en mauvaise compagnie, ou en situation délicate en train de « parler » avec un garçon, ni avec un homme. Alors, quand son ventre commença à s’arrondir petit à petit, on ne pensa pas tout de suite à une grossesse. C’était sûrement des vers qui lui gonflaient le ventre, ou encore une autre maladie de femme Mais elle était trop jeune pour que ce soit un fibrome ! Et puis son visage aussi devenait tout rond ! Alors, pour expliquer ce 6 mystère, on commença à raconter partout qu’elle avait été « visitée » par un dorliss un soir de pleine lune. Un de ces dorliss de quartier qui recherchent des jeunes vierges pour assurer leur 7 descendance. Ces créatures se transformaient en soucougnan et pénétraient sans bruits dans les maisons, avant de pénétrer les jeunes filles elles – même ! D’après les témoignages verbaux des Anciens, et surtout des Anciennes, le dorliss préparait toujours très minutieusement ses attaques. Il repérait ses proies pendant la journée, en général, des jeunes filles de son propre quartier. Et c’était là, à la lune montante, qu’il fallait être particulièrement vigilant ! Pendant les jours et les nuits précédant la Pleine Lune, il régnait une terrible ambiance de suspicion dans les quartiers. Chacun soupçonnait son voisin. Et encore pire si par malheur, ce dernier accusait une fatigue matinale ou qu’il se plaignait de douleurs rhumatismales diffuses. 8 C’était sûrement la preuve qu’il avait pris froid dans le « serin » en rentrant au petit matin après ses basses besognes. M.BONIFACE était de loin celui qui avait la plus mauvaise réputation dans la commune, car il avait les doigts crochus ! Mais oui ! Il paraît qu’une fois, il n’avait pas eu le temps de reprendre sa forme humaine avant le lever du soleil, et ses griffes étaient restées telles quelles au bout de ses doigts ! En plus, il s’habillait toujours en manche longues. Et pour quelles raisons, dans un pays où il fait toujours si chaud ? C’était l’évidence même : il devait encore avoir des plumes de Soucougnan sur ses bras ! Ces périodes-là contrariaient les affaires de tous les couples et de toutes les familles. Les hommes volages rasaient les murs, les femmes infidèles relevaient la tête comme pour convaincre le monde entier de leur comportement vertueux. La moindre petite ombre mobile ou fuyante répérée dans la nuit risquait de se faire massacrer et asperger d’eau bénite. Toutes les mamans du quartier étaient aux aguets, mais bien sûr, personne n’arrivait jamais
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