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Almagestes

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Ni roman, ni essai, mais oeuvre littéraire (l'éclat de la langue, la richesse des notations visuelles et sonores, l'invention sans fin et l'élan du discours n'appartient qu'au poète) et expérience de pensée (au croisement des courants marxiste, existentialiste, structuraliste) Almagestes est la premier volet, consacré au langage, d'un tryptique dont les deux autres parties seront consacrées à l'homme et à l'histoire.



Ce sont donc les diverses figures du langage qu'explore Almagestes. Le mythe du langage, d'abord : les hommes entassent en esclaves les mots comme faisaient les briques les constructeurs de Babel; et la seule liberté, le seul prométhéïsme qui puisse ici s'entrevoir, est de ruse : le mot tourné par le mensonge. Le dialogue de deux étudiants en Lettres et en Philosophie illustre ensuite ce réseau autonome du langage où toute parole est prise : Bérard et Fréville veulent parler mais leur tentative est à chaque instant emportée par le double jeu de leurs associations de mots réelles ou possibles, ce que Badiou désigne comme le "monologue extérieur".



Une seconde figure du langage est la fascination qu'il tente d'exercer sous forme de poème. A cette figure, Almagestes lie toujours le personnage féminin. C'est pour ce personnage qu'une nuit, dans un bar, la parole s'élève comme un chant arraché au silence. Et c'est dans le journal de Chantal que la parole peu à peu se défait au profit des choses mêmes.



Une troisième figure, plus secrète - dira-t-on plus maligne ? - est cet ordre des probabilités, ce jeu des permutations à quoi une parole (et une conduite) qui se croient libres, sont en réalité soumises. Ansi, les parieurs qui se penchent sur la ville où errent Fréville et Chantal, peuvent tenter de prévoir le chemin du couple. Et quand Bérard, Fréville, Chantal se regroupent autour de Dastaing, le romantique de l'action, leurs rhétoriques personnelles, leurs mouvements réciproques, leurs projets d'action politique laissent peu à peu paraître une de ces combinaisons de rôles que la psychanalyse nous a appris à déchiffrer.



Parvenue à ce point, l'exploration d'Alain Badiou peut se replier doublement sur elle-même. C'est d'un côté la méditation de Fréville sur les rapports entre liberté et langage, d'où sort tout le livre et où Babel est comme intériorisée. Et c'est de l'autre côté l'éclatement de la méditation dans l'action - une manifestation, en l'occurence : le langage explose sous la pression de l'Histoire. Almagestes appelle déjà Portulans.


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Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.

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Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

“celui qui tient commerce, en ville, de très grands livres : almagestes, portulans et bestiaires”

SAINT-JOHN PERSE, Exil.

Ce livre est le premier d’une série qui comportera trois volumes. Il faut le considérer comme une introduction matérielle, une mise au jour des constellations et fluorescences linguistiques, des influences et fascinations maléfiques où nous risquons de détruire l’œuvre, bien qu’il faille ici même la risquer. C’est une manière de plasma, de création du monde : le Sujet et l’Histoire y viendront tour à tour prendre forme. La réflexion sur le langage n’y joue pas un rôle théorique (d’autres la dépassent de beaucoup sur ce plan), mais substantiel. Je peux aussi dire : le domaine que j’ai choisi d’aborder par la production d’un modèle, d’un objet problématique, et que j’aborderai peut-être ailleurs par les moyens de la philosophie, est celui de la prolifération, peut-être du baroque ? Il s’agit de la langue dans son état présent, vocabulaire sans frontières, syntaxe matée et flexible, et de toute idéologie, éclectisme paradoxal de la pensée bourgeoise, dont je suis encore tributaire. Le lecteur cherchera donc à excuser la diversité d’écriture d’Almagestes, et le terrible poids des références. J’essaierai de fabriquer bientôt le modèle unifiant : le second volume (Portulans), histoire d’autrui, sera analytique et policier — sans surprise —, le troisième (Bestiaires), histoire totalisante des constellations, du sujet et de l’Époque, sera synthétique.

On peut d’ailleurs choisir : les parties qui requièrent le plus de connivence avec la multiplicité décourageante de notre petit monde intellectuel s’appellent “Bérard” et “Fréville”. D’un autre côté, la lecture du dernier chapitre demande une certaine attention rhétorique, et “Dastaing” devrait être écouté plutôt que lu. Tous les “Ailleurs” ainsi que “Chantal” me paraissent introduire plus facilement à la lecture continue (car l’ordre existe ; essentiel) de cette introduction.

On trouvera à la table des matières quelques brèves indications sur le propos formel de chaque chapitre.

Et si, lecteurs, je vous appelle “Antilopes”, c’est parce que je vous fais courir, et dans un désert. Ou parce que vous êtes cocu. Ou moi. Ou parce que ce livre est antérieur à l’ordre humain, dont il remet à plus tard l’exacte apparition.

AILLEURS I



Les briques servant à édifier la Tour, d’où l’Homme pourra voir plus loin que le rebord des mondes (et donc, Seigneur sans Autre, chasser à courre, aux abois, dans les mousses gominées du matin, les champignons méconnaissables, le bruit sec des branches, sur l’autre rive du marécage arrêté, si son œil se voile, plongé dans la boue jusqu’au poitrail, c’est d’une mort antérieure, Lui-l’Antilope à la chaleur toisonnée de laquelle il avait tant donné, tant ! que l’assiette rouge du soleil des eaux blafarde son malheur), sont des plaques biscornues, à peu près les fragments d’un puzzle, s’emboîtant si bien que nul ciment n’est requis. La liberté des ouvriers, c’est d’aller (parfois je croise, avec un beau cactus phallique en premier plan, de nobles caravanes) se saisir des étendues qui vont ensemble. Dès que deux briques sont assemblées, on peut les joindre, ou du moins la possibilité de cette jonction demeure garantie, à la spirale supérieure de la tour. Le plus souvent, il faut attendre l’instant de sa montée qui coïncide avec cet assemblage.

Chaque ouvrier (il y en a, sans nul doute, des millions) trouve très vite 5.000 assemblages environ : il n’y a pour cela qu’à fouiner aux alentours immédiats du chantier. Imaginez des milliers et des milliers de prolétaires, en bleu de travail, allant et venant, isolés, ou par petits groupes, tout autour de l’énorme cylindre (des centaines de centaines de mètres de rayon) ; dans la poussière orange, allant et venant avec une certaine lenteur, les yeux baissés, dans la nuit bourdonnante, et portant sous le bras le fragment de terre cuite au profil contourné, dont le frère éternel gît quelque part, traqué par leurs yeux circulaires, noyé de poudre et d’ombre ; imaginez ces lentes processions de travailleurs bleus, tête basse toujours chacun ne voit que le contour des briques, éparses par millions dans la poussière, sous la masse écrasante, inappréciable sous la construction sans mesure de la tour, ce remous d’hommes sans cesse renouvelé, cette mer molle, sans orage, qui vient battre le socle fabuleux de babel, ces circulations enchevêtrées, innombrables, à perte de vue, qui se croisent sans composer jamais un ordre stable, chacun tourne autour de babel, ou bien s’en éloigne et disparaît à l’horizon, pendant que d’autres par centaines, par milliers, mais distants les uns des autres, ou, tout au plus, par très petits groupes de deux ou trois, reviennent au contraire, et se pressent, chargés de leurs pièces, vers l’échancrure immense qu’ouvre, au pied de la tour, le départ de la spire ascendante (sur ce chemin, plusieurs milliers d’hommes tiennent de front, et c’est en effet une double marée bleue, noyée dans les brumes orange, qui monte et descend, vers la partie supérieure de la tour que nul, d’en bas, ne peut apercevoir, un courant sans hâte, mais d’une puissance et d’une continuité grandioses, où se brassent et se perdent les hommes, par milliers lourds de leurs briques qui montent à pas foulés et mesurés, pris dans le nombre menant de courbe large en courbe, toujours l’on ne voit qu’un flot d’hommes, et des milliers aussi qui descendent, et bientôt le voyage interminable achevé, qui les conduit du travail aérien au sol terrestre, repartent, les yeux baissés, seuls, ou peut-être par petits groupes, pour tourner et retourner cherchant un assemblage, et croiser, partout, doubler, voisiner avec des milliers d’autres groupes, dans tous les sens, vers tous les horizons, sur les cendres jaunes où s’entassent par millions les briques, de toutes les formes, et enfin repartir vers le chemin, son double flot bleuté dans la nuit, nul arrêt, jamais, nulle hâte). Imaginez des milliers de travailleurs, des millions, en bleu de travail, vous direz ?

— Des fourmis bleues !

En effet ce sont des hommes ; imaginez aussi, entre eux, cette différence : Il y en a qui, sans jamais se presser, et perdus, liés encore que solitaires, à l’incessant va-et-vient qui couvre entièrement la plaine comme le chemin spiralé, ont le pas mesuré qui s’allège, et presque ils semblent, dans la fumée jaune éclairant la nuit, sorte de brume phosphorescente, flotter, ou nager leurs jambes poussées et ramenées régulièrement, souplement, sans rien qui heurte la lenteur et rien qui pèse, à ras du sol, et ne paraissent pas le toucher. Ils sont la légèreté houleuse de la mer. Voyez ces autres, dont on dirait que leur charge, ou leur corps même s’ils descendent, les appuie sur le tapis monotone, perdu au loin dans la poussière nocturne, voile orange semblable au loin, et tout autour de babel, à quelque incendie reposé, les colle à la poudre que, friables, sèment les formes d’imprudence, la lenteur leur est essentielle, si les premiers voguent au ralenti, eux ont eu connaissance du poids, c’est le flot pris dans sa masse même et dans sa profondeur cérémonieuse, leurs enjambées tu sais qu’il faut les faire, et non suivre la brise ni le mouvement des brouillards. Et tu vois, avec un peu d’attention, que d’autres encore parmi les milliers de marcheurs attentifs, et parmi ceux qui gravissent, serrés les uns contre les autres, la spirale de ce chemin fantastique, qui tourne et tourne pour aller se perdre dans les étages vertigineux de la nuit, et aussi parmi ceux qui, débouchant par l’échancrure, se déversant, par un mouvement ininterrompu, dans la plaine, et se dispersant dans les lents tourbillons humains de la plaine, vont chercher, scrutant le sol d’un regard fixe, l’assemblage très subtil ; que des milliers, des dizaines de milliers d’autres qui tournent autour de babel ou marchent droit vers les frontières silencieuses du visible, gardées par l’incendie des brumes, vont d’un pas intermédiaire, mi-glissé mi-appuyé, toujours par marées, vagues et courants, traversées de nulle précipitation, flots multiples bleus, encore que, couverts d’ocre en la nuit de soufre, distants et perdus dans leur regard.

C’est qu’à chaque assemblage qui vient pousser plus haut le serpent de légende, au terme réussi du voyage (or, l’ascension de la tour par le peuple ininterrompu des hommes, quel temps la peut mesurer, le voyage des regards chargés, le pas le même, sans doute plusieurs siècles de marche, foulant la nuit, glissant pour une part, et seul pressé contre les milliers qui vous bordent et les milliers devant comme derrière, les centaines de mille, tous taciturnes absolument, intemporelle), pour l’ouvrier qui repart le pas, humain dans l’origine, se fait plus délié (ce n’est pas perceptible, c’est une euphorie inassignable du corps : pour vous qui regardez, la différence se peut annoncer après cinq mille voyages réussis environ). Vers 15.000 assemblages, la matérialité de l’ouvrier, peut-être, on la pourrait dire sinon dissoute, du moins tout à fait légère ; mais c’est une autre histoire : car ces hommes habiles ne redescendent plus dans la plaine.

Ce qui rendrait, pour d’autres, le travail pénible, hors ces prunelles muettes ou ces corps flexibles, c’est la poussée orangée, dense et lumineuse, j’en pourrais dire qu’elle étouffe la luminescence bulbeuse qu’elle étale, partout dans la plaine, sur les briques, et composant la matière de l’espace, jusqu’aux lointains qui d’elle brûlent froidement, et aussi haut que l’œil porte, au-delà des derniers anneaux de la tour, baignant la montée de l’édifice, sa muraille circulaire si considérable que d’en bas personne ne la voit tourner, assiégée de vapeurs jaunes dont un vent brouillé, régulier, lent, règle l’ascension, les retours, lorsqu’il rampe et lèche la plaine, vient sans hargne battre et longer le mur de babel, l’atmosphère palpable orange, les poussières fumerolles orange, épandues sur les cheminements séculaires de l’humanité bleue, épaisse, la lumière orange. Les briques sont fragiles : voici qu’un ouvrier, qui pensait ajuster deux formes bizarres, et savait peut-être son corps d’un atome plus léger, plus aérien, voici qu’il voit les briques s’effriter entre ses doigts, vraiment se fondre et devenir poussière, glisser comme un sable sur ses paumes, tandis que monte un mince filet de fumée, couleur parfois de vieux soufre, ou de soleil couchant, ou de mandarine. On peut penser qu’autrefois, la nuit tombait sur la plaine, transparente et noire, ou qu’elle avait l’éternité, tenacement collée sur le sol, jusqu’aux frontières, sans caillots lumineux, sans non plus l’épaisseur encrière. Mais les travaux ont commencé : au centre exact de la plaine, dieu fait construire la Tour. Chaque brique cassée traverse la nuit d’une fluide lame orangée, chaque erreur trouble de sable jaune la perfection du sol et de brume l’indécision nocturne de l’air, et de tous les lieux, par milliers, par millions, l’incessant remous des hommes vient et repart, couronné de flammèches : maintenant encore, malgré le déplacement perpétuel de nuages jaunes, de masses légères, modifiables, virant vers le rouge et puis vers l’or pâle, on peut voir, ici et là, le bref éclat d’une fumée neuve, à hauteur des têtes humaines, et reprise aussitôt par les Stables incendies de l’horizon, oubliée dans la marche mêlée des caravanes, l’océan tranquille sans relâche alimenté par le flot descendant qui croise dans l’échancrure de la muraille, au bas de la rampe, la multitude bleue sur laquelle pèsent les assemblages. Depuis les siècles, les millénaires de millénaires, le volume des erreurs a dû être considérable, puisque de fumée en fumée, c’est à ce jour une poussière dense qui emplit tout l’espace, le parcourt, diffuse sa couleur, et ceci, il faut le dire, à perte de vue, plus haut dans la nuit que la plus haute spire de la tour, là où s’achèvent les siècles de montée, là où se trouve la partie active du chantier, les assemblages d’assemblages, lieu lui-même complètement invisible, voire inimaginable, pour celui qui, d’en bas, lève la tête, et n’aperçoit, jusqu’aux hauteurs les plus écrasantes, qu’une muraille lisse qui se poursuit et recommence, baignée dans le jaune solennel des brouillards.

Au début (mais nul ne peut concevoir que la Tour ait été un jour visible dans son ensemble), la forme des briques est assez simple, si bien qu’on les peut trouver sans beaucoup s’éloigner du rempart. Ce sont des événements de très petite taille (il en faut des milliards pour seulement achever la partie souterraine de la tour, où nul maintenant ne pénètre, et dont peu se souviennent : gigantesque cathédrale dressant à la pointe de piliers, vraie forêt, indéchiffrables colonnes aux racines, des palmiers roses qui se serrent, se croisent, et tissent un réseau d’une géométrie débordante, au-delà de toute raison croyable, serpentine pierreuse de dragons, d’où l’on voit plonger parallèles, et sans nombre, les piliers, puis plonger encore, sans jamais, semble-t-il, atteindre le repos du sol, en vérité, c’est à des centaines de mètres, sans doute même beaucoup plus, qu’ils achèvent leurs parcours, et d’un même élan tous, la dense colonnade, heurtent d’immenses dalles carrées, composant de toutes parts — de nul point les murs n’apparaissent, masqués qu’ils sont par les piliers — un damier jaune et blanc). En général, il s’agit d’équerres, ou de rectangles, parfois de pièces en T ou de triangles, creux ou pleins. Finement striés de bleu, ils sont plus rouges que les éléments des spires supérieures, peut-être presque violets, et ils sont aussi beaucoup moins friables que, par exemple, les grandes étoiles jaune paille dont on se sert maintenant. Mais plus babel s’élève, plus les formes se compliquent et plus les teintes s’adoucissent : ce sont de vastes pièces ignorées que, très loin dans la plaine, un habile ouvrier ajuste après bien des tâtonnements, bien des briques parties en fumée. Si l’on se sert encore de mots rectangulaires, c’est de plus en plus rarement. On les a d’abord remplacées par des cadres oblongs, dont il faut chercher l’intérieur. Et puis : des étoiles à 17 branches, des ovoïdes aplatis, des dodécaèdres creux, la splendeur rousse des segments sinusoïdaux, l’ajustage délicat des deux moitiés d’une lemniscate, en forme de lustres rococo, de chandeliers, de vieilles lampes à pétrole, de porte cochère, de haut-de-forme, de pommeau d’ivoire narrant preste et coquin l’amour de Chloé, de lapin blanc, de batracien à crête, de fausse perle grosse comme un œuf, de baldaquin modèle réduit, de pendule chapeautée d’un zèbre agonisant sous les flèches, que l’on devine empoisonnées, d’un Voltaïque hilare, de poignard arabe recourbé dans sa gaine d’argent, sans oublier le cordon de velours grenat, de porcelaine bavaroise où dansent des paysans d’opérette, de vitrail côté jardin, de géranium en celluloïd, de cigarette en chocolat, toutes formes étrangères, toutes formes étagères…

La Tour s’ébauche et s’intermine, index du Mort mal enfoui, pointant à travers tous les sédiments brumeux, phare d’ombre dans la phosphorescence des poudres, et vers dieu qui siège au sommet de la nuit, le colosse abattu. Lui travaille à sa désignation : les hommes grouillant sur le doigt cadavéreux. L’ongle crasseux, dit-on, pousse aux mains d’un mort, germe sur sa charogne, et c’est la Tour elle-même sur sa crypte remplie d’une odeur fade, innommable corne de partout assaillie par la vermine, l’homme bleu, dont je dirai la pourriture avant de savoir la fin, puisque couvert de puces l’escaladant en rangs serrés puis partout alentour le léchant et sortant de la poisse orangée pour s’y fondre, kilométrable indéfiniment, se hisse, comme sur un mélange de terre noire et de vieilles feuilles, putride glougloutant sous les branches humides et molles, galopé de carabes, de vers roses, de scolopendres et cloportes, de plusieurs vipères accouplées, elles se tordent dans la boue puis s’étranglent l’une l’autre sautant d’agonie, pendant que coulent sur la glu noirâtre des sangs vert douteux ou jaune pisse, que les recouvrent par milliers les vastes fourmis, si bien que l’humus paraît vivre et gonfler, crachant des bulles, sentant le pet moisi, imaginez alors les vers roses par paquets mobiles roulés de flaque en flaque où dans leur propre verdure crachat se meurent les reptiles, par là-dessus, plus haut que le soleil, gros fruit souple en ses résilles éclatantes, mais y prenant substance, droit, d’écorce ocre chaude et d’aiguilles bleues, trempé à sa plus haute instance dans les sels de la mer, le plus grand pin du monde, babel.

La fumée rouge Lui enfle la narine : passion d’être l’Autre ! Ces objets précieux ressemblent à la fatuité, que l’on barde de cuivre et de cuir, nantis d’une foule de rouges bandelettes et de gazes blanches, et que l’on place, que l’on placera, dit dieu, eh ! quand donc, puisque les briques données — tas de piécettes — me reviendront plus loin que tour, liées, l’on place, dieu rêve, l’on placera près des morts exemplaires, enfin viennent les pillards qui déroulent et déroulent les bandes et n’en finissent pas de polir, les tournant, entre leurs mains les morts se raréfient, dévoilent, puisque dévoilés, leur intime argent, ce n’est viol (pourquoi des pillards ?), si l’on parvient à mettre nue la victime opaque, que déniés ces cavaleries de cuivre, ces magots, ces fresques d’or pendulaire. Eh bien, que la tour se démerde : ces hommes sont inénarrables ; surtout les archanges.

On voit, tout au long de la rampe séculairement tirée, son pas de vis, vers la plate-forme bruissante, chocs en encastrements, cercle semblable au redoublement, suspendu dans la nuit, sous forme froide et dallée, de la plaine invisible bien sûr, car tout paraît flotter sur les nuées orange, des hommes qui s’arrêtent pour reprendre souffle, ceux dont la marche écrase le corps sur les pierres du boulevard ascendant, et qui n’arriveront certains jamais à l’offrande sous le ciel tabulaire le plateau aérien, dans les cris vagues des archanges et toute la rumeur des briques qu’ils ajustent, noyés dans le vent, les brouillards et la nuit, minuscules taches bleues puis rien si l’on s’avance (il y en a pour des dizaines d’années) vers l’autre bord, pour voir en dessous la mer agitée, rougeoyante, battant les flancs de la muraille, et, derrière, l’incessant dégorgement d’hommes par centaines et centaines, qui se dirigent presque détachés des carrelages, ou bien courbés, lourds, vers le pourtour entier du plateau (il y en a, porteurs de lustres, pendeloques, falbalas, quincaillerie, bagatelles, toujours seuls, deux ou trois parfois, qui se dirigent vers l’opposé, et ne reviendront au chemin que dans quarante ou cinquante ans, à moins que l’orbe puissante ne les ait rejoints, là où ils sont allés élever, d’une forme exotique mais négligeable, la muraille proprement dite, et qui composent un peuple d’ombres hérissées avant de disparaître dans la nuit). Ils ont perdu tout espoir de sentir combien la fluidité du corps le rend tolérable, sa minceur céleste, et la lente pérégrination des chairs à travers les fumées. On en voit des milliers, collés aux murs, régulièrement disposés, comme des soldats à la revue ou des statues rituelles. L’assemblage finit par se dissoudre entre leurs mains tendues (répétées, les flammèches tu dirais que de part et d’autre du chemin s’allument en double rang des torches). Ils laissent alors retomber leur bras le long du corps, et puis ils restent là, ce sont les êtres, diras-tu, ce sont ceux qui sont diras-tu. Devant eux, et qui jamais ne les regarde, qui les ignore, passe le fleuve intarissable des hommes qui montent, chargés de briques, et celui des hommes qui descendent et dans plusieurs années iront, l’œil attentif, fouiller jusqu’au-delà des rideaux de feu la plaine et sa poussière.

On voit ceux qui ont trouvé 15.000 assemblages, ou plus, et qui les ont montés, ramer calme sur le rebord du chantier. Ils chantent aussi, et lorsque parvient au mur vivant un ouvrier qui porte une forme tout à fait nouvelle, vraiment bétyle ou mélilot, noria de terre cuite, thyrse jaune, ils sont heureux et l’entourent avec des cris flûtés, de curieuses roucoulades très douces, de loin la murette où s’amorce la continuation du précipice paraît gazouiller, parsemée qu’elle est de ces hommes impalpables, s’y posant parfois mélodieux au repos, ou flottaisons bleu pâle, inutiles gardiens de l’œuvre : ce sont les archanges.

Dieu : les risibles retraités de la tour de babel.

Il y eut des fraudeurs. La tour dressait son troisième élan. On avait perdu le compte des spires (trois millions de fois le chemin enroulait sa montée, ou beaucoup plus ?, sa charge roulante d’humanité). Il fallait surtout encastrer des polyèdres. Le conseil des architectes, gens de poids qui résidaient à mi-hauteur, et n’étaient avertis du mouvement de l’œuvre que par le rapport dont se chargeaient certains archanges, se laissant glisser, nervures blanches, tout au long de la muraille, s’intéressa d’abord, et c’était sa coutume, à la définition du délit. Il se produisit des dissensions sérieuses : beau spectacle, en vérité, que celui des architectes battant l’air de leurs toges en velours bleu nuit, et vociférant comme des aras en cage. Dieu, au reste, s’en foutait : il n’a pas de faible pour les institutions. Certains allaient jusqu’à dire que la fraude n’existait pas. Après tout, pour un pareil pâté, tous les moyens sont bons. On donne des coups de lime ? Et alors ? Un seul mot d’ordre ; arriver au bout. Quel bout ? rétorquaient les sournois. On les faisait taire à grand renfort de démagogie et d’envolées au lilas : voyez ce peuple immense, ce flot qui mâche la poussière et monte, de siècle en siècle, pour la gloire, pour qu’enfin les millions d’hommes, couronne formidable autour de la terrasse, saisissent, définitives sentinelles, à tous les points du monde, la Limite. Et les sacrifiés, messieurs, les misérables cloués au mur d’enceinte, songez que leurs yeux de pierre vous regardent et vous disent : nous n’avons consenti à succomber au poids que pour assurer, par-delà nous, le triomphe de l’œuvre et l’archangélisation universelle. Messieurs, nos travailleurs et nos martyrs le proclament : existe le bout, le bout existe. Nous le jurons sur les saintes fumées rouges de la nuit. Le clan modéré, au bout du compte, l’emportait : la fraude existe, mais il convient de la définir avec sérieux. Les architectes votèrent, sans enthousiasme il faut le dire, la motion suivante :

I) Est déclaré fraudeur tout ouvrier qui facilite par des moyens antinaturels, et notamment par voie de cassure ou d’usure, l’assemblage de deux briques ou l’articulation d’un assemblage sur la partie vivante du mur.

II) Il est créé à ce jour un corps de Juges, résidant dans la cathédrale, chargé d’assurer la répression de la fraude. La couleur de cette magistrature est le violet. Vous verrez, mes antilopes, comme je sais retomber sur mes pattes.

III) Le fraudeur est frappé d’essentiel alourdissement.

Les souillures laissées sur le rempart par le continuel glissement des brouillards orange avaient de loin, particulièrement vers le sommet, là où flottaient les archanges et, parfois, la chute cérémonieuse d’un messager, coulant pour des années vers le centre, le mur droit défile devant lui masqué de fumerolles ou net, dans une trouée à peine entrevue, et se poursuit sa trace bleue — une teinte verdâtre, sorte de dépôt moisi, ou de la mer en allée, dans les plissures minces de la boue, sol lagunaire au lever du soleil.

C’est une étrange tâche, celle de cet ouvrier, là-bas, que vous voyez de dos, si loin que s’il se retournait il devinerait, à des dizaines d’années de marche derrière lui, l’ombre voilée jaune, le doigt plus qu’il ne le verrait, il en pressentirait la barre massive vers l’horizon, et si seul qu’il a beau tourner — ce qu’en vérité il ne fait que parce que je tourne, moi, son maître d’écriture — il ne peut apercevoir aucune silhouette bleue. Partout la plaine est vide, caillouteuse, un peu lunaire sous la nuit. Ici, les brumes sont moins denses, et traînent à ras du sol en longues langues jaune paille, souvent presque blanches, n’avançant que très lentement, toujours vers le lointain barré de flammes à l’arrêt. On dirait, ici, le désert, un gel d’outre-monde. L’ouvrier tout à fait seul, son buste émerge des brumes languissantes, cristallines, tient dans ses bras une grande pierre. Approchons-nous. Il ne bouge pas, seul au centre de la plaine (sur trois côtés les voilures, et derrière, comme camouflée par un grand feu, l’ombre de la Tour, tout à fait à l’horizon et l’occupant tout entier), au centre du tapis glacé, il tient, l’air attentif, une très grande brique noire, et la contemple interminablement, l’on dirait depuis toujours.

Mais il fait demi-tour, et de ses pas souples (ne nous y trompons pas : rien en lui qui glisse ou s’élève, il marche à grandes enjambées qui n’ont pas l’air difficiles, ni gracieuses, cet ouvrier marche, tout simplement) va vers babel. Nous pourrions le suivre tout le jour, plutôt toute la grande heure de nuit, les nuits aux nuits font cortège, l’escorter sans jamais croire que la masse sombre s’approche. Donc, il a fait demi-tour, très droit, le regard vers l’horizon, et s’avance, son corps à moitié plongé dans les rampantes blancheurs, il porte la grande pierre comme les monstres en rêve portent la captive nue, offrande, si nous le suivons d’année nocturne en année, silence indéfini (jamais il ne croise le même, sauf lorsqu’enfin il se mêle et se perd dans l’océan circulaire, brassée d’hommes allant et venant par milliers autour de l’édifice mais) dès avant nous l’engloutissons dans les incendies mobiles, quittées les rosées, non sans voir, glaciales, entre ses bras la collant à son corps, de son sens lourde et pierre noire, triomphale il la porte au feu des altitudes, son fardeau : une forme humaine sans tête.

“Oui”, dit dieu.

La tour monte, monte toujours, sur sa grouillante elle monte et sur le silence (orgues éteintes) du fouillis cathédrale, absolu silence où croissent, démesurés à tous les angles et immobiles, les juges violets.

On sut, et on le répétait de bouche à oreille dans les assemblées d’architectes, qu’un homme avait abandonné sur les cendres jaunes un assemblage très étrange : une sphère hérissée de flammèches, virulente étoile, dont le complément taraudé — grâce auquel on obtenait à nouveau une boule lisse —, en deux parties, il l’avait aussi négligé, tu pouvais voir baignant ta face dans les neiges gazeuses trois morceaux côte à côte, virant de l’orange vif peu à peu vers l’or, lui avait demandé de longues marches en spirale pour battre la plaine. Un refus d’archange ? Quoi ! Battaient les ailes en velours. Lorsqu’un garde, outrepassant en vérité les devoirs de, fait remarquer à Prométhée l’astre qu’il méprise à ses pieds, sa charge étonne l’ouvrier, il le regarde d’un air doux, ramasse la merveille, et part d’une allure régulière vers les rouges jardins suspendus. Quant à Noville, il avait couvert toute l’ordure, et l’approuvait peut-être secrètement. On l’allait trouver, dans les cuirs verts de son bureau d’Orung, la tête pleine encore des effroyables visions de la lande. Il était courtois, bien rasé, vous offrait un cigare long et fin. “Bavures regrettables, mais sans doute inévitables, cher monsieur. On nous fait une guerre psychologique, comprenez-vous ? psy-cho-lo-gique.” Il se gargarisait du mot, le roucoulait. On avait exposé les têtes des morts sur des pieux ? Tiens ! Où donc ? “Monsieur, si vous les avez vues… Je donnerai des ordres Stricts, il n’y a pas de doute, ces pratiques ne sont pas dignes de notre tradition nationale.” Rond de fumée, rond de fumée, rond de fumée. Les fauteuils de grand cuir sont frais, le bel œil vert du Général vous regarde, il est civilisé, charmant même.

L’être, toujours vivant, refusera le don de ses cendres. Le conseil à l’orée du quatrième tronçon — la plate-forme peut-être si tu la pouvais mesurer, tu saurais, foisonnante antilope, sous sa corolle d’archanges au rebord, battue de fausses flammes, et qui passent nuées, balaient les dalles, où se disperse vers le pourtour le flot des hommes, je le dirai moins dense (est-ce une illusion ?), ce qui va dans la nuit, marche sous les paravents chinois, les ombrelles, les pirogues modèle-réduit, les vieilles longues-vues, les astrolabes, et sans relâche autant que sans hâte disparaît pour encore dix ans de pas dans l’ombre ou les vents jaunes avant de rencontrer sur le vide, plus bas filant un messager qui tombe, la paroi souillée de vert, dix balafres bouteille courant en zigzag géants vers la rencontre orangée, tu saurais son diamètre à peine moindre laissant deviner, pour des millénaires d’œuvre, un POINT DE MIRE, le sommet d’un cône (mais après des siècles et des siècles, personne ne peut voir autre chose qu’un cylindre) allant dans la très belle nuit définir la fin de babel, car il s’enfonce abstraitement, au plus haut de tout espace, dans le cul du seigneur — se saisit du cas Prométhée.

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