Anatole, fils de personne

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1958. Anatole, un garçon solitaire de douze ans, est le fils du maréchal-ferrant d’un petit village auvergnat.
Ses relations sont difficiles avec ses parents, peu affectueux et déjà âgés. Ils ne sont pas du cru et il souffre aussi du mépris des autres enfants qui le traitent d’étranger. Incompris de tous, il subit une réprimande injuste de sa mère. C’est l’humiliation de trop, il s’enfuit.
Évitant les routes, il s’aventure à travers champs. La nuit tombe. Il fait une mauvaise chute, se blesse. Il est recueilli par le baron de Marty dont il rencontre la fille, Aveline. Anatole croit trouver en elle l’âme soeur dont l’amitié est une consolation.
Mais ses parents réprouvent cette relation. Pour seule explication, ils lui font comprendre qu’il n’est pas leur fils et que ses origines le rendent indigne de la petite fille…


 Avec Anatole, fils de personne, l'auteur nous livre le portrait infiniment touchant d’un enfant confronté à un terrible secret de famille entre Auvergne et Limousin.

Publié le : mercredi 11 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702156032
Nombre de pages : 280
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À Noah, Gabriel et Louis,
mes trois petits-fils adorés,
soleils de ma vie.

« Il n’y a rien sur quoi plane autant de séduction et de malédiction que sur un secret. »

Le Journal du séducteur,
Kierkegaard.

« Rien ne pèse tant qu’un secret :

Le porter loin est difficile aux dames ;

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d’hommes qui sont femmes. »

Fables, Livre huitième, Fable VI,
« Les Femmes et le Secret »,
Jean de la Fontaine.
I

MARDIALLET

1

L’été finissait. Toutes flétries par la sécheresse d’août et du début septembre, recroquevillées comme des doigts crochus, les premières feuilles tombaient. Elles tourbillonnaient un instant au gré d’un courant aérien puis atterrissaient en douceur sur le tapis de mousse. Seuls les chênes rouvres, aux ramées marcescentes, resteraient habillés pour passer l’hiver.

Neuf coups sonnèrent à l’église de Mardiallet. Au prix d’un ultime effort, le garçon se hissa au sommet du rocher de Buffet d’où on pouvait observer tout le village. Celui-ci se serrait autour de son édifice roman construit à l’aplomb d’une boucle du Miodet, rivière capricieuse dont Anatole connaissait par cœur les endroits à truites. Le clocher carré, surmonté d’une rangée de balustres et de claires-voies, dessinait une percée trouant le paysage alentour fait de masures ravagées par le temps et dont les murs de torchis s’effritaient peu à peu au fil des ans.

Il aspira un grand bol d’air et cala son dos contre la croix toute rouillée implantée sur le rebord de l’éminence. En contrebas, la grand-rue bruissait déjà d’une animation qui irait crescendo jusque vers midi. Les sons métalliques de l’atelier de forgeron et de maréchal-ferrant de son père montèrent jusqu’à lui. Celui-ci, une éternelle casquette crasseuse vissée sur son crâne dégarni, la Gitane maïs calée entre ses lèvres luisantes, était en train de battre le fer. Les coups sur le métal en fusion étaient répercutés par l’écho, et Anatole imaginait le vieux Marcel Malenfant, tricoises dans une main, marteau dans l’autre, tout suant et penché sur l’enclume.

Le vieux Marcel Malenfant…

Son père était-il donc si âgé pour que le garçon ne pût s’empêcher de penser à lui en ces termes ?

« Je suis un fils de vieux », pensa-t-il encore. À l’inverse, les autres gamins de sa génération pouvaient se targuer, quant à eux, d’avoir des parents bien plus jeunes. Où était donc la vérité ? Quel mystère les paroles venimeuses de la mère, hier soir, cachaient-elles ?

 

Ce matin, il était parti très tôt de la maison, avec l’idée de ne plus y revenir jamais. La rentrée scolaire était en plus dans quelques jours. Cesserait alors la liberté d’arpenter les champs et les bois, quel que fût le temps, cette grande liberté qui lui offrait l’illusion d’être le maître du monde et d’oublier qu’il était le mal-aimé chez lui et à l’école.

L’école… S’il avait pu, il s’en serait passé depuis longtemps. À quoi cela pouvait-il servir de savoir que neuf multiplié par neuf faisait quatre-vingt-un ? Ou que la Garonne et la Dordogne se rejoignaient pour former l’estuaire de la Gironde ? Ou encore que le participe passé employé avec l’auxiliaire avoir ne s’accordait pas avec le sujet du verbe ? Quelles notions inutiles ! Que de tracas pour rien ! Combien il préférait sauter de fossé à fossé et courir le long des prés à la poursuite d’un papillon, d’une sauterelle sur le chemin, d’une chimère dans les nuages.

En classe, c’était toujours lui qui subissait les mauvaises humeurs du maître. M. Lesage semblait prendre un malin plaisir à le punir. Pour un oui, pour un non, il l’envoyait au piquet, agenouillé sur une règle en fer ; ou bien, passant dans les rangs, il lui tirait méchamment un lobe d’oreille jusqu’au décollement ou cramponnait une petite touffe de ses cheveux, au niveau de la tempe, afin de lui faire crier grâce. Mais Anatole mettait un point d’honneur à ne pas céder. Malgré les larmes de douleur qui lui brouillaient la vue, il demeurait muet, refusant de montrer une quelconque faiblesse, si bien que M. Lesage devait, le premier, baisser la garde et s’avouer vaincu par la force de caractère de son élève.

Ce matin, il avait aussi décidé de ne plus entendre les éternelles jérémiades de Francine. Pas plus tard que la veille, elle lui avait reproché une fois encore d’être toujours parti par monts et par vaux et de ne pouvoir rester en place à la maison. Une parole malheureuse s’était alors échappée de sa bouche mauvaise.

– Sale gamin ! s’était-elle mise à maugréer.

Et, à voix plus basse – mais il l’avait parfaitement entendue ! –, elle avait ajouté :

– Fils de personne, mauvaise graine…

Étaient-ce là les mots d’une mère de famille à l’endroit de son enfant ? Même sous le coup de la colère, n’était-ce pas indigne de les avoir prononcés ? Les yeux embués, Anatole était sorti de la grande salle du rez-de-chaussée et avait grimpé les marches pour se réfugier dans sa chambre.

« Demain, je partirai, avait-il soudain décrété. Ils pourront toujours me chercher, jamais ils ne me retrouveront. Et puis, finies l’école et les taloches du maître. Je serai libre ! »

 

Libre ! Oui, il l’était !

Saisissant les montants de la croix, dos tourné au précipice, il emplit ses poumons de l’air frais du matin et sentit un irrépressible besoin de crier. Il contint cette pulsion au plus profond de lui, résistant aussi à l’envie de lâcher prise et de tomber dans le vide.

« La mère se repentira jusqu’à la fin de ses jours de m’avoir traité de mauvaise graine, pensa-t-il encore. Quand ils me retrouveront, elle n’aura plus que ses yeux pour pleurer. »

Mais il se ressaisit vite et cramponna plus fermement la structure métallique. Non, il ne voulait pas passer pour un lâche en se laissant aller. Il était trop facile de tout abandonner et de refuser le combat. Anatole contourna la croix et s’assit sur son socle de granit. Les sons métalliques de la forge paternelle continuaient de lui parvenir. Des effluves de résine, emportés par une gifle de vent, montèrent à ses narines et il les huma avec délice, comme pour en imprégner tous ses sens et les sauvegarder dans sa mémoire. Car il avait décidé de quitter ce pays. Son pays. Celui où, ainsi qu’il avait cru le comprendre, il était arrivé en 1947, lorsqu’il n’était encore qu’un nourrisson dans ses langes.

Pourquoi donc Marcel et Francine Malenfant, ses « vieux », ne lui avaient-ils jamais expliqué les circonstances de leur installation à Mardiallet ? Avaient-ils quelque chose à cacher ? Un lourd secret qu’un garçon de son âge ne pouvait ni ne devait entendre, au risque d’y perdre son âme ?

Anatole se mit debout. Son regard de ciel clair se hissa jusqu’à la cime des arbres. Un guilleri d’oiseaux célébrait les derniers beaux jours avant que ne survînt l’automne avec ses grisailles. Devant lui, sous les rais d’un soleil montant, s’agitaient des myriades d’insectes en une ronde effrénée. Dans un taillis couleur d’amande surgit un merle dont le piaillement affolé strida à ses oreilles. Le garçon descendit soudain du rocher de la croix et s’engagea le long d’un sentier cabossé où il vit qu’une harde de sangliers avait récemment vermillé. Dans les lointains, un chien aboyait sans discontinuer, et sa mélopée semblait ne jamais vouloir finir. Il accéléra l’allure, sauta un fossé et atterrit sur la grand-route qui menait à Ambert, la sous-préfecture. Il parvint ainsi au point culminant. D’ici on bénéficiait d’une vue d’ensemble sur la vallée où se nichait le bourg, ainsi que sur les collines environnantes, mamelons boisés qu’il connaissait comme le fond de sa poche.

« Ainsi donc, pensa-t-il, c’est décidé, je quitte pour toujours Mardiallet et personne n’entendra plus jamais parler de moi. »

Oui mais, pour aller où ? Et pour faire quoi ?

Anatole réalisa soudain que son entreprise, décrétée sur un coup de tête, avait peu de chances d’aboutir. En outre, il se trouvait sur une voie très empruntée où il risquait d’être repéré. On préviendrait alors sa famille, on partirait à sa recherche et il serait vite rattrapé.

Un bruit de moteur lui fit tendre l’oreille. Au coin d’un virage apparut la vieille guimbarde du boulanger Lesueur qui s’en allait livrer son pain dans les hameaux éloignés. Anatole tourna la tête au moment où la voiture parvenait à sa hauteur. L’autre l’avait certainement reconnu, mais quelle importance cela avait-il ? Au pays, n’avait-on pas coutume de le savoir par monts et par vaux à longueur de journée ?

Prudemment, il quitta tout de même l’asphalte et s’enfonça dans les fourrés. Un sentier empierré menait au village de Clairmatin. Ici vivait auprès de ses parents âgés Paulette la « simplette », au visage de sorcière et à la poitrine plate comme une limande. Anatole avait toujours éprouvé pour elle beaucoup de sympathie. Contrairement aux garnements qui, à la sortie de l’école, lui jetaient des cailloux ou se moquaient d’elle, il la regardait d’un œil bienveillant et, plusieurs fois, avait même pris sa défense.

Paulette était une grande marcheuse. Elle sillonnait les routes et les chemins de la commune, mais toujours, comme la limaille attirée par un aimant, elle faisait étape à Mardiallet où son poste de guet se situait sur la place de la Croix-de-Mission, au centre du bourg. Alors, bras croisés sur son maigre thorax, immobile telle une araignée à l’affût, elle épiait les faits et gestes des habitants. Ah, si elle avait pu parler, elle en aurait dit des choses, elle en aurait révélé des secrets ! Mais ses propos étaient le plus souvent incompréhensibles au vulgum pecus, si bien que nul ne prêtait attention à sa présence.

Anatole, lui, savait écouter et déchiffrer son galimatias. Peut-être n’était-ce pas un hasard s’il se trouvait ce matin précisément là où habitait la pauvrette.

Il l’aperçut alors qu’il n’était pas encore parvenu aux premières maisons en pisé de Clairmatin. Durant un instant, il se demanda quel âge elle pouvait bien avoir. Trente ans ? Quarante ans ? Plus ? Beaucoup moins ? Allez donc savoir, Paulette était un être hors du temps, sans passé, sans avenir, sans projets ni ligne de conduite. Elle cheminait ainsi, à la poursuite du vent fou, un pas en entraînant un autre, la démarche claudicante, les prunelles jaunes enfoncées sous les cavernes profondes de ses orbites.

Elle aperçut le garçon.

– Toi, promener ? dit-elle en esquissant un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace.

– Bonjour, Paulette. Eh oui, je me promène. Et toi, tu…

La simplette se fendit d’un piaillement de poussin avant de lui tourner le dos sans façons et de prendre la direction de Mardiallet ainsi qu’elle le faisait chaque jour. Il la regarda s’éloigner, silhouette frêle en équilibre instable sur ses baguettes de cigogne. Soudain, il se mit à courir pour la rattraper.

– Paulette ! Paulette ! haleta-t-il.

Elle fit volte-face et attendit qu’il arrivât près d’elle.

– Paulette, s’il te plaît, tu ne diras à personne au village que tu m’as vu.

– Pas vu. Moi, pas vu. Hi hi hi…

Elle dessina un vague geste de sa main droite décharnée. Et puis, de nouveau, elle lui tourna le dos et mit le cap sur Mardiallet. Anatole continua de se persuader que son départ était définitif. Il s’enfonça dans un fontis envahi par les ronces. Plus rien ne pouvait l’arrêter. Du moins le croyait-il.

2

– Il est déjà parti, ce galapiat !

Sept heures venaient juste de sonner au clocher de l’église quand Francine Malenfant, les cheveux grisonnants en bataille, déboula dans la cuisine. Un bol de lait aux trois quarts vide trônait sur la table au milieu de miettes de pain, à côté d’un pot de confiture à l’abricot sur le bord duquel se régalaient trois grosses mouches.

– L’a même pas pu remettre le couvercle, ce vaurien d’Anatole !

Les yeux cernés par une lourde fatigue, elle ébaucha quelques pas hésitants puis se saisit de la cafetière de fer-blanc.

– Et le Marcel qui a tout bu ! grogna-t-elle en constatant qu’elle était vide. Il pense qu’à lui, ce gredin. Je n’ai plus qu’à me refaire du café.

Elle poussa un long soupir avant de s’asseoir lourdement sur une chaise paillée. Face à elle, un antique miroir lui renvoya l’image d’une femme recrue par les épreuves de la vie : teint grisâtre d’un vieux paillasson, joues flasques comme des ballots de chiffons, nez de murène qui semblait s’être allongé avec l’âge.

– Va donc savoir où l’Anatole est encore parti, maugréa-t-elle une fois de plus après qu’elle eut fini par abandonner sa rancœur contre son homme.

Puis elle s’empara du moulin à café, le cala entre ses jambes dans les plis du tablier et tourna la manivelle. Les grains crissèrent sous l’action de la meule, et elle eut vite fait de remplir la petite tirette en bois. Elle fit alors chauffer de l’eau dans une casserole et la versa à petites louches sur la poudre. L’arôme puissant du breuvage emplit la pièce et donna à Francine un regain de vigueur.

Il n’en fallait pas plus, sans doute, pour que sa pensée s’en revînt naturellement vers Anatole.

Anatole… Jamais il n’avait quitté la maison aussi tôt que ce matin. Quelle mouche l’avait donc piqué pour s’en aller de si bonne heure ? Ah, vivement que l’école reprenne et qu’il cesse ses équipées sauvages dans les bois !

Durant un instant, elle revit la scène de la veille au soir. N’avait-elle pas eu une parole malheureuse en le traitant de fils de personne et de mauvaise graine ? Le gamin l’avait mal pris, bien sûr, et il était monté s’enfermer dans sa chambre. De toute la nuit, alors qu’à ses côtés ronflait comme un tuyau d’orgue son Marcel de mari, elle n’avait pu fermer l’œil. Une chape de remords lui serrait la poitrine, son cœur battait la chamade, des bouffées de chaleur lui montaient au visage.

« Tout de même, se disait-elle, je n’aurais pas dû lui dire ça. Il n’est pas encore en âge de comprendre certaines choses. Viendra pourtant le temps où il faudra qu’il sache. »

Toute une nuit, oui, à se mettre martel en tête et à brasser des idées saugrenues concernant l’avenir d’Anatole. Et puis, ce matin, elle avait dû s’assoupir et ne l’avait pas entendu sortir.

– Il a dû manger en vitesse avant de filer comme un voleur, dit-elle tout haut en zieutant de nouveau le bol de lait et le pot de confiture. Peut-être que le Marcel l’aura vu partir…

Les bruits de la forge, au rez-de-chaussée de la maison, lui parvenaient comme au travers d’un rideau de ouate.

 

Marcel, le visage en feu, transpirait à grosses gouttes au-dessus du foyer. Il venait de plonger le fer dans la lave bouillonnante et attendait que le métal atteigne une température idoine afin de retrouver toute sa malléabilité. Il se saisit d’une longue pince à bouts plats et extirpa du brasier la pièce incandescente qui perdit aussitôt sa teinte érubescente au contact de l’air. À grands coups de massette, il façonna la forme sur l’enclume puis l’adapta à la corne de sabot du bestiau.

– Bègne, bègne, bègne, psalmodia le paysan en cramponnant sa vache par l’encolure pour la rassurer.

Une odeur âcre de chair brûlée prenait à la gorge.

– Tu lui parles comme à un gosse, railla Marcel.

– Les bêtes, c’est un peu de la famille, se défendit l’autre. À un moment, on s’y attache.

– Forcément, fit Marcel qui, tricoises en main, arrachait à présent les clous carrés avant d’en enfoncer de nouveaux.

D’un coup de langue, il déplaça son mégot éteint d’un bord à l’autre de sa lippe et prit le temps d’observer son client. Petit et râblé, l’homme était d’apparence débonnaire. Un accordéon de plis enrobait son cou à la peau rose, et sa figure, carrément rouge, se fendait par instants d’un sourire berchu où l’on distinguait trois chicots couleur de caramel, deux en haut, un seul à la gencive du bas.

– Ta vache chérie sera bientôt prête, et tu pourras la câliner, continua de brocarder le maréchal-ferrant.

– Te moque pas, va. La bravounette est d’un caractère sensible et sa production de lait s’en ressent si elle est contrariée.

– La pauvre !

Marcel ralluma sa cigarette à la flamme fumeuse de son briquet à essence. Une dernière fois, il contrôla le sabot de l’animal.

– Voilà qui me semble parfait. Ta mignonne ne boitera plus à présent, je m’en porte garant.

Après qu’il eut attaché le bestiau à un anneau rivé dans le mur de façade, le paysan convia Marcel Malenfant à aller boire chopine au bistrot d’Albert Chadeyron. Ainsi le voulait la tradition qui parachevait toute transaction dans les campagnes. Il fallait alors trinquer, et le seul geste de choquer les deux verres était le gage d’une réciproque confiance.

Lorsque les deux hommes poussèrent la porte de l’estaminet, la salle était vide. Ils s’installèrent donc à une table près de l’entrée. Le raclement des chaises sur le parquet attira aussitôt le maître de céans, isolé dans son arrière-boutique.

– Bien le bonjour, camarades, clama Chadeyron.

Gros personnage ventru arborant une moustache à la Staline, le tavernier ôta ses binocles et déposa dans un coin le journal L’Humanité dont il se prétendait lecteur assidu. Il était de notoriété que l’homme se disait un communiste pur et dur, prônant la révolution en France et louant les bienfaits d’un collectivisme érigé sur le modèle soviétique.

– Qu’est-ce qu’ils veulent boire, les camarades ?

– Une chopine de rouge, l’Albert, commanda le paysan.

– Du rouge, bien sûr ! Le rouge du sang du peuple, le rouge du drapeau de l’URSS, le rouge de…

– En attendant, sers-nous du rouge auvergnat, l’interrompit Marcel Malenfant qui connaissait par cœur le refrain pour l’avoir tant de fois entendu chanter aux oreilles des clients du bistrotier.

Un peu vexé dans sa fibre révolutionnaire, Albert Chadeyron s’en fut à sa resserre d’où il ressortit avec une bouteille pleine et deux verres.

– Prends un autre godet pour toi, proposa le paysan, et viens-t’en trinquer avec nous.

Arriva sur ces entrefaites le boulanger Lesueur, de retour de sa tournée dans les hameaux.

– Salut la compagnie, fit celui-ci.

Il s’installa à la table déjà occupée.

– Une autre chopine, l’Albert.

– Tout de suite, camarade mitron.

Lesueur arborait des oreilles en feuilles de chou. De leurs orifices sortaient des poils blanchis de farine, cette même poudre qui s’était aussi accrochée à ses cils et à ses sourcils.

D’emblée, il entama la conversation en s’adressant au forgeron maréchal-ferrant.

– À propos, Marcel, clama-t-il comme s’il avait voulu être entendu d’un nombreux auditoire, l’Anatole, ton p’tit gars, il est tombé du lit, ce matin ?

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Je dis que je l’ai vu sur la grand-route près de l’embranchement de Clairmatin alors que je commençais tout juste ma tournée. Pour sûr, il était pas tard. C’est un vrai homme des bois, ton gamin.

Pensif, alors que le « camarade » Albert revenait avec une autre chopine sous le bras, Marcel Malenfant se dit qu’il devrait se montrer plus sévère avec ce chenapan d’Anatole qui allait mal tourner si l’on n’y prenait garde.

 

À midi et demi, Marcel passa ses mains sous l’eau froide, ferma à clé son atelier et grimpa à l’étage où Francine devait avoir préparé le frichti. Le vin bu chez Chadeyron lui était resté sur l’estomac, lui provoquant des aigreurs. Et puis, dans sa tête, continuaient de sonner les paroles du boulanger.

– T’as pas vu Anatole ? questionna Francine, alors qu’il franchissait la porte de la cuisine.

– Non. Je croyais qu’il était rentré et qu’il se trouvait avec toi.

– Et moi, je me disais la même chose, le pensant à tes côtés à la forge.

– Ce bougre de vaurien ! tonna Marcel. D’habitude, pourtant, la faim le ramène au logis. C’est bien la première fois qu’il ne rentre pas pour manger.

Une onde d’inquiétude commença à ronger Francine. À force de battre la campagne, le garçon n’avait-il pas fait une mauvaise rencontre ? Ou bien ne s’était-il pas blessé en chutant d’un talus ? Une vipère ne l’avait-elle pas mordu ? Et tant d’autres questions encore qui la taraudaient.

Elle se souvint soudain de ses propos de la veille au soir.

« S’il lui est arrivé quelque chose, pensa-t-elle, ce sera de ma faute et je m’en voudrai toute ma vie. Jamais je n’aurais dû dire cela. »

Elle posa le saladier sur la table et s’assit en face de son homme.

– Où donc qu’il aura pu passer ? reprit-elle, comme si elle se parlait à elle-même.

– Le boulanger l’a aperçu tôt ce matin qui se dirigeait du côté de Clairmatin.

Il s’accorda le temps d’avaler une feuille de laitue.

– Va savoir où il est à cette heure, poursuivit-il. Ce gamin, on n’aurait jamais dû le…

– Marcel ! gronda Francine. Tu sais bien qu’il faut pas médire comme ça. Et puis, pouvait-on faire autrement ? Non, bien sûr.

– Oh, toi, ça te va bien de me donner des leçons ! Faut-il te rappeler tes paroles d’hier au soir ?

– Et je les ai bien regrettées, va. S’il lui arrive quoi que ce soit, jamais je ne…

Francine ne put contenir le torrent de larmes qui la submergea soudain.

– Allons, allons, du calme ! Il n’est pas mort, sacrédié !

– Oh, Marcel ! Ne parle pas de malheur ! Tu vas finir par attirer le mauvais œil sur nous !

Une odeur de roussi enveloppa soudain la pièce.

– Vingt dieux, Francine, c’est pas une raison pour faire brûler ta fricassée !

Marcel tapa du poing sur la table.

– Et tout ça à cause de ce maudit gamin !

Gérard Georges

Né à Montbrison dans la Loire, Gérard Georges, journaliste de radio, ancien professeur de lettres puis principal de collège, est l’auteur de plus d’une vingtaine de livres. Il réside à Riom.

 

www.gerard-georges.com

Du même auteur
chez Calmann-Lévy

2010

 

2011

 

2012

 

2013

Autres ouvrages

L’Herbe de la Toussaint, roman, LMUH (1991), Lucien Souny (1998) et Souny Poche (2009)

Un pays pour grandir, roman, LMUH (1991)

La Violente Espérance, roman, Éditions du Signe (1993), Lucien Souny (2000) et Souny Poche (2012)

Le Diable en personne, roman, Lucien Souny (1994)

Mortes Feuilles, poèmes, La Bartavelle (1995)

Un vent d’exil, roman, Lucien Souny (1996)

Par-delà la montagne, nouvelles, Coralli (1996)

L’Autre Côté du pont, poèmes, La Bartavelle (1998)

Les Grenadières de Saint-Just, roman, Lucien Souny (1998) et Souny Poche (2006)

Un cœur en saison morte, roman, EDE (1999)

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