Angélina

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Dans une petite ville de l'Ouest, à la fin du XIX siècle, un artisan lamier qui "misère" et sa femme attendent leur troisième enfant. L'auteur chronique, jusqu'aux noces de cette petite môme, la minuscule et fière existence d'un peuple qu'il connaît bien. Angélina(1934) est un livre de gueux, dans l'acception de Guilloux : ceux qui "savent mieux leur devoir".

Publié le : mardi 28 mai 1991
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246185291
Nombre de pages : 258
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I
LE père Esprit fumait sa pipe et faisait brondir son rouet qui sonnait l'antiquaille : flip-flop, ronchonnait la pédale, flip-flop. Et la roue: bron-bron. Assis par terre, à cul plat, ses deux gamins dévidaient des écheveaux de coton. Ils ne soufflaient mot et penchaient sur leur ouvrage deux petites têtes rondes et bien tondues, crainte de la vermine. Le baisser du jour annonçait qu'on se mettrait bientôt à table.
A genoux sur la dalle du foyer, Anne-Marie soufflait au feu. Un saut de flamme lui griffa les joues. Elle recula, se redressa lentement en se frottant les yeux. C'était une belle gaillarde, dans la trentaine. Sur ses cheveux noirs et bouclés, elle portait un bonnet de dentelle blanche, retenu sous le menton par un ruban noué en cravate. Le père Esprit, la regardant, hocha la tête: sous la devantière, le ventre pointu d'Anne-Marie présageait que l'enfant était mûr.
— Va falloir, dit-il, sérieusement penser au berceau. Est grand temps. Dimanche, ma foi, je m'y attellerai.
— As-tu ben tout le nécessaire?
— Pardié! Tu verras la belle pièce que je te menuiserai!
Il parlait doucement, sans lâcher son rouet ni sa pipe. Flip-flop-flip-flop. Et la roue grinçait.
Anne-Marie alluma la chandelle de suif, qui se mit à larmoyer, et posa tout près les mouchettes, avec au bout leur petit boîtier pour le mouchon. Qu'elle eût été fière d'avoir une lampe! Mais les lampes étaient point pour les gueux. « Bah! lui avait répété cent fois le bonhomme Esprit, bah, chère femme, sommes-nous pas des rois avec notre chandelle de suif? Dans les temps, chez nous, on n'avait rien d'autre que de faillies torches de résine. Ça faisait bien sûr plus de pétard, d'étincelles et de fumée que d'éclairage, et ça puait la peste, mais on savait s'en contenter. Et le soir, c'était de cacher le gros tison sous les cendres pour le retrouver vivant au lendemain! »
Les gamins s'ennuyaient. D'habitude, tout en poussant son ouvrage, le père Esprit leur débitait des contes. Des contes à dormir debout, qu'il disait, des histoires à Robert mon oncle, des bêtises qu'il inventait tout de saut, comme les aventures de la cabane volante. Mais ce soir, — bouche cousue. Et ils languissaient.
Retour de l'école après quatre heures, ils avaient tordu chacun une chiffe de pain bis trempé dans du café noir, et la mère leur avait permis d'aller dans la cour jouer à dig-dog. Mais pas longtemps. Et depuis : flip-flop-flip-flop. La roue qui chante. Et les échevaux de coton à dévider.
La soupe, dans le coquemar de terre vernissée, bouillait à petit trot sur le trépied, emplissait l'atelier de son embaume.
Le rouet, soudain, s'arrêta.
— Hop! dit le père Esprit, debout mes petits mousses, levez le pont! Allez aider votre mère à dresser la table!
Ils ne se firent pas prier. Plantant là tout en vrac les écheveaux de coton, d'un bond, les voilà sur pieds. Et la maison de retentir d'un grand ramage de socques, de vaisselle et de criailleries.
Le père Esprit se donna l'aise de bourrer une nouvelle pipe, puis: flip-flop-flip-flop! Le voilà reparti à son rouet.
« Un berceau, se disait-il, j'en aurai pour deux heures de temps. »
A la naissance de leur premier, Henri, il avait fabriqué un berceau de fortune. Mais un hiver on l'avait brûlé pour se chauffer. Avait fallu en bâtir un second, le petit Charles venu. Il avait subi le sort du premier. Demain le père Esprit en boutique-rait un troisième. Il avait acheté à son voisin des caisses à claire-voie qui feraient très bien sa balle.
— Taisez-vous enfants! Pas tant de débit, commanda la mère...
Flip-flop...
Ce petit, on ne l'avait pas demandé, mais puisqu'il avait voulu venir, Dieu le bénisse! Le père Esprit ne chicanait jamais son sort. Il était pauvre, il misérait. Toujours sur le peu, sur le juste. Pas de l'eau à boire, dans ce métier de galérien, sans parler du pain de chien qu'on rongeait. Et s'échigner d'un soleil à l'autre!
Dieu merci, il avait une femme bonne, vaillante, et de beaux enfants. Son regret, c'était de s'être marié trop tard, à quarante ans, quand l'état de lamier avait commencé à ne plus rien valoir. « Moi mort, ma femme ne trouvera pas à tirer deux liards de mes outils. Qui en voudrait? Mes clients les tisserands? Ils sont plus gueux que moi. » Et les affutiaux du père faisaient foison. Il lui fallait d'abord un établi, puis un rouet pour retordre ses cotons, une batte pour serrer ses lames, battre son bois, rebattre son ligneul qu'il faisait lui-même, une lime pour unir son faux pieu. Mais le métier ne valait plus un clou depuis qu'ils avaient inventé leurs grandes coquines de machines. Et trop tard pour en changer...
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