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Angélus en terre lointaine

De
400 pages

Roman historique qui se déroule en Nouvelle-Calédonie, entre la 2e moitié du XIX° et le début du XX° siècle. Dans ce récit, l'auteur a scrupulusement respecté le contexte historique et anthropologique du lieu où les personnages prennent vie. Les croyances mélanésiennes de la période précoloniale, l'enfer et les roublardises de l'univers carcéral, la rude adaptation des mises en concession sont peintes avec réalisme et justesse. Dans ce contexte, les personnages réels ou fictifs, prennent toute leur autonomie pour devenir des héros de roman. L'amour, la peine, l'ambition, la concupicence ou la couardise habitent tout autant les personnages falots que les héros célèbres de l'histoire. Tous luttent et butent contre un destin que le siècle, qui n'est plus celui des Lumières, impose. Le lecteur oublie alors l'histoire des historiens pour épouser les émotions de héros lointains car elles sont aussi les siennes.


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Roman historique qui se déroule entre le XIXe et le XXe siècle. Dans ce récit, l'auteur a scrupuleusement respecté le contexte historique et anthropologique du lieu où les personnages, prennent vie. Les croyances mélanésiennes de la période précoloniale, l'enfer et les roublardises de l'univers carcéral, la rude adaptation des mises en concession sont peintes avec réalisme et justesse.

Dans ce contexte, les personnages réels ou fictifs, prennent toute leur autonomie pour devenir des héros de roman. L'amour, la peine, l'ambition, la concupiscence ou la couardise habitent tout autant les personnages falots que les héros célèbres de l'histoire. Tous luttent et butent contre un destin que le siècle, qui n'est plus celui des Lumières, impose. Le lecteur oublie alors l'histoire des historiens pour épouser les émotions de héros lointains, car elles sont aussi les siennes.

 

© Au vent des îles 2011.

 
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Bernard de la Véga

 

 

Angélus

en terre lointaine

 

 

 

 
 

Si Pouembout t’était conté

 

Ce matin, vers six heures, les lève-tôt qui arrosaient leurs semis avant la chaleur du jour avaient vu passer Jean-Jean dans la voiture peu soignée de son compère Paul Roublé. C’étaient les premières vacances d’une année scolaire qui, dans l’hémisphère Sud, commence le premier mars.

Jean-Jean était un métis. Il avait toujours vécu au village. Il était agent de service au nouveau lycée agricole. Paul y était professeur : c’était un nouveau venu. Il avait débarqué de France trois mois auparavant. Il avait tout à apprendre de la Nouvelle-Calédonie. Pour ce qui concerne le lagon, il apprenait vite.

La vie de Pouembout allait son chemin. L’éleveur était levé depuis le petit matin. L’épicerie recevait les premiers vieux qui venaient chercher le journal. Près des pompes à essence de la station, on parlait du coup de pêche prévu à Franko. C’était le propos du jour. On allait savoir qui faisait partie du groupe. On s’étonnait de la présence de Jacques : un trublion quand il était saoul. On avait dit qu’on ne le voulait plus. On s’étonnait aussi, mais on était contents : René les avait rejoints. Depuis que sa femme était partie, on ne l’avait guère vu. Il semblait donc qu’il reprenait goût à la vie.

Depuis la veille, une équipe avait commencé l’installation du campement.

Ils sont baroques, les campements de Franko, mais, n’en déplaise aux citoyens bien élevés de Nouméa, les rudes habitants de cette brousse lointaine se permettent de faire des campements on ne peut plus confortables. Bien sûr, les tentes ne sont que bâches de plastique bleu ; elles sont ficelées aux quatre coins et tendues sur les arbres voisins par des lanières de chambre à air. Les couchages, par contre, ne laissent rien à désirer, les matelas sont épais et les couettes douillettes, des grilles de métal déployé, volées sans doute au chantier du nickel, sont jetées sur les tas de cendre de feux anciens. Des bûches et des nattes ordonnent les alentours. On installera au dernier moment le groupe électrogène, les marmites et les boules de pétanque… C’est-à-dire ce qui pourrait être volé ; c’est peu probable, mais on ne sait jamais.

Pendant les jours à venir, deux ou trois bateaux vont aller rançonner les eaux du lagon.

Les uns feront de la pêche de nuit. Les femmes aiment bien se joindre aux équipes de nuit. Elles sont connues pour leur adresse, et les hommes ne rechignent pas à les amener… Mieux, ils essaient de les fidéliser pour le concours annuel qui comporte obligatoirement des femmes. En pêche de nuit, on attrape des becs de cane. Leur chair est un peu sèche mais ils se défendent vaillamment au bout de la ligne. On attrape aussi des mérous bleus et des grisettes, leurs cousines au goût délicat.

Trop souvent, on prend une belle cuite, avec les fameuses canettes de bière qui dament les fonds de glacière. Quand les lignes font une pause, on en ouvre une première et, pour un temps, on abandonne toute vigilance : « Après tout, puisque rien ne mord… » Après une bonne charge de jurons, on en ouvrira une deuxième, pour mieux maudire cet empété de requin qui vient de couper en deux, ce qui arrive hélas trop souvent, une « mère loche » au moment où on la hissait à bord.

D’autres poseront des filets : des sennes, disent-ils. Elles attraperont des « vieilles de palétuviers », poissons aux écailles rouges, aux dents féroces et à la chair délicieuse. Quand les filets seront à bout, brûlés par le sel et trop endommagés par les morsures du corail, ils finiront dans les racines des mangroves ; là, ils seront encore assez bons pour attraper des crabes.

Mais la pêche la plus sportive, la plus efficace sûrement, c’est la plongée ! Il faut des capacités sportives pour faire de la chasse sous-marine. Il faut du souffle, bien sûr, mais il faut surtout bien connaître le comportement des poissons et tous les changements du lagon au fil des saisons. Dans ce genre d’exercice, Jean-Jean est le meilleur. Il parle peu. Il sait où il va. Il voit de très loin ces ombres de profondeur qui trahissent ces écueils de corail qui furent fatals à tant de navires au temps des grandes découvertes. On les appelle des « patates » ; elles offrent autant d’abris aux poissons, contre d’autres poissons plus prédateurs encore.

 
 

Depuis ce matin, l’épicier, les clients de la station d’essence, le vieux Kanak qui roule sa cigarette, l’éleveur qui discute, accoudé à la portière de son pick-up, savent que Jean-Jean est à Franko. S’il s’était agi d’un autre pêcheur, la nouvelle eût fait son chemin avec la même conviction.

Ici, dirait le vieux Georges, « tu peux pas pisser de travers sans que tout le monde le sait ». Georges ne connaît pas les subjonctifs, d’ailleurs, en brousse, personne ne connaît les subjonctifs.

Avec sa petite démographie, Pouembout permet à ses habitants non seulement de se connaître tous mais encore de s’occuper de son voisin et ceci, pour le meilleur et, bien entendu, jusqu’au pire. En tout cas, la non-connaissance y est impensable. Paul Roublé l’apprit un jour à ses dépens quand il prit son poste au lycée. Un matin, à l’épicerie, une voix l’interpella :

« Dis donc, toi, comment tu t’appelles ? »

Interloqué, il répondit :

« Je m’appelle Paul. »

C’était Georges, vieux culotté, fidèle à lui-même. Comme on s’adresse à un gamin, il insista :

« Paul comment ? »

« Paul Roublé. »

« Ça fait plusieurs fois que je te vois à Pouembout, qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je suis prof au nouveau lycée agricole, répondit Paul, toujours surpris. »

« Ah, tu es prof ? Eh bien moi, je vais te dire une bonne chose mon garçon : ici, prof ou pas prof, on dit bonjour. »

Paul, un peu embarrassé, se tut. Comme on le disait autrefois : il mit tout ça dans sa poche, avec son mouchoir par-dessus. Il apprendra plus tard que cette réprimande était de la tendresse.

Pour l’heure, la vieille voiture tirait à vive allure la plate de cinq mètres en aluminium. Il fallait aller vite car la marée trop basse risquait de rendre impossible la mise à l’eau.

« Une journée comme ça, tu sais, faut pas la manquer. »

Les fusils sous-marins, trop nombreux, mélangeaient leurs ficelles sur le plancher du bateau. La grande glacière de cent cinquante litres dissimulait du matériel de plongée, deux pochons de glace et les éternelles canettes bien rangées contre le froid.

Il était difficile, par-delà les vaches limousines qui disparaissaient dans l’herbe haute de la saison des pluies et par-delà les champs de maïs, d’imaginer qu’il y a cent dix ans seulement, ce grand entonnoir, dessiné par les montagnes et ouvert sur la mer, était une savane un peu plus arborée qu’aujourd’hui, avec banians, araucarias et pandanus.

Jean-Jean ne se posait pas ce genre de question. Il avait terminé sa semaine de travail, il était silencieux comme il savait l’être. Il se demandait déjà si, après la mise à l’eau, il allait se diriger vers le récif ou vers Pindaï. Les questions historiques, sociologiques, voire ethniques — qu’on est en droit de se poser à cause des événements politiques des années quatre-vingt — ne l’eff leuraient pas. Son curieux copain métropolitain en avait pris son parti et ne posait plus de questions. De toute façon, il n’aurait eu, en guise de réponse, que ces quelques mots, très calédoniens : casse pas la tête !

 
 

Au village, Dominique Flotat arrivait au petit cimetière de Pouembout. Il avait, bien sûr, son allure juvénile et son visage toujours souriant. Il avait un peu plus de vingt ans et il était de très loin le plus jeune maire de Calédonie. La Calédonie étant la France, tout le monde assurait qu’il était aussi le plus jeune maire de France. Lui savait qu’il n’était que le second.

Le vieil Amédée, qui était chargé de l’entretien des tombes, avait convoqué Dominique, qu’il connaissait depuis qu’il était tout petit. Il lui avait maintes fois demandé de faire apporter par le camion de la commune, quelques mètres cubes de terre et cette terre n’arrivait jamais.

« Tu vois ce creux ? Il est toujours plein de saloperies et je n’arrête pas d’y casser les lames de débroussailleuse. Je voudrais le remplir et je voudrais pouvoir offrir à ceux qui passent quelque chose de propre et de plat. »

« Tu l’auras ton camion, Amédée, dédramatisa Dominique ; allez, occupe-toi bien de nos morts, pour qu’ils reposent en paix. »

« Eh bien, alors ! C’est sûrement pas pour eux que je veux le boucher, ce trou. Si je veux que ce soit propre, c’est pour les vivants, ce n’est pas pour cette vermine. »

« Doucement, vieux Amédée, tu es à la limite du blasphème. »

« Qu’est-ce que c’est ça… le blasphème ? »

« Ça veut dire que tu vas aller en enfer. »

« J’espère bien que non. J’ai pas envie de me retrouver avec tout ce tas d’enculés. »

« Oh là là… comment tu parles ! »

« Écoute, petit, et regarde autour de toi. T’es jeune et je parie que tu ne les connais pas, tous ceux qui sont allongés là-dessous. »

« J’en connais pas mal, en tout cas, répondit Dominique, qui s’enorgueillissait de bien connaître sa commune et même son histoire. »

« À mon avis, tu ne dois pas en connaître beaucoup. Tiens, retourne-toi et regarde. Là, sous ton nez, tu sais qui c’est ? »

« Celle-là, ça doit être une des rares que je ne connaisse pas. »

« Tu dis que tu les connais et tu connais pas la tombe de cet enculé d’André Blarion ?… Et tu sais pas, j’en suis sûr, ce qu’il a fait ? »

Lecteur métropolitain, arrêtons-nous un peu. Nous devons faire une digression, sans quoi tu supporteras mal, dans les pages à venir, la répétition de ce vocable si calédonien. Il t’arrache sûrement les oreilles, mais ici, à Pouembout, il a perdu toute son étymologie et ne dit plus rien à force de tout dire. Il est devenu étranger à sa propre histoire et a perdu toutes allusions aux rudes sodomies de la Pénitentiaire. Interjection morte, elle porte toutes les nuances des émotions des hommes de la Grande Terre. Elle est ponctuation quand on accentue la première syllabe. Elle devient colère quand on en accentue la deuxième. Essaie, lecteur, tu verras, ça marche. Elle peut devenir étonnement quand on en détache chaque syllabe : « En-cu-lé ! » Essaie encore une dernière fois.

Un jour, un jeune professeur métropolitain, nouveau venu, fut sérieusement offusqué, quand, devenu adjectif, ce vocable lui apparut inadmissiblement raciste. Il avait entendu « enculé de Kanak ». « Il ne faut pas t’affoler comme ça, avait plaisanté un autre Kanak, chez nous, enculé ça veut dire monsieur. » Eh oui, enculé, prononcé presque « onculé », signifie, suivant l’intonation qu’on lui donne : énervement, sourde colère, peur, panique, enthousiasme, joie…

Métropolitain, ne t’offusque pas, mais n’oublie pas, cependant, que ce mot ne t’appartient pas. Il n’est pas plus fait pour ta bouche qu’il ne l’était pour ton oreille. Ça, c’est l’inhospitalité des argots ! Avec la beauté, l’argot fait partie des deux grandes inégalités et des deux grandes injustices à côté desquelles la pauvreté n’est plus qu’une toute petite et toute vénielle disgrâce. Le malchanceux peut rêver à la chance, le pauvre peut espérer devenir riche, mais… mais… une femme laide ne pourra jamais s’offrir le cœur convoité, pas plus que l’étranger, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, n’aura le droit de se servir de l’argot des autochtones. Un Anglais peut dire « fifty quid » au lieu de « fifty pounds », mais toi, Français, si tu dis « quid », il n’aimera pas ça. C’est un mot qui lui est réservé, à lui et à ses pairs ; or, tu n’es pas des leurs. Il faut savoir regarder les fleurs dans le jardin de son voisin, il ne faut pas les cueillir. Elles ne seraient pas belles, dans un vase sur ta cheminée.

Dans le même ordre d’idée, un humoriste de notre Aquitaine méridionale s’est permis, un été, de vilipender un touriste parce que celui-ci utilisait son très béarnais « Hil de pute ». Son « Hil de pute », disait-il, porté par l’accent parisien, perdait toute son histoire. Très didactique, il expliquait que le mot « pute », était un joli mot qui venait du latin puta, putas, putare et qu’il signifiait : penser. De fait, une pute était, pour lui « la fille à qui l’on pense ». Le terme n’étant devenu péjoratif que plus tard, lorsque nous fûmes plusieurs à penser à la même…

Le Parisien ne pouvait pas savoir cette toute béarnaise étymologie… Il ne pouvait pas le savoir, certes, mais ils auraient pu, tout de même, ne pas crâner en l’utilisant impunément. C’était une faute de goût. Tu as le français pour véhiculer ta pensée, lecteur, c’est si simple de l’utiliser et personne ne t’en voudra. Qui prononce l’argot des autres est un profanateur de tombes et tout le monde ne peut pas être Amédée.

Si Amédée ne connaissait pas plus le mot sémantique que le mot blasphème, il connaissait, en revanche, chaque tombe de son cimetière et il n’était pas du genre à s’encombrer de la facile amnistie qui accompagne la mort. Pour le moins, ces gibiers de potence n’avaient aucune place ni dans son estime ni dans son cœur.

Celui-là, expliquait-il à Dominique, c’était bien plus qu’un enculé, c’était un fieffé bâtard. Il a tiré sans sourciller dans la tête de son voisin, un jour de chasse aux cerfs, là-haut, à Forêt plate. Bien sûr, ce voisin sautait sa femme, mais lui, André Blarion, en sautait bien d’autres. Le cadavre est resté deux mois, là-haut, avant qu’on ne le retrouve en pleine décomposition… Les gendarmes n’ont rien prouvé, bien entendu.

Amédée conduisait Dominique par le bras.

« Et là, tu sais qui est là ? »

« Oui, c’est Léonie Dubreuil », répondit Dominique.

« Oui, c’est ça, c’est Léonie. Une garce, une vraie garce. Elle a fait mourir sa pauvre mère de chagrin. Elle lui a pris sa maison et l’a laissée dans un appentis de tôle au fond du jardin, avec rien, pas de pain, pas de paroles, pas d’amour et elle allait à la messe le dimanche, cette grenouille de bénitier !

Il avançait encore.

» Là, c’est plus triste, continuait-il, c’est aussi une mort violente mais c’était un accident. C’est la petite Marie Rioux.

Dominique connaissait l’histoire de la petite Marie, mais il laissa Amédée la raconter.

» Elle avait huit ans, la pauvre gamine, son père était cantonnier ; il travaillait, ce jour-là, après la rivière où il entretenait les bords de la route. C’était la guerre et les Américains avaient construit un aéroport dans la plaine des gaïacs. Le frère de Marie, qui avait à peine deux ans de plus qu’elle, avait décidé qu’il était les Américains et qu’elle était les Japonais. Alors il lui tirait dessus et elle était morte… Bang, bang. Un jour, pour que le jeu soit plus amusant, il a pris le fusil de son père qui était pendu au mur sur les cornes de cerf, et il a tiré sur les Japonais. Son père, ce fou, avait laissé une cartouche dans le fusil. Amédée était triste. Tu n’étais pas né à cette époque, dit-il à son jeune maire. Tiens, en voilà un autre qui valait peau (“peau de balle”, c’est-à-dire : rien). Celui-là, c’était le plus grand voleur du village. Tous les larcins, c’était pour lui et tu vois, parmi toute cette vermine qui a été capable, pendant cent ans, de s’entretuer pour une broutille, une haine, une jalousie ou une colère, eh bien, il n’y en a pas eu un qui ait été capable de lui foutre le coup de fusil qu’il méritait, et les gendarmes, bien sûr, une fois de plus, n’ont jamais rien prouvé. Et celui-là… Encore une mort violente, mais je ne te la raconte pas, elle n’est pas si vieille et tu dois la connaître. Et encore celui-là, il l’a bien ramassé, son coup de fusil… L’avait-il vraiment mérité ? Bof. Et celui-là encore, ça c’était un vrai, un fieffé, un fin enculé, toujours bourré, il a tué sa femme et… »

« Dis-moi, Amédée, t’en connaîtrais pas un, dans un trou, qui pourrait être un brave type ? »

Dominique ne souhaitait pas que les âmes de son village fussent si pitoyablement sales. Lui aussi connaissait son cimetière, du moins il en connaissait l’essentiel. C’était un féru d’histoire. Il se plaisait à raconter les anecdotes locales aux nouveaux professeurs qui venaient de si loin pour enseigner au lycée agricole. Lui, parlait sans complexe de son passé, de son grand-père bagnard et de sa grand-mère arabe. Il était probablement le seul à évoquer ses aïeux avec une telle liberté, mais, quand il s’agissait du cimetière, une certaine pudeur inexpliquée lui faisait préférer garder enterrées des histoires trop dramatiques et trop individuelles.

 

Paul papotait souvent avec Dominique.

 

« Tu vas écouter la conférence de Cynthia Debien, je suppose ? »

« Quelle conférence ? »

« C’est pas possible ! Tu devrais un peu oublier la pêche. Tu sais pas qu’il y a une conférence dans ton lycée, ce soir ? Et tu sais pas non plus, je suppose, que c’est la mairie qui a sponsorisé le livre qu’elle a écrit. »

« Ah ? C’est le livre que tu as offert à Michel Rocard ? »

« Oui, M’sieur. »

Cynthia Debien vulgarisait son mémoire de maîtrise dont le titre était La Colonisation pénale en Nouvelle-Calédonie : l’exemple des concessionnaires de Pouembout 1883-1895. Paul Roublé, le métropolitain, qui plus est, professeur d’histoire, n’en gaspilla pas une syllabe.

Il avait remarqué avec quelle réprobation l’audience du village réagissait. Tous minimisaient les crimes passés à cause desquels ils étaient nés à Pouembout. Carrément piqués au cœur, certains affirmaient haut et clair qu’il s’agissait d’erreurs judiciaires et, bien sûr, que leurs grands-parents avaient été injustement « transportés ». L’institutrice du village demanda même avec colère pourquoi les archives du bagne se trouvaient encore à Aix-en-Provence, alors qu’elles auraient dû être en Calédonie. « Elles sont tout de même à nous, ces archives ! »

Pourtant, et pour véhémentes que furent les indignations, tous étaient des descendants de bagnards et tous ces bagnards avaient été condamnés pour crime de sang. Seul le garagiste, Pierre Vives, descendait d’un faussaire, il était donc le seul — si l’on peut dire — dont l’ancêtre n’avait pas de sang sur les mains. Au demeurant, à cette époque, la contrefaçon était un crime très grave, plus grave en tout cas que le viol le plus pervers.

Trop ravi de trouver quelqu’un qui parlait sans détour de son histoire et de l’histoire de Pouembout, Paul avait demandé au maire comment il pouvait expliquer un tel complexe.

« Je ne comprends pas leur attitude, disait-il, j’ai côtoyé des Australiens : ils étaient à cent lieues de ce comportement. J’avais même l’impression que ça les amusait de se dire descendants de “convicts” ».

« Les Australiens et nous, avait répondu Dominique, tout simplement ne sommes pas les mêmes. Quand un Anglo-Saxon a payé, lui, il est quitte. Quand un Français a payé, lui hélas, il reste tatoué. Ici, quand t’es “chapeau de paille”, tu restes “chapeau de paille”, et que tu le veuilles ou non, tes enfants seront des “fils de chapeau de paille”… Ça t’est facile de ne pas mépriser un fils de bagnard, mais pour un fils de bagnard, c’est moins facile de ne pas être méprisé par un premier venu. Eh oui, monsieur l’intellectuel : t’es pas tout seul, et ce n’est pas parce que tu as franchi un pas que tu as le droit d’imaginer que tout le monde a franchi ce même pas. »

« J’ai l’impression que si mes grands-parents avaient été bagnards, je n’en éprouverais pas de honte. »

« Il faut que tu comprennes quelque chose à quoi tu me parais très étranger… C’est pas parce qu’on est français tous les deux qu’on a la même culture, et ça, c’est ce que je découvre tous les jours quand je vous rencontre, vous, les métropolitains… Ne le prends pas mal, ça ne veut pas dire qu’on ne vous aime pas, mais tu ne sais pas de quoi tu parles… Imagine une seconde que je dise dans le village que tu es le fils d’un collabo et que ton père s’est enrichi pendant la guerre en faisant du marché noir ; es-tu sûr que tu saurais porter, à l’aise, comme tu le prétends, l’opprobre de tes parents ? Tu vois ce que c’est : deux héritages à vingt-deux mille kilomètres l’un de l’autre ? Moi, je peux te dire que les gens de Koné — et c’est presque encore vrai à l’heure actuelle — ne parlaient pas à nos vieux quand on était enfants et, pourtant, on est à neuf kilomètres ! Ils leur tournaient le dos et non seulement ils leur tournaient le dos mais il n’était surtout pas question qu’ils laissent une de leurs filles épouser un fils de chapeau de paille ! Notre culture à nous, tu vois, vous ne pouvez pas sentir ce que c’est. »

« Eh, doucement, c’était un étonnement, ce n’était pas une critique. »

« Je sais, et je trouve que c’est normal que vous ne sentiez pas ce que nous ressentons. Je ne veux pas te vexer, je t’explique seulement. Tiens ! Il me vient un autre exemple… Vous, en France, vous venez juste d’abandonner la notion de “fille-mère” que désormais et avec grand fracas, vous appelez des “mères célibataires”. Oh, la belle évolution ! Nous, on dit toujours “fille-mère”, mais je ne pense pas me souvenir d’y avoir jamais senti quelque caractère péjoratif. Tu vois ce que c’est de n’avoir pas la même histoire ? Je t’ai entendu, l’autre jour, dire que ça t’énervait qu’on te reprenne quand tu disais “aveugle” pour t’obliger à dire “non-voyant”. Pour nous, ce n’était pas plus péjoratif de dire “fille-mère” que pour toi de dire “aveugle” ».

Paul ne répondait pas. Il était pantois.

 

Dominique était silencieux aussi. Il pensait avec tendresse au vieil Amédée. Son cimetière n’était pas grand et chacune de ses tombes avait vu passer son sable au crible de l’impitoyable agent communal. Personne n’avait trouvé grâce aux yeux d’Amédée, si ce n’est quelques enfants morts en bas âge ou quelques femmes victimes qui n’avaient rien à faire au milieu de ces monstres. Malgré tout, Amédée avait, seul, le droit de cracher sur ses tombes. Paul n’en avait pas le droit. Il avait dit à Dominique : « Je me demande comment, depuis cent ans, les curés ont pu rentrer ici ? » Et il avait grogné.

Dominique gardait et voulait garder enterrée l’histoire de son village. Amédée, qui venait d’en remuer la terre, ne lui avait pas fait plaisir. Élevé au milieu de tous, Dominique se conduisait comme tous. À force de ne rien dire, il avait fini par ne plus rien penser… Au fond, n’était-ce pas ce que tout le monde souhaitait ? Amédée, lui-même, le sans-vergogne, aurait-il parlé de la sorte à un non-Pouemboutais ?

Amédée allait mourir deux années après cette anecdote. C’était un peu normal : il était né en 1911.

 
 

Sur la plage de Franko, l’équipe du coup de pêche faisait griller les poissons pris le matin même et emmaillotés dans du papier d’alu. Jean-Jean, le redoutable fusil, était tombé sur une patate « damée de picots » qu’en d’autres lieux on appellerait poissons-chirurgiens. Au retour, il avait laissé glisser l’ancre, doucement, sans faire bruisser la chaîne, sur un banc de castex. Ce banc, facile à tirer, avait permis à son copain métropolitain de se considérer, pour un temps, comme un grand plongeur ou un grand pêcheur. Il avait surtout permis de remplir la glacière de cent cinquante litres.

Joseph, le grand Kanak, sur un autre bateau, avait piqué une tortue. On l’avait aidé à la porter, par les « ailes », sur le sable, pour le long dépeçage et, trop intéressés par la tortue, on oublia une demi-douzaine de poissons dans le bateau. Le lendemain, ils avaient tourné.

Francis, un Blanc, malgré une mère métisse, raconte, pour la centième fois, son éternelle histoire à Joseph.

« Dis donc, tu sais pourquoi t’es noir et que tu as le dessous des pieds et le dedans des mains blancs ?

Bien sûr que Joseph le savait, il l’avait entendu tant de fois.

» Eh bien, c’est parce que tes ancêtres étaient encore à quatre pattes quand le Bon Dieu les a peints en noir pour les reconnaître. »

« Et toi, répondait Joseph, tu sais pourquoi t’es blanc, avec le trou du cul noir ?

Bien sûr que Francis le savait, les Kanak le lui servaient chaque fois, quand il en avait fini avec son éternel humour.

» C’est parce que la peinture n’était pas sèche, quand ton ancêtre s’est fait “bourrer” par le mien. »

La musique de C’est nous les Broussards, aussi récurrente que les histoires de Francis, enguirlandait la nuit.

C’est nous les Broussards

Toujours des fêtards

Quand il y a de la bagarre

On n’est pas des froussards.

 

Paul Roublé, trop récemment arrivé, ne parvenait pas encore à identifier tout le monde, d’autant qu’une armée de loupiots, pieds nus et morve rebelle, « turbulaient », trop nombreux dans les jambes des adultes. Celui-là renversait la glacière, celui-ci prenait une calotte et allait pleurer dans le paréo de sa mère, ou de sa sœur, ou de sa grand-mère… Paul ne parvenait pas à retenir qui était qui.

« C’est pourtant pas difficile, lui expliquait mémé Rose. Celle-là, c’est Élodie et celle-là, c’est Doriane. »

« Mais, bredouillait Paul, elles ne sont pas sœurs ? »

« Si, puisque je te le dis. »

« Même père, même mère ? »

« Même père, même mère.

Deux frères métis, ou deux sœurs, peuvent indifféremment être très clairs ou très foncés, et Paul n’était pas habitué à ces réalités. Rose, au contraire, était tellement habituée qu’elle ne comprenait pas la confusion du « métro ».

» Tu comprends toujours pas ? C’est pas possible ! C’est pas la peine d’être professeur… »

« Comment tu veux que je comprenne, tu me montres une fille noire et une fille blanche ! »

« Ah ! C’est ça qui t’étonne ? Gros malin, c’est tout simplement parce qu’il y en a une qui est née la nuit et l’autre qui est née le jour. »

Il s’agissait là de la plaisanterie que la petite Élodie avait entendue autant de fois que les histoires de Francis, et cette plaisanterie ne l’amusait plus du tout. Elle tourna les talons, se dirigea vers la plage et disparut dans le noir.

Ici, les races se mêlent avec indifférence. On en plaisante, on en joue, mais, même quand on se dispute, jamais les jurons, pourtant si nombreux, ne s’alourdissent de racisme. Être noir ou blanc à Pouembout, c’est être blond ou brun en Europe, et d’ailleurs, ici, tout le monde devient châtain. Celui-ci a le vin mauvais, cet autre est un cabochard, celui-là est un bon mec ou un mauvais con. Pierrot Siffert ronf le, tout le monde le sait ; il est devenu Scie-fer, à cause de cette particularité. Une incroyable interconnaissance, apportée sans doute par la civilisation kanak, fait qu’un individu sera toujours un individu avant d’être une couleur.

Cette personnalisation a cependant — le croirait-on ? — ses espaces sacrés. Si chacun est une addition de qualités et de défauts et si personne ne voit plus la couleur de chacun, jamais au grand jamais, aucun n’osera se souvenir qu’en face de lui se trouve un « descendant de bagnard ».

Pouembout, en cette fin de XXe siècle, a fondu son histoire dans le silence, peut-être pas dans l’oubli. Qui, dans ce mutisme, saura l’en exhumer ?

Cette plage de Franko est une ancienne mine de cobalt ; quelqu’un le sait-il encore ? Un vieux câble rouillé, caché dans les brousses, s’efforce en vain de parler du passé à celui qui y vient poser pantalons et qui se moque bien dudit passé.