Anin Yèoblè

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Un homme qui pensait être arrivé à la fin de sa vie, se rend compte, grâce à l’arrivée impromptue d’une jeune femme dans sa demeure, qu’il lui reste encore une dernière course à faire. Sa vie défile, ses regrets, ses erreurs mais aussi ses joies, dont sa mère et sa grande-tante Aby ont été les moteurs. Son amour pour une femme, ses illusions, ses souvenirs défilent dans sa mémoire tout au long de ces quelques jours en compagnie de cette femme qui est, elle aussi, à la recherche d’elle-même. Dans cette quête, elle fera vivre à la bourgade des péripéties truculentes. Pendant ces quelques jours, ce petit coin du monde sera le théâtre d'une histoire de la vie.


Publié le : mardi 11 mars 2014
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EAN13 : 9782332566935
Nombre de pages : 464
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56691-1

 

© Edilivre, 2014

Citations

 

 

« God alone Knows the future, but only an historian can alter the past »

Ambrose Bierce.

« Une providence parfaitement juste conduit l’univers. Nous voici donc forcés de le penser : le désordre qui nous scandalise ne peut être qu’apparent. Il serait réel si tout était fini pour l’individu après sa mort. Nous devons donc juger qu’il n’en n’est rien, que l’individu persiste après la destruction du corps et que l’injustice qui nous irrite dans cette vie est réparée après elle. “Plus je rentre en moi, plus je me consulte et plus je lis ces mots inscrits dans mon âme : sois juste et tu seras heureux.” Dès lors, c’est le triomphe même du méchant ici-bas qui impose cette conclusion : “Tout ne finit pas avec la vie.” Il y a une autre existence où la justice s’accomplit. »

Jean Jacques Rousseau.

« Un obosom est un esprit tutélaire doté de pouvoirs extranaturels. Pour les Asante, un obosom est un “enfant de Nyame”, le dieu suprême du panthéon akan, lié aux éléments liquides. Par exemple le ntoro Bosommuru est lié à la rivière muru (bosom-muru) en pays Akyem. La rivière on y revient encore et toujours, mon enfant. »

Grand-tante Aby, femme ashanti.

Remerciements

 

 

Merci à toute ma famille, à mes amies, et tout particulièrement à ma mère et à une reine : ma grand-mère Lucie.

Je remercie Monsieur Ganga pour sa disponibilité et sa gentillesse pendant le travail de relecture.

Mention spéciale à Papa Dadjé, Tata Titine, Tata Georgette et Akissi.

À mon grand-père François.

Au peuple Wê : Vous êtes encore là.

Anin Yèoblè _ Nous étions là

 

 

La voie de la nature te conduira à la grâce :

HNW ces mots sont pour toi.

Chapitre 1
La ligne de départ

Au sud-est des États-Unis, dans le Mississippi, une histoire est sur le point d’éclore. Elle prend sa source dans l’État du magnolia ou de l’hospitalité, si l’on en croit le slogan. Dans cette région du monde, commence une histoire de la vie. Elle se vit dans une petite bourgade oubliée, parmi tant d’autres. Cet endroit est traversé par la rivière Mississippi ; ce cours d’eau inlassable qui coule, quel que soit le temps. En ojibwé, langue originelle de la région, Mississippi peut être traduit, si l’on a l’esprit aventureux, par l’extraordinaire rivière : pour qu’elle le soit, des millions et des millions de particules doivent se toucher, parfois, s’entrechoquer et se soutenir. Il en résulte, ce magnifique spectacle que l’homme et la femme regardent sur la rive. Il remplit chaque artère d’une émotion indescriptible. C’est une rivière extraordinaire qui parcourt cet endroit du monde. Elle peut paraître semblable à tellement d’autres cours d’eau. Ce n’est pas le cas pour ceux qui ont su voir dans l’apparent cours ordinaire de ces molécules, l’extraordinaire. Celui qui ne se voit pas, à première vue, s’installe inévitablement dans le cœur.

Dans cet état, des millions et des millions de particules se côtoient. Nous allons entrer un peu comme par effraction dans la vie d’un de ses habitants : un vieil homme, Louis. Il se sent vieux. Il s’est posé comme un homme qui a terminé son parcours, qui attend de rejoindre enfin, l’immensément grand, sa mère à lui, son océan, son dernier périple. Là, un évènement lui rappelle que l’océan est encore loin. Peut-être qu’il advient pour éblouir une dernière fois le cours de sa vie. Souvent dans la plus banale journée se trouve un extraordinaire insoupçonné. Il doit encore vivre. Il doit encore vouloir sa vie ; alors un atome le choque, lui révèle le cours de son extraordinaire : magique !

C’est un cri. C’est un chant qui l’anime. Il court après des particules. Elles forment le corps et l’esprit d’une jeune femme. Elle vient de lui voler l’œuf que sa poule vient de pondre. Il était tranquillement assis sur son perron, quand il a entendu le caquètement d’une de ses poules, dans le poulailler situé derrière la maison.

À présent, oubliant de prendre sa canne, il se met à clopiner pour voir ce qui se passe. Il manque de tomber. La petite voleuse apparaît en courant. C’est comme s’il oublie d’un coup qu’il a mal à la jambe. Le voilà en train de courir à une petite allure, mais courir tout de même, sur la route sablonneuse.

– Rends-moi ça ! Reviens impolie !

À bout de souffle, il s’arrête. La jeune femme en fait de même. À cinquante mètres de lui, elle s’exclame :

– Impolie ? Vous n’avez pas mieux comme insulte ? J’aurais dit, chapardeuse ! Ça me va beaucoup mieux. Bon ! Merci pour tout !

Elle s’éloigne, avec l’œuf. Le vieux monsieur sait qu’il ne peut plus rien faire pour le récupérer. Il souffle un peu, se tient la hanche et repart en boitillant vers sa demeure. Arrivé sur le perron, il hausse les épaules :

– Il me reste l’essentiel, ma poule !

Le vieux monsieur rit. Sa dentition écornée par les années est bien visible. Personne pour la voir. La seule idée d’avoir sa poule tandis que la petite n’a qu’un œuf l’amuse. En ce début d’après-midi, il est heureux. Finalement, cet épisode lui a permis de tester à nouveau ses talents de sportif, même si le résultat n’est pas très convaincant. Il se dit qu’il a eu le mérite d’essayer de participer à l’agitation du monde. Après de longs jours d’hiver, cette petite lui a redonné le goût du printemps. Sans en avoir l’intention. Sans prévenir. Par effraction. Elle a insufflé de la vie. Il lui en est reconnaissant. Le large sourire qui se dessine lentement sur son visage en atteste, alors qu’il regarde dans la direction où la jeune femme a pris la fuite.

Chapitre 2
Je vais payer pour elle

Le lendemain. Pour la première fois, depuis cinq mois, Louis a décidé de partir en ville. Il va s’acheter un journal, mais pas n’importe lequel. Il frétille à l’idée de pouvoir attraper son petit bout de plaisir, matérialisé dans un magazine imprimé sur papier glacé. Depuis qu’il ne sort plus, c’est George, un jeune homme attaché à lui, qui lui apporte de la lecture. Sa pension étant peu élevée, il fait attention à ses dépenses. Le billet de cinq dollars, dans sa poche, tapisse un fond de bonheur qui se rallume dans son cœur. Il sifflote un peu sur le chemin. Karl, un voisin bien bâti, passe dans une camionnette blanche, en sens inverse. Il ralentit et l’interpelle :

– Dis donc, il va falloir jouer au loto aujourd’hui ! Tu as l’air drôlement en forme ! Cela fait plaisir. Où vas-tu, comme ça ?

Louis hausse les épaules. Sans s’arrêter, il répond :

– Occupe-toi de tes affaires !

Le conducteur rit. Il ajoute goguenard :

– Sacré Louis !

Sa voiture s’éloigne.

– Sacré Louis… On n’a pas élevé les cochons ensemble ! grommelle-t-il alors que Karl est déjà loin.

Arrivé dans le petit magasin, Mike, le gérant à la soixantaine, ventru, l’accueille chaleureusement. Louis le regarde à peine et se précipite sur son magazine. Son cœur se remplit de joie. Il tient un objet qui le ramène à l’époque des rêves, de l’espoir. Il touche le papier avec envie et un peu de crainte. Le bout de ses doigts frétille. Il ressent toute l’excitation qui parcourt tout son corps pour finir en plein cœur. Boum ! Louis sent son cœur battre. Pas seulement pour exister, mais pour vivre. Il fait bon à l’intérieur de soi, lorsqu’on est plein de ce sentiment. Il aimerait le tenir contre lui, mais réalise qu’il n’est pas seul. Il parcourt rapidement les pages, les yeux illuminés. Il contemple la photo du marathon de New York. Préférant s’en délecter tranquillement chez lui, il referme le magazine et se dirige vers la caisse. Au moment de payer, un homme apparaît avec une femme qu’il tient fermement par le bras gauche. Il est grand, blond et affiche une barbe de trois jours. C’est un ami du gérant. Ici, on l’appelle par son nom, Johnson. Louis se retourne et reconnaît la chapardeuse qui vient d’arrêter de se débattre, comprenant qu’elle use inutilement son énergie.

– Encore elle…

Son ton reflète un mélange de surprise, et de joie inavouée.

– Tu la connais ? demande le gérant.

Louis demande à savoir ce qu’on lui reproche. Le grand blond, desserrant à peine la mâchoire, répond :

– Cette furie a volé un livre sur l’étalage !

La jeune femme donne un coup entre les cuisses du monsieur, qui réagit à peine. Pour se venger, il resserre la pression sur son bras. Elle ne peut plus bouger, paralysée par la douleur.

– Je l’emmène au poste de police. Il n’y a rien de bon à en tirer.

La jeune femme a un petit sursaut en entendant le terme police, mais tente de se maîtriser et de ne rien laisser paraître. Ses yeux rencontrent ceux de Louis et semblent lancer un appel, une supplique : « S’il vous plaît ». Son cœur bat vite. Louis a déjà vu ce regard. Il a déjà senti cette intensité, traduisant le désir de s’en sortir, de trouver une porte de sortie, de ne pas se laisser enfermer ni retenir dans les remous des flots, malgré soi. La femme se bat en ce moment pour continuer à naviguer à travers les vagues et les courants contraires. Elle veut parcourir le chemin. Elle veut sortir du courant mortuaire. Ses yeux ont un instinct de vie. Ils lui disent tout. Louis sait ce qu’il doit faire. Tous les atomes de son corps le ressentent. Alors, ils le conduisent à agir, à s’entrechoquer avec les autres atomes de l’air, du vent, des corps et des esprits présents.

– Déjà, ce n’est pas une furie ! Je la connais. Laissez-la tranquille !

Le silence : puis Mike demande à la jeune femme si c’est vrai. Elle est soulagée. Chaque particule de son être l’est. Celle que l’on appelle furie hoche la tête pour aller dans le sens du monsieur. Lui aussi semble soulagé. Comme s’il craignait qu’elle refuse d’entrer dans son jeu et qu’elle fasse tout capoter, abusée par la rage qui semble l’habiter.

– Combien te dois-je ?

Le gérant souffle un peu par agacement et regarde le livre, L’œil le plus bleu, de Toni Morrison, que Johnson tient dans ses mains.

– 4,99 dollars.

Louis regarde son magazine à deux dollars et cinquante cents. Il sait que son doux rêve vient de s’envoler. Il expire par dépit. Johnson, qui l’observe, manifeste son désaccord.

– Ne fais pas ça pour elle ! Prends ton magazine et laisse-la se débrouiller !

Louis tape du poing sur la table et affirme à nouveau qu’ils sont bien ensemble.

– Très bien. Ça fera sept dollars et quarante-neuf centimes.

Louis sort son billet et déclare :

– Je prendrai le journal une autre fois.

– D’accord.

Le gérant encaisse le billet et lui rend sa monnaie. Une petite pièce. Louis se tourne vers Johnson et lui intime de la laisser partir. Ce dernier se retient de répondre et lâche le bras de la femme.

– Je dis ça pour toi. Elle n’en vaut pas la peine, affirme sur un ton dédaigneux l’ami de Mike.

Le vieux bout de l’intérieur, mais il se contient. Il dit au revoir aux deux hommes et sort du magasin. La jeune femme le suit en souriant. Elle tire la langue à Johnson, sans que Louis s’en aperçoive.

L’homme, à la barbe de trois jours, murmure :

– Va causer des problèmes ailleurs…

À quelques mètres du magasin, la jeune femme et Louis s’arrêtent. Elle déclare :

– Merci. Je peux être polie.

– Tout semble être possible dans ce monde.

– Bon. Je fais encore quelques mètres avec vous, pour qu’ils croient à votre histoire. Après je me barre. N’allez pas vous imaginer quoi que ce soit.

– Ça fait longtemps que je ne m’imagine plus rien, ma jolie.

– Je ne suis pas votre jolie !

– Vu ce que tu portes, ce n’est pas faux.

Louis est content de sa petite pique. Il reprend la route en sifflotant. La jeune femme regarde avec un brin de fatalisme sa robe bleue, délavée et ses godasses noires à lacets.

Chapitre 3
J’ai soif

Le silence règne, en cette matinée un peu chaude, rendue supportable par une légère brise qui souffle de temps en temps sur leurs corps déshydratés. Louis respire à pleins poumons et se désole de ne pas pouvoir ressentir correctement l’odeur des fleurs.

– J’ai soif, dit-elle.

Le vieux poursuit son chemin. Elle le suit en grommelant. Elle répète cent mètres plus loin, qu’elle a soif.

– Tais-toi et marche !

La jeune femme s’arrête. Il finit par sentir qu’elle ne le suit plus. Quand il se retourne, il la voit assise sur le bord de la route. Il lui lance :

– Si tu restes là-bas, tu seras seule.

Elle hausse les épaules et répond :

– Vous aussi.

La jeune femme ne le sait peut-être pas, mais le cœur de Louis a été touché. Sa vie et ses choix, qui l’ont conduit à se retrouver seul dans une maison perdue au milieu de nulle part, refont surface. Il sent une caresse sur son visage, insufflée par le vent qui l’a fait naître dans cette région. À l’ouest se trouvent la Louisiane et l’Arkansas. Au nord, le Tennessee. À l’est, l’Alabama. Au sud, le golfe du Mexique.

Le golfe est l’un des endroits où le courant a fait venir des âmes étranges. Étrangères à la terre. Allogènes, en tous points. Les humains, les arbres, les animaux, le vent, les esprits n’étaient pas à l’unisson de cette invasion que certains appellent découverte. La découverte d’un nouveau territoire induit souvent la surprise et l’émerveillement. Les yeux mouillés des voyageurs furent émerveillés, un temps. L’envie de posséder et non de préserver, domina le reste. Sans tenter de comprendre ce Nouveau Monde, ils voulaient le posséder. Ils ne le possèderaient pas en réalité, mais l’occuperaient. Un monde retenu en otage peut aussi finir par tomber amoureux de son bourreau. Stockholm n’est jamais bien loin dans le monde des vivants. Les atomes se croisent, se perdent, s’unissent, se désunissent, se cognent et se soutiennent.

Une découverte. Une surprise. Une crainte. Une curiosité. Un instinct de survie. Des combats. Des succès. Des échecs. Un esprit inaliénable, qu’il faut donc détruire…

En 1817, cet État adhère à l’Union. L’histoire de l’Amérique franchit une nouvelle étape. Tandis que les Noirs sont parqués dans des camps de travaux forcés, les champs de coton, il parait que les lumières illuminent l’Europe tandis que les colons renforcent leur hégémonie sur la terre qu’ils ont ravie. L’histoire suit son cours. Dans certains courants, des Noirs préférèrent jeter leurs corps à la mer et rejoindre une immensité inconnue, préférable à la servitude certaine. Louis s’est toujours senti empêtré dans cette histoire. Elle a débouché sur sa propre vie bien qu’il veuille parfois la rejeter. Lorsqu’il voyait sa mère rire, il se disait que dans tous ses atomes orageux devaient exister des perles pour que naisse une femme aussi puissante de bonté et de volonté. Les mêmes perles à l’œuvre lors de la création de sa femme. Elle est partie, mais l’histoire continue. La sienne, du moins. En cette matinée d’été, c’est une étrange et singulière découverte, qui le ramène à la terre, à ce chemin qu’il faut encore parcourir. Une jeune femme. Il la voit s’assoir. Il n’a pas envie de revenir sur ses pas. À 70 ans, il a toujours autant de fierté et ne veut pas qu’on l’enterre sans elle. Alors il s’assoit aussi et l’interroge :

– As-tu vraiment soif ?

Au loin, elle hoche la tête.

– Tu as une langue, ma petite. Sers en toi, comme une femme civilisée.

– Je ne suis pas civilisée et je n’ai pas envie de l’être.

Sa réponse est d’une intensité désarmante.

Il reste silencieux. Elle sort un chewing-gum de la poche avant de sa robe, mâche, et fait de grosses bulles qu’elle éclate avec son doigt. Le temps passe. Il observe la jeune femme et se surprend à vouloir lui parler. Il se décide à le faire puis se rétracte. La possibilité de se raviser à nouveau ne lui est pas donnée puisqu’en mâchant elle se plaint :

– Eh ! Je vous dis que j’ai soif !

– Je ne suis pas une fontaine !

Une fontaine, une construction que l’homme créa parce qu’elle lui parut nécessaire à un moment de son histoire. Elle est souvent accompagnée d’un bassin récupérant l’eau qui jaillit de la construction. On y trouve la beauté et le souvenir que l’homme vient de l’eau et retourne à l’eau. Toutes ses particules se mêlant à la terre finiront par rejoindre la mère-aqua. Chez les Akans, l’animisme est la spiritualité centrale. Certains se font appeler bossonistes. Pour eux, l’être suprême, c’est l’eau. On dit également que celui qui écoutait le son de l’eau qui sortait de la fontaine s’en trouvait apaisé. Tout homme qu’il soit, Louis est peut-être une fontaine qui s’ignore…

Celle qui semble être égarée, se lève, avance vers lui et le dépasse. Il se lève à son tour.

– Ma petite, où vas-tu ? demande-t-il d’une voix rocailleuse.

Sans se retourner, elle déclare :

– Là où il y aura de l’eau.

Il marche derrière elle, et n’aime pas cette situation. Il l’attrape par le bras. Elle s’arrête et le regarde en mâchant. Il grogne un peu et la sermonne :

– Arrête-moi ça ! C’est vulgaire.

Elle fait une grosse bulle et répond :

– Selon quel critère ? Selon vous ? Ou selon d’autres personnes ?

Il la regarde un peu hébété par sa désinvolture. Il l’observe et a l’impression de l’avoir déjà vue. Sa mémoire lui joue des tours, mais ses traits lui semblent familiers. Elle fait partie du paysage. Si l’on devait la peindre dans cet endroit, elle y aurait sa place. C’est comme si elle revenait à la source. Il sent qu’elle n’est pas là par hasard. Il lui semble que la posture qu’elle arbore a pour but de créer une distance entre elle et les autres afin de ne pas se laisser attraper… Se laisser attraper comme un poisson dans l’eau. Elle a peur de se faire avoir comme lui, en mordant à l’hameçon. Elle parle comme elle fuit… Que fuirait-elle alors ? Il pense naturellement comme une hypothèse logique qu’elle pourrait fuir ce qui n’est pas là où ils sont… La ville.

– Bon. On y va ? dit-elle avec désinvolture et un peu d’impatience.

Il ne dit rien, reste immobile, le regard perdu.

– J’ai mieux à faire que de rester là.

Elle marche sans presser le pas. Elle est frondeuse. Elle n’a pas plus de trente ans. Elle est adulte et enfant… Il se revoit, petit, jouant au bord de la rivière avec d’autres enfants. Un jour, sa mère l’avait pris par le bras et l’avait traîné de force jusqu’à la maison en empruntant le même chemin. Il avait boudé sur les marches du perron et avait déclaré : « J’ai mieux à faire que de rester là, tu n’es pas gentille ! » Il avait évité une correction, de justesse. En fait, il se reconnaît un peu en elle, bien qu’il ne veuille pas se l’avouer. Capable de tout plaquer pour une idée, une envie ; d’aller à l’encontre de la doxa générale. Trop d’évènements ont eu le temps de le changer et de le transformer en un vieux monsieur isolé dans sa maison. Elle qui s’éloigne, veut vivre, veut suivre le cours magique. Elle prend des risques et c’est aussi ça qui donne l’intérêt à sa course. Il y a du suspens, de l’inattendu dans ce monde qui paraît si tranquille. En se faufilant, elle a touché un plus gros poisson qui dormait à plusieurs mètres de son arrivée personnelle. Ce contact, il le ressent à nouveau comme une nécessité. Il ne peut s’empêcher de hurler :

– Petite. Attends !

Il regarde les godasses sales de la jeune femme. Les lacets traînent. Elle pourrait tomber. Il serait là pour la rattraper. Là pour quelqu’un. Cette sensation qu’il éprouve est un trésor. Une des nageoires du poisson se redresse.

Chapitre 4
Leur saison préférée

L’été lui a apporté une petite pie. Est-ce leur saison préférée ? Le vieux Louis ne le sait pas. Il s’arrête. Sa hanche et sa jambe droite commencent à lui faire un peu mal. Quand elle s’en aperçoit, elle s’arrête aussi, met les mains sur ses hanches et demande, agacée :

– J’ai soif !

Louis grogne contre elle. La voiture de Karl repasse dans l’autre sens. Il dépasse la jeune femme qui hausse les épaules. Il propose à nouveau à Louis de monter. Celui-ci, la main sur sa hanche, secoue la tête. L’homme coupe le moteur. Il fixe bien son chapeau, par habitude.

– Mister Louis…

– Ne m’appelle pas comme ça ! Petit impoli ! Je pourrais te botter l’arrière-train !

L’homme rit à gorge déployée, tape sur le volant, et ouvre la porte du côté passager. Louis se tourne et croise les bras.

– Arrête… Tu as mal à la hanche. Je vois bien ta main posée dessus, pour apaiser la douleur.

Celui qui se sent vieux préfère l’ignorer. Karl referme la portière. Il allume le poste radio. Un titre de Mark Chesnutt passe : Too cold at home. Finalement, Karl change son itinéraire. Il fait demi-tour et dépasse à nouveau la jeune femme. Cette dernière le hèle. Il l’aperçoit dans le rétroviseur, mais continue sa route à faible allure. Elle lui fait un doigt d’honneur. Il s’arrête aussitôt et fait marche arrière jusqu’à sa hauteur. Il descend. Son habit de cow-boy, sa peau rendue rouge par le soleil et sa démarche lui donnent l’allure d’un acteur de western.

– Ma petite, on ne me fait pas ça à moi !

Elle le regarde d’un air ahuri. Elle imite son accent en allongeant les « o » comme lui. Il fulmine ; elle fait semblant de regarder derrière lui comme s’il y avait un danger. Il se retourne ; et le temps qu’il regarde à nouveau vers elle, la jeune femme est déjà en train d’entrer dans la voiture, du côté conducteur. Puis elle s’assoit du côté passager, alors que les clés de contact sont sur le volant. Elle pose ses pieds sur le tableau de bord et se remet à mâcher négligemment.

– Enlève tes sales pattes de là !

Elle s’exécute en lui disant :

– On dit : s’il te plaît, Mister paille !

La comparaison est faite en raison de la couleur de ses cheveux, qu’elle aperçoit sortir de son chapeau.

– Mister paille ? Bon. Sors de là, immédiatement !

Au loin, Monsieur Louis les observe avec un peu de curiosité et de crainte latente. Il voit Karl monter dans le véhicule à son grand étonnement et faire demi-tour. Le conducteur s’arrête au niveau de Louis. On entend la voix de Bo Diddley, elle chante : Pretty things puis enchaîne sur I m a man.

– Mon camarade, ne me fais pas l’affront de me refuser une troisième fois une bonne action.

– Je ne t’ai rien demandé.

– Il a raison. Ne comptez pas sur lui pour vous valoriser. Laissez ça aux vedettes de la télévision !

– Tu as un sacré toupet !

Elle hausse les épaules et regarde du côté de sa vitre. Louis sourit. Sans se retourner, elle ajoute :

– Mister paille, sois plus convaincant !

Louis rit comme un gamin. Il se tape la poitrine alors que le conducteur fait grise mine. Il ouvre la portière arrière et répète en montant :

– Mister paille ! Mister paille !

– Bien. C’est bon là, hein ?

Monsieur Louis s’esclaffe :

– Elle t’a eu ! Petit impoli !

Le conducteur tourne la tête, mais n’est pas vraiment vexé. Il allume le lecteur CD. On entend une musique anglaise dans la moiteur de cette journée : Don’t look back in anger.1

 


1. Du groupe Oasis.

Chapitre 5
Entre

Sur la route, Karl fait partager un titre qui plaît au vieux Louis : My girl.2 La fenêtre ouverte, le vent flirtant avec son visage, il ferme les yeux et revoit une scène. Près de la rivière vivait la plus jolie de toutes les jeunes filles : Rita Delani. Le soleil de ses jours et de ses nuits. Paradoxalement la pluie et le beau temps. Quand il sortait de la maison et qu’il savait qu’il allait la croiser, le plus important était son apparence. Seulement comme souvent, devant elle, les mots lui échappaient ; il bégayait. Alors pour ne pas avoir l’air idiot devant ses amis et encore moins devant elle, il préférait l’éviter ou la saluer rapidement et partir. Quand elle allait à la rivière ou au lac, elle était la plupart du temps accompagnée de Suzanne Ledry, surnommée Suzie. Une vraie peste, selon Louis. Parfois, Ruth Gardner, une fille un peu plus âgée, les rejoignait. Elle était plutôt l’amie de Suzanne. Les deux filles ont à plusieurs reprises vendu du jus de citron à des touristes qui voyageaient en autocar. C’était l’idée de Suzie. Louis avait trouvé ça pathétique et l’avait bien fait comprendre à Ruth, qui n’osa pas lui dire qu’elle était vexée par son jugement. Il trouvait que Rita serait une meilleure influence que cet escroc de Suzanne, qui profitait de la soif des touristes à leur arrivée pour augmenter les prix. En fait, c’était bien. Il le savait, mais tout ce qui venait de Suzanne était détérioré. Quand elles allaient à la rivière, il se cachait derrière un arbre et les épiait. Rita était belle avec ses longues tresses qui descendaient dans son dos, et son maillot de bain, orné de petits volants au niveau des épaules, lui donnait des airs d’elfe ou plutôt de fée. Son short beige qu’elle rajoutait, par pudeur, lui donnait davantage envie de la serrer contre lui. Elle n’était pas comme les autres. C’était sa fée, même si elle ne le savait pas. Son cœur se comprimait en la voyant et ça lui faisait du bien. Les douleurs étaient des plaisirs savoureux. Ces images paraissent sortir d’une carte postale. Il s’y voit sans y être vraiment. Des effluves de sentiments, qu’il veut garder, lui reviennent ; mais c’est comme s’il s’agissait d’un autre.

Louis met la main sur sa poitrine, en pensant à cet épisode. La réalité le rattrape. Il somatise. Sa hanche le lance à nouveau. Il déplace sa main sur la zone endolorie. Quand ils arrivent devant la maison, Karl les laisse en taquinant le vieux monsieur :

– Je parie que tu ne vas pas me remercier.

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