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Anna

De
164 pages
Ce récit, à la fois roman et essai, amène le lecteur à réfléchir sur les problèmes socio-éducatifs hors de l'Europe. Comment proposer une aide efficace,sur le plan de l'Education, à un peuple qui demande à s'ouvrir sur l'extérieur tout en préservant sa culture et son identité ? Anna découvrira la beauté et la spécifité d'un territoire où la Nature guide l'action humaine , elle tentera, au cours de son périple en Afrique aux côtés de Pierre, de cerner les attentes d'un pays dont la jeunesse représente un formidable espoir. Elle s'attachera aussi à comprendre la personnalité complexe d'un compagnon qui deviendra plus qu'un ami. Anna et Pierre vivront là une expérience qui comptera pour beaucoup dans leur devenir.
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Lepéripled’AnnaJean-Philippe Aizier
Lepéripled’Anna
ROMAN© Éditions Le Manuscrit, 2003
ISBN : 2-7481-2915-6 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-2914-8 (livre imprimé)



























Éditions Le Manuscrit
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

PRE MIÈ RE PARTIELE SÉMINAIRE
Un souffle chaud envahissait la place du mar-
ché. À l’ombre des tilleuls, quelques promeneurs
en quête de moiteur bravaient la ronde infernale des
moustiques et des moucherons. De la fenêtre de sa
chambre, Anna observait une dernière fois le décor
qui lui était devenu si familier depuis deux ans. Elle
comprit que l’on a tôt fait de s’attacher, consciem-
ment ou non, à son environnement même si celui-ci
est empreint de banalité. Derrière les arbres, les mai-
sons, les pierres séculaires, la petite école, le café
du commerce, il y avait la vie d’un village tout en-
tier. Une vie que partageait Anna dans l’exercice de
son métier d’institutrice. Bien qu’ayant demandé sa
mutation, elle n’avait pas spécialement retenu cette
bourgade de province pour y enseigner mais le sort
en avait décidé ainsi. Ce soir, elle allait modifier le
cours de sa destinée. En cette fin d’année scolaire,
elle montait à Paris, la tête emplie de projets affec-
tifs et professionnels. Le congé sabbatique qu’elle
s’offrait lui permettrait de se rapprocher des siens,
de se livrer à ses travaux de recherche sur les pays en
voie de développement et surtout, elle espérait faire
de nouvelles rencontres.
Elle tira doucement les persiennes, huma l’air
lourd de la pièce et l’indéfinissable odeur que seuls
le temps et la vétusté des lieux savent traduire. Ce
9Le périple d’Anna
n’était qu’un logement de fonction et elle garderait
en souvenir la simplicité du mobilier, les motifs
floraux du papier peint passé et le grincement des
robinets, des petits riens qui ponctuaient son univers
quotidien lorsqu’elle quittait l’étude du soir, pour
rejoindre son deux-pièces jouxtant l’école. Les deux
années vécues ici lui laisseraient aussi la satisfaction
d’avoir connu des élèves éveillés et motivés par ses
cours ainsi qu’un directeur à l’esprit ouvert ; jamais
il n’avait contesté les travaux de groupe, les sorties
ou les séances de relaxation pendant les heures
d’éducation physique.
Anna ferma la porte, descendit l’escalier, traversa
le couloir qui menait à la loge de Mademoiselle
Marthe, la gardienne, pour lui déposer les clés et lui
dire un ultime au revoir.
- Alors, vous nous quittez à présent, Anna…
- Oui, Marthe, je m’en vais vers de nouveaux ho-
rizons.
- Je vous souhaite bonne chance, Anna.
- Merci Marthe, à vous aussi ! C’est mon taxi, j’y
vais !
Elle embrassa Marthe, la gorge un peu nouée et
s’engouffra avec sa modeste valise dans la voiture.
Pour prendre le train, il fallait parcourir une bonne
dizaine de kilomètres. Le trajet lui parut intermi-
nable. Des images défilaient dans sa tête et elle ré-
pondait des « oui », « non », « ah bon », « peut-être »,
aux propos du chauffeur. Arrivée à destination, elle
jeta un œil à la pendule de la gare qui indiquait 20
H 57. Plus de vingt minutes à attendre le train. Elle
préférait voyager la nuit en cette période de canicule.
À 21 H 19, elle prit possession de sa couchette et
contempla par la vitre le rougeoiement des collines
au loin.
10Jean-Philippe Aizier
Elle mit un certain temps à trouver le sommeil.
Seule dans le compartiment, elle finit par ressentir la
sérénité du voyageur revenant d’un long périple. Cu-
rieusement, il s’agissait à la fois pour elle d’un aller
et d’un retour ; un aller vers de nouvelles tranches
de vies où l’action, le hasard et la chance prennent
une part déterminante dans l’existence et le devenir
d’un individu ; un retour en ce sens qu’elle retrouvait
une région qu’elle connaissait bien, l’Île-de-France,
avec tout ce que cela suppose de différent par rap-
port aux deux années qu’elle venait de passer dans
le Sud. Elle avait conscience de ce décalage dans
le mode de vie, d’abord parce qu’elle était née pa-
risienne, qu’elle avait grandi en banlieue jusqu’à y
faire ses premières armes dans l’enseignement et en-
suite, parce qu’elle avait décidé de se replonger dans
l’univers de la capitale qui stimulait davantage sa
matière grise que le chant des cigales.
En arrivant à Paris, elle reprit le train pour la ban-
lieue nord, en direction du pavillon de sa tante Ré-
gine, la sœur aînée de son père. Voyageuse dans
l’âme malgré une inquiétude permanente qui l’ha-
bitait depuis sa plus tendre enfance, Anna vouait
un certain plaisir à la découverte de nouveaux pay-
sages, d’expériences inédites et de rencontres inopi-
nées. Elle retrouverait aussi ses parents, d’hono-
rables commerçants et sa sœur Michèle, infirmière
dans un hôpital parisien. La famille d’Anna restait
attachée à Paris et ses environs. Anna avait opté pour
la mutation au pays du soleil il y a deux ans, fuyant
ainsi un monde où l’indifférence des uns est propor-
tionnelle à l’arrogance des autres. Au terme de deux
années d’enseignement dans la bonne humeur pro-
vinciale, elle songeait à prendre du recul et à s’arrêter
pour un an. Comptant dix années d’enseignement,
11Le périple d’Anna
elle obtint sans trop de difficultés ce congé qui signi-
fiait à ses yeux un renouveau. Son trente-deuxième
anniversaire n’était plus loin et la solitude lui pesait
de plus en plus.
La première visite fut consacrée à la tante Régine,
une femme qu’Anna admirait pour sa force de ca-
ractère, son bon sens et sa générosité. Elle pouvait
compter sur sa complicité sans craindre pour autant
des indiscrétions quant à ses projets intimes, ses pe-
tits secrets. Dès qu’elle poussa la porte donnant sur
le jardin, Anna se sentit en territoire protégé. Le
pavillon, caractéristique de l’architecture des années
cinquante, un peu à l’écart du centre ville, n’avait
rien d’une forteresse mais derrière ses murs, Anna se
replongeait dans son passé de petite fille, un passé
simple mais riche en souvenirs, constitués de jeux
d’enfants, d’après-midi en compagnie des gosses du
quartier et de succulents goûters. Tante Régine œu-
vrait derrière ses fourneaux lorsque Anna pénétra
dans la cuisine. Elles s’embrassèrent tendrement et
se retrouvaient comme si elles s’étaient quittées la
veille.
- As-tu fait bon voyage ma chérie ?
- Oui, Tante. Un peu fatigant tout de même par
cette chaleur !
- Assieds-toi. Je t’ai préparé une bonne tarte à la
rhubarbe comme autrefois.
- Mets-toi à l’aise, ta chambre est prête. Cette
maison est la tienne, ne l’oublie pas !
Aprèss’êtreinquiétéedelasantédesatanteet
de la vie du quartier, Anna monta dans sa chambre
et s’imprégna de son passé simultanément proche et
lointain. Elle apprivoisait mal le temps. Pourquoi
certaines périodes de l’existence nous semblent in-
terminables, pourquoi d’autres filent à la vitesse de
12Jean-Philippe Aizier
la lumière ? Elle se revoyait dans cette pièce par
une journée pluvieuse, tissant son premier canevas.
C’était en 1966. Elle crut un instant que c’était hier.
Et quand elle songea à sa dernière rentrée, cela lui pa-
rut des siècles alors que neufs mois s’étaient écoulés.
Elle tenait aux lois de la relativité qu’elle considérait
comme un clin d’œil aux grandes questions sans ré-
ponse : D’où vient-on ? Que fait-on ? Où va-t-on ?
Cette trilogie accompagnait souvent ses méditations.
Si elle avait cessé d’approfondir le premier volet,
trop métaphysique à son sens, elle puisait dans les
deux autres sa raison de vivre. Ce qu’elle faisait, en-
seigner, anoblissait son action par la transmission du
savoir et l’éducation qu’elle inculquait. Où elle allait
représentait la ligne directrice de ses préoccupations,
l’élément moteur de ses recherches, une constante
remise en question. Elle assisterait bientôt à un sé-
minaire sur le thème de l’aide aux pays en voie de
développement et elle attendait cette occasion pour
découvrir de nouvelles perspectives.
Quelques jours passèrent au cours desquels Anna
chercha un studio à louer. Elle rendit visite à ses
parents et à sa sœur qui finit par lui dénicher un
logement à deux pas de chez elle. La vieille voi-
ture de Tante Régine n’avait pas rendu l’âme et lui
facilitait bien la vie. Le séminaire aurait lieu du
16 au 20 juillet, aux confins de l’Oise, dans les lo-
caux d’une grande chaîne d’hôtels. Le petit studio
qu’occupait Anna présentait l’avantage d’être situé
au cœur du centre ville, un peu en retrait de la grande
artère. Elle avait déjà partagé une chambre de bonne
avec un copain pendant sa première année d’ensei-
gnement. Elle se souvenait des contradictions qui
les animaient en matière d’organisation et d’amé-
nagement des quelques mètres carrés qu’ils avaient
13Le périple d’Anna
en commun. Lui était un adepte du « désordre or-
ganisé » qu’elle qualifiait de « souk ». Leur fa-
çon de planifier le temps répondait, pour l’un, au
souci de se soustraire au rituel de la vaisselle afin
de se consacrer à quelques accords de guitare ; pour
l’autre, il n’y avait pas une minute à perdre dans l’ac-
complissement des tâches ménagères. Leur expé-
rience de vie à deux à une période où l’on se cherche
sans se trouver, où l’on analyse le comportement
de l’autre pour connaître ses points forts et ses fai-
blesses, s’était soldée par une rupture un peu dou-
loureuse qui restait malgré le temps ancrée quelque
part dans le cœur d’Anna. Depuis, elle se méfiait
de la bonne mine et de la sincérité apparente des
hommes qu’elle croisait sur son chemin. À mesure
que les années passaient, elle se réfugiait dans le
cocon qu’elle avait façonné comme pour se prému-
nir des agressions extérieures. Elle admettait péni-
blement l’antagonisme de son comportement : fon-
ceuse et déterminée lorsqu’il fallait faire face aux
embûches que vous tend un tiers, hésitante et timorée
pour construire son avenir. Se référant à son concept
du « d’où vient-on », « que fait-on », « où va-t-on »
qui la harcelait sans cesse, elle savait ce qu’elle fai-
sait mais ignorait où cela la conduirait.
Une pluie d’orage martelait le sol. Anna s’était ré-
veillée depuis une heure et elle n’attendrait pas que
la grande aiguille passe la demie. Dans trois heures,
elle serait dans le hall de l’hôtel parmi d’autres au-
diteurs et intervenants -étudiants, professeurs, jour-
nalistes du monde économique et financier- venus
d’horizons divers mais animés d’une même volonté :
collaborer à l’amélioration des conditions de vie de
peuples qui, sortant tout juste de leur état de sous-
développement, doivent encore recevoir l’appui du
monde occidental.
14Jean-Philippe Aizier
Sans trop se presser, une heure et demie lui suf-
firait pour accomplir le trajet. N’oubliant pas les
conseils prodigués par sa tante, Anna se donna une
marge plus importante. À 6 H 15, la petite Fiat af-
frontait vaillamment les assauts de la pluie tandis
que sa conductrice maugréait contre ce sale temps
de chien. Le jour semblait avoir pris du retard et le
ciel conservait la grisaille de la veille. Anna connais-
sait bien la banlieue nord mais elle n’avait pas eu
l’occasion de franchir les portes du Val-d’Oise. Pru-
dente, elle avait étudié scrupuleusement son itiné-
raire et s’était fixé des points de repère. La pluie
s’estompait et si elle conservait sa moyenne, elle au-
rait de l’avance ; pas trop mais suffisamment pour
parvenir sur les lieux, mesurer la température am-
biante et rompre l’appréhension que provoque l’in-
connu d’une situation somme toute très ordinaire,
comme celle de se rendre dans un endroit pour la
première fois, d’y rencontrer des gens qui ressentent
comme vous les mêmes inquiétudes. La chaussée
n’était pas toujours de bonne facture et les averses
fraîchement tombées la rendaient glissante. Anna ra-
lentit la cadence.
Vers 8 H00, elle atteignit l’hôtel où devait se te-
nir le séminaire. Lorsque ses prévisions les plus élé-
mentaires se réalisaient, Anna avait l’impression de
gagner une victoire sur elle-même, comme si elle se
sentait coupable de la non-réalisation de ses objec-
tifs. Jusqu’ici, elle avait parfaitement assumé son
rôle d’enseignante. Elle avait le sentiment d’avoir
fait le tour de la question mais elle était persuadée
qu’il n’était pas trop tard pour se remettre en cause,
sans pour cela renier l’utilité de son parcours et la
dimension humaine qu’il recouvrait. Elle avait déjà
donné, elle voulait maintenant recevoir mais une
force intérieure lui intimait de donner encore.
15Le périple d’Anna
Anna rangea la voiture sur l’aire de stationnement.
Un va-et-vient incessant de personnes qui entraient
et sortaient de l’hôtel lui donnait le vertige et sti-
mulait sa curiosité. D’un pas léger, elle gagna le
hall de l’hôtel. De vastes panneaux renseignaient
les visiteurs sur l’organisation du séminaire. Anna
relut sa convocation : « L’aide aux pays en voie
de développement »- Bâtiment B- Salle 8. Les in-
formations concordaient. Elle s’attendait à une cer-
taine agitation à la vue des allées et venues obser-
vées de l’extérieur. Elle se douta qu’il s’agissait de
touristes étrangers au séminaire. Préférant les am-
biances conviviales aux foules anonymes, elle était
rassurée et trouva facilement son chemin.
De petits groupes discutaient devant la salle 8.
Leur conversation fut interrompue par le passage
d’une hôtesse qui remit à chacun une plaquette sur le
déroulement du séminaire. Pendant cinq jours, des
membres de l’Organisation Internationale du Tra-
vail, des représentants de l’Organisation pour l’Ali-
mentation et l’Agriculture, une délégation de l’Orga-
nisation de l’Unité Africaine, des professeurs d’uni-
versité et des spécialistes des pays en voie de déve-
loppement allaient se succéder à la tribune des ora-
teurs. À l’issue de chaque conférence, des échanges
directs avec les auditeurs auraient lieu, chacun étant
libre d’intervenir dans le débat.
À neuf heures précises, un maître-conférencier
prit la parole pour deux heures. Il présenta les
grandes lignes du séminaire. D’ici à l’an 2010,
quatre-vingts pour cent de la population mondiale
appartiendra à la population des pays en dévelop-
pement. Il insista sur la part de l’Afrique située au
cœur du problème et rappela que le séminaire avait
un double but. Premièrement, faire le point sur une
situation dont l’évolution aurait des répercussions
16