Annie Girardot, la dame de coeur

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En février 2011, Annie Girardot s'éteint après des années douloureuses passées dans les ombres de la maladie d'Alzheimer. Un cauchemar pour cette femme qui a vécu son existence avec autant d'intensité que son métier.

Au-delà d’une carrière qui rythme la mémoire du cinéma français, Annie Girardot était une femme d'exception au tragique destin. Abandonnée par un père qui ne la reconnaîtra jamais, elle s'est abîmée dans des passions souvent violentes avec les personnes qu'elle a aimées... Jusqu'à tout oublier.

« Si vous avez aimé maman, il faut garder d'elle une belle image » disait sa fille. C'est ce portrait sensible d'une femme de cœur que l’auteur fait revivre dans cette biographie hommage.

La biographie hommage d’Annie Girardot.

Publié le : jeudi 18 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824643908
Nombre de pages : 240
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Annie

Girardot

la dame de cc÷ur

louise livert

City

Biographie

© City Editions 2011

Photo de couverture : © Mary R. Hash/Corbis

ISBN : 9782824643908

Code Hachette : 68 8364 3

Rayon : Biographies / Cinéma

Catalogues et manuscrits : www.city-editions.com

Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur.

Dépôt légal : février 2016

Imprimé en France

Introduction

28 février 2011, Annie Girardot s’éteint. Cela faisait plusieurs années déjà qu’elle était morte à elle-même, emportée dans la nuit de la terrible maladie d’Alzheimer. Quelques oublis, tout d’abord, puis des pans complets qui s’effacent, jusqu’à sa carrière tout entière.

Un cauchemar devenu réalité pour une femme qui a vécu son métier avec autant d’intensité que sa vie. Pour une femme dont les rôles lui collaient souvent si bien à la peau : institutrice aidant ses élèves à profiter de la vie, médecin courageux, amoureuse suicidée, autant d’alter ego emportés à jamais par la maladie.

Mais pour ceux et celles qui l’ont tant aimée dans ces rôles inoubliables, cette petite Française courageuse, gouailleuse, son cœur, continuant de battre, rythmait une certaine mémoire du cinéma français.

Même si ce monde d’étoiles est un monde cruel où l’on ne pardonne pas les faux pas et où il est si difficile de protéger son statut de star. Cette jungle, qui avait su si bien encenser l’audacieuse Girardot, l’a vite oubliée après quelques bides et blessures d’amour, pour la cantonner, sur la fin, à des seconds rôles qu’elle habitait néanmoins avec fougue.

Icône populaire dès les années 1960, Annie Girardot a su également faire des choix plus audacieux, donner leur chance à de tout jeunes réalisateurs, ou encore s’engager politiquement pour la cause des femmes.

Elle n’était pas stratège, ne menait pas carrière pour amasser des fortunes ou protéger une image lisse.

Au contraire, elle travaillait à l’instinct.

Elle donnait tout du moment que son cœur lui dictait de le faire. À la fois terriblement fragile et combattante infatigable sur la grande arène de la vie, Annie Girardot a incarné le tournant du destin de la femme des années 1970, prenant sa vie en main, affirmant son indépendance même si elle a toujours vécu sous le contrôle de ses émotions et celui d’hommes plus ou moins pernicieux.

Une grande dame nous a quittés, une immense actrice subsiste, sur pellicule, et, pour chacun, le destin unique d’une grande amoureuse n’ayant pas toujours tiré les bonnes cartes du Tendre, mais guidée constamment par une sincérité et une générosité sans faille.

C’est cette femme de cœur que nous allons évoquer, ses bonheurs, ses tragédies, à travers le récit d’une vie à la fois chérie et ballottée par le destin.

1

Une vie de château ?

Tout commence dans un château. Un décor qui pourrait paraître féerique pour une future étoile. On parlerait de vastes demeures, de robes du soir et, pourquoi pas, de prince charmant. Mais pour Annie Girardot, le cinéma, les contes de fées et les soirées de gala, ce sera pour plus tard.

Pour l’heure, rien de tout cela. C’est même beaucoup plus prosaïque pour une petite fille née dans une famille modeste et qui n’a encore aucune idée de ce que sera son destin.

Mais remontons un peu le fil des événements. Avant le château, tout commence dans la Ville lumière.

Annie naît à Paris le 25 octobre 1931. Elle voit le jour dans l’est parisien, à l’hôpital Saint-Louis, le long du canal Saint-Martin.

— Putain de Martin ! Il est encore dans mes fibres, ce canal, comme un cordon ombilical que je n’ai jamais pu couper1.

Elle en parle comme d’un homme, ou d’une femme qu’elle n’aurait jamais su ou pu quitter. Un peu à l’image de la relation qu’elle a entretenue avec sa mère – « Mademoiselle ma mère, ma mère jumelle » – ou avec Renato Salvatori de qui, malgré la rupture, elle n’a jamais divorcé. Toute une conception du lien et de la relation à l’autre qu’elle a résumée dans le titre de son autobiographie (emprunté au film éponyme de Claude Lelouch) : Partir, revenir.

Revenons-en donc au commencement et plus précisément dans la période de l’avant-guerre, au sortir des années folles. Yvan Foucart, auteur d’un Dictionnaire des comédiens français, rappelle que « ce dimanche-là, l’enseigne du Casino de Paris affiche Paris qui pétille et Mistinguett, le nom de sa célèbre meneuse. Accompagnée de ses boys, elle draine toute la capitale au temple de la rue de Clichy afin qu’elle s’enflamme au rythme de ses couplets et qu’elle applaudisse au succès de sa nouvelle revue. Évidemment, ni la petite Annie âgée de quelques heures ni Raymonde l’heureuse maman ne peuvent imaginer que 51 ans plus tard, la grande Annie se produira dans cette salle mythique pour une comédie musicale bien enlevée avec sans doute un peu moins de strass et de costumes chatoyants ». Cette comédie lui coûtera d’ailleurs beaucoup et marquera pour elle le début d’une disgrâce aux yeux du gotha du cinéma français. Une mise au ban qu’elle n’a ni demandée ni méritée.

La petite Annie s’appelle donc Girardot, comme sa mère, après son frère Jean, de cinq ans son aîné.

Ils ne connaîtront jamais leur père. Pendant longtemps, elle ne saura rien, ou presque, de son père.

Sa mère, « décidée à ne pas lâcher le morceau », ne dira absolument rien de lui.

Tout juste sait-elle qu’il s’appelle Georges, un prénom rare à l’époque, de surcroît.

— L’énigme paternelle, je l’ai connue par petits bouts2, confiera-t-elle.

Tout juste apprit-elle et de la bouche d’une inconnue l’ayant côtoyé que son père était natif de Strasbourg et avait les yeux bleus. Les mêmes yeux que Gabin qu’Annie Girardot prénommait « le vieux » et avec qui elle tournera Le rouge est mis.

Ce n’est qu’en 1974 et à l’âge de 40 ans, à l’occasion d’un séjour à Lyon, que la mère d’Annie, native de cette ville, voulut bien lui parler de son père.

Lui n’a pas les mêmes origines. Rien de modeste ou d’indigent chez cet homme, mais bien au contraire une famille et une ascendance plus que favorisées : son milieu à lui est celui de la grande bourgeoisie.

Comme on peut s’y attendre, son père n’a ni l’envie ni le désir d’abandonner ce monde et ses codes pour un autre, beaucoup plus incertain. Du reste, la mère d’Annie ne lui a peut-être jamais demandé un tel engagement ou sacrifice.

C’est donc dans ces conditions que sa mère, Raymonde, a mis au monde ses deux enfants, fruits de son amour pour un homme marié, tout en sachant que celui-ci ne souhaitait ni quitter sa femme ni ses trois enfants pour son autre famille, illégitime.

Avec un courage rare pour l’époque, la jeune femme va prendre en main le destin de sa famille en mère célibataire. Elle n’a pas le goût du mélodrame et reste avant tout pragmatique.

C’est une femme en avance sur son temps. Elle est suffisamment originale pour vouloir prénommer sa fille « Nannie », mais l’état civil n’a évidemment pas voulu, préférant un plus classique « Anne Suzanne ». Une femme qui souhaite assumer ses choix.

C’est peut-être d’ailleurs en cela qu’Annie aura toujours vu en elle un alter ego. Elle qui, selon ses proches, avait plus tendance à balayer les aléas et revers de la vie d’un « c’est comme ça » plutôt que de s’apitoyer sur son sort et de chercher le regard compatissant de son entourage. On ne parle même pas de la pitié.

Pour sa mère, tout commence pourtant par de nombreux sacrifices, car Raymonde Girardot, d’extraction modeste et simple secrétaire de son état, ne peut subvenir aux besoins de sa famille dans ces conditions. Elle est seule avec ses enfants et c’est seule qu’elle va devoir se débrouiller.

Ce n’est pourtant pas sur le système D ou l’improvisation qu’elle va miser. Bien au contraire.

Au lieu de voir les choses à courte durée, Raymonde Girardot décide de réfléchir à long terme. Elle fait donc le choix de suivre une formation de sage-femme à Caen. Problème : elle ne peut dans le même temps assurer la garde de ses enfants et doit donc pour cela les confier le temps de ses études.

Des études qui durent tout de même la bagatelle de quatre années. Une éternité, quatre ans, pour des enfants. Une éternité aussi, on l’imagine, et un déchirement viscéral pour une mère construisant sa vie autour de leur avenir. À croire qu’elle aussi avait fait à ce moment-là de Partir, revenir, si ce n’est une devise, à tout le moins un précepte provisoire.

Jean, l’aîné, qui a alors sept ans, part en pension. La petite Annie, âgée de seulement deux ans, est confiée à un couple d’amis médecins, sans enfants, habitant la capitale.

Ils semblent s’être occupés d’une petite fille présentée comme déjà très attachante avec beaucoup de soin et d’affection, mais, de son aveu même lorsqu’elle sera devenue adulte, c’était des gens assez « spéciaux », une expression populaire qui pourrait tout à fait être extraite d’un dialogue de Michel Audiard.

Ce couple était effectivement de ceux qui ne pouvaient s’aimer sans se déchirer en permanence. Cela donnait lieu à des disputes interminables et très violentes. Hurlements, bris de vaisselle, claquements de portes, puis réconciliation sur l’oreiller.

On imagine très bien l’environnement et l’ambiance dans lesquels baignait l’enfant qu’était alors Annie Girardot, séparée de sa mère et témoin de ces scènes de la vie conjugale en guise de famille d’accueil et de foyer de substitution.

La petite Annie en était donc là, perdue au milieu de toutes ces manifestations contradictoires. Que l’on s’imagine une enfant née sans père, aimée par sa mère, mais déplacée à deux ans dans une famille d’accueil dysfonctionnelle, hurlant à longueur de journée pour mieux rassurer le bout de chou dans un sourire : « Nous t’aimons et tu reverras bientôt ta maman qui t’aime bientôt. » On voudrait infliger des traumatismes ou inculquer quelques tendances à « l’abandonnisme » à un enfant que l’on ne s’y prendrait pas autrement.

Leur vision de la discipline et leur conception toute personnelle de l’éducation pourraient également sembler assez suspectes : ils demandaient à l’enfant, en gage d’obéissance, d’embrasser le manche d’un martinet en cuir noir avant le repas. Il y a fort à parier que beaucoup ont connu mieux.

Davantage dans le rituel et dans une perception plus que bancale de ce que l’on peut appeler l’obéissance, le couple n’a jamais eu à utiliser l’objet en question face à une Annie stupéfiée et quasi statufiée par cette alternance permanente de chaud et de froid.

Sans doute ces quatre années étranges auront-elles marqué l’enfant pour le reste de sa vie.

Peut-être s’en est-elle souvenue par la suite lors de ses engueulades épiques et autres portes qui claquent qu’elle a connues au cours de sa relation houleuse et passionnée avec celui qui restera l’homme de sa vie, Renato Salvatori.

À l’âge de six ans, Annie Girardot retrouve – ou plutôt redécouvre – une mère quittée quelques années plus tôt ainsi que son frère. Au sein d’un modèle matriarcal que certains jugeraient par défaut, ce même frère commence rapidement à prendre une stature de chef de famille, endosse l’habit d’homme de la maison dans une configuration et un environnement où les femmes pèsent tant. On ne sait pas si peser est réellement le mot, mais une chose est sûre dans ce contexte : les femmes y sont omniprésentes.

Il faut préciser que la famille Girardot fraîchement retrouvée et à nouveau réunie emménage dans une aile du château de Bénouville. Là encore, tout cela ne tient pas du conte de fées, mais davantage d’un mélange de hasard et de nécessité.

Cette partie du château a en effet été reconvertie en maternité dépendant de l’Assistance publique. Monde féminin par excellence avec un défilé permanent de parturientes et de bébés, fait de langes, de layettes et autres cortèges d’infirmières.

Il était tout à fait téméraire, pour l’époque, d’animer un tel lieu. On imagine combien Raymonde Girardot, mère célibataire en ayant déjà vu d’autres et ayant déjà personnellement tant combattu, a dû se servir de son expérience pour soutenir les jeunes mamans.

D’autant plus qu’il s’agit parfois de filles-mères, une situation peu enviable tant elle était mal vue par la société. Le château de Bénouville est pour elles un havre de paix sans jugement et sans regards malveillants.

Il est à leurs yeux un lieu où elles peuvent se retrouver entre elles, discuter et partager leurs impressions et sentiments sur cette situation qu’elles ont en commun et qui les rapproche.

Elles y arrivent les yeux au sol, le rose aux joues, avec leur gros ventre qu’elles ne peuvent plus présenter aux regards de leurs voisins et sont prises en charge par une équipe féminine d’une grande humanité dont la mère d’Annie devient rapidement sage-femme en chef, comme si ce lieu portait réellement sa vision.

Les sages-femmes, les infirmières aident ces jeunes femmes à mettre au monde leur enfant. Dans ce lieu, personne n’est là pour dicter une quelconque loi ou inculquer une quelconque morale. Le personnel est avant tout présent pour le bien-être de ces nouvelles mères et de leurs enfants et tâche de les guider dans les premiers moments de cette nouvelle vie.

Ensuite, elles ont le choix de repartir avec leur bébé, si toutefois leur famille accepte l’arrivée de ce nouveau venu dans la fratrie si elles ont la possibilité financière et matérielle d’assumer seule cette nouvelle situation.

Si tel n’est pas le cas, reste alors pour ces mères une autre possibilité : l’abandon et donc le placement de l’enfant à l’orphelinat.

Le château de Bénouville bruit du gazouillis de ces nouveau-nés dont s’occupent les infirmières comme des mères, avant leur départ pour l’Assistance publique quand ils seront suffisamment solides.

C’est dans ce lieu de reconstruction et d’accompagnement qu’Annie Girardot grandit.

Elle qui a connu des familles d’accueil aux mœurs étranges et qui ne débordaient, c’est le moins que l’on puisse dire, pas spécialement de tendresse se retrouve maintenant, et peut-être pour la première fois depuis longtemps, entourée.

Elle vit donc au beau milieu d’orphelins, mais à qui l’on donne tout l’amour et toute l’attention possibles à un enfant, le tout dans une ambiance réconfortante et chaleureuse baignée d’une odeur fade et lactée. Semblable à un cocon, l’endroit se veut avant tout protecteur.

Annie Girardot, elle, aurait pu tout aussi bien accueillir sa mère lors de ces retrouvailles avec froideur et même une certaine méfiance. Cette femme l’avait tout de même abandonnée à ce couple des plus atypiques à un âge qui se devait pour elle d’être le plus tendre. Pas rancunière, mais peut-être avant tout heureuse de pouvoir enfin la revoir après toutes ces années, c’est à bras ouverts qu’elle la retrouve, et ce, avec toute l’avidité d’une enfant ayant terriblement besoin d’être aimée et d’en éprouver à nouveau, enfin, la sensation.

Cette faim, cette envie s’explique bien entendu par l’absence irrémédiable de son père dont elle ne connaîtra jamais les expressions, le son de la voix. Elle dira plus tard dans une émission de télévision où elle était alors invitée en 1992 avec sa fille Giulia Salvatori :

— De père je n’en ai pas eu ; en même temps, je ne peux pas dire qu’il m’ait manqué puisque je ne connaissais pas ce que c’était3.

Si sa distance et sa manière de relativiser cette carence affective ne sont feintes, elles ne s’avèrent du moins qu’apparentes. D’un autre côté, elle reconnaîtra parfois que cette absence est restée pour elle comme une béance dans sa vie.

Pourtant, aussi capitale qu’elle soit, cette absence totale du père ne saurait occulter celle, plus ponctuelle et néanmoins fréquente, de sa mère.

Totalement impliquée dans son travail, elle se dévoue corps et âme à sa tâche de sage-femme. Il semble naturel que la petite fille qu’elle est alors se soit accrochée à cette figure maternelle comme à une bouée protectrice. Cela tourne presque à l’adoration.

Il faut dire, et on l’aura déjà compris, que la personnalité de Raymonde Girardot détonnait et pouvait paraître hors du commun. Elle est le type de femme qui sait mêler en elle une détermination extrême, une certaine forme d’inflexibilité à une tendresse profonde. Pour l’anecdote, elle n’est pas non plus dépourvue d’idées et de projets en tous genres. C’est ainsi qu’elle décide un jour de célébrer et de rendre grâce à ces infirmières si dévouées aux petits orphelins qu’elle côtoie quotidiennement. C’est ainsi également qu’a germé en elle l’idée originale de créer une fête annuelle des mamans.

Un certain maréchal dénommé Philippe Pétain en entend alors parler, suffisamment pour s’en inspirer et rendre hommage à la maternité de Bénouville. On était loin de s’en douter, mais il y a donc fort à parier que cette sage-femme si dévouée soit à l’origine de la fête des Mères4. Selon l’actrice, le maréchal Pétain aurait déclaré : « C’est mademoiselle Raymonde Girardot, sage-femme en chef, qui a inauguré la première fête des Mères à la maternité de Bénouville5. » Et d’ajouter, histoire de ne laisser place à aucun malentendu : « Collabo des femmes, pas des Boches6 ». Nuance. Lors de ces célébrations au château, on fête l’événement comme il se doit dans une ambiance de kermesse. On accroche alors des guirlandes, prépare des citronnades, fait des gâteaux.

Le personnel et les patientes se déguisent, et des spectacles sont organisés. Pour Annie, cet événement est aussi pour elle l’occasion de ses premiers faits d’armes sur scène. Pas des plus intimidées, elle chante en public et apprend des extraits de pièces de théâtre reproduits dans La Petite Illustration. Déjà alors, les feux de la rampe l’attirent et c’est pour elle plus qu’un plaisir que de briller sur scène. Elle aime vraiment ça.

Bien que tout le monde semble se plaire dans ce contexte, la mère d’Annie décide pourtant de devenir sage-femme à son compte et, conséquence immédiate, de quitter le château de Bénouville. Toute la famille s’installe dans une maison du centre-ville appelée « le Nidus ».

— Nous y étions très attachés et mon cœur est toujours au Nidus, raconte Annie Girardot en 1999, lors de l’un de ses retours au pays qui l’a vue grandir, d’après Ouest France.

Comme on peut l’imaginer, il est assez difficile pour Raymonde Girardot de concilier vie professionnelle et vie de famille Le métier de sage-femme requiert une grande disponibilité, les bébés ne choisissent pas toujours de naître à des heures raisonnables.

L’astreinte est quotidienne. Raymonde compte donc sur la responsabilité et la maturité précoce de ses enfants, tout particulièrement sur Jean pour rassurer Annie qui vit très mal l’éloignement de sa mère.

Mais, aussi présent que soit son frère, il ne peut pallier ce manque et ne parvient pas à calmer l’angoisse de sa sœur. Une angoisse qui se retrouve aussi décuplée par le contexte : c’est la guerre et l’on craint en permanence un nouveau drame.

Bien souvent, cette appréhension est malheureusement justifiée. Pour ne rien arranger, la situation géographique de la ville la rend particulièrement vulnérable aux bombardements.

Voilà donc à quoi ressemble le quotidien de l’enfant qu’est alors Annie Girardot : des coups martelés sur la porte en pleine nuit par des gens qui viennent chercher l’assistance et l’aide de sa sage-femme de mère d’un ton paniqué. Après avoir posé presque mécaniquement les questions d’usage, Raymonde part en hâte avec ses instruments. Seul et bien maigre réconfort, un baiser léger déposé sur le front.

— Le pire dans cette histoire-là, c’était le fatidique « J’arrive ». Cela m’a tellement marquée que finalement j’ai fait exactement la même chose à ma fille. C’est ce que je ne me pardonne pas7, confiera-t-elle en 1992.

Comme ce sont bien évidemment des choses qui marquent. Annie conservera tout naturellement une aversion totale pour la solitude et développera une dépendance fusionnelle vis-à-vis de sa mère. Raymonde Girardot commence alors à s’inquiéter des peurs d’abandon de sa fille et décide donc de l’encourager à pratiquer des activités en dehors de l’école.

Concernant les bulletins de notes, Annie ne procure aucune inquiétude à Raymonde puisqu’elle s’avère être assez bonne élève. Seul bémol, aucune discipline ne semble la captiver ou la passionner vraiment si ce n’est, peut-être, la récitation.

Sait-on jamais, pour la suite, cela peut servir. Dans son monde, et comme le font beaucoup d’enfants, Annie a recours à des subterfuges pour combler la solitude et décide donc de s’inventer des personnages.

— Petite, je me fabriquais des théâtres en papier en découpant des décors et des personnages que j’animais et je me jouais des scènes imaginaires devant le miroir8.

Entre-temps, elle continue de dévorer les histoires de La Petite Illustration. Sa mère la pousse donc à faire du théâtre de temps en temps, après l’école. La troupe du curé de la paroisse, l’abbé Gaston Saint-Jean, un patronage nommé l’Union blainvillaise, l’accueille et lui donne beaucoup de rôles.

— C’est là, à Blainville-sur-Orne, qu’elle a joué ses premiers spectacles, raconte Georges Ben Ahmed, qui a retracé cet épisode dans le livre Blainville d’autrefois9.

L’abbé est rapidement impressionné par les aptitudes de l’enfant et conseille à sa mère de la faire entrer, plus tard, à la Comédie-Française. Il aura eu du nez.

Ce flair, Annie lui en sera toujours reconnaissante, n’hésitant pas à citer son rôle clef dans de nombreux entretiens, évoquant l’Union blainvillaise lors de chacun de ses passages dans la région.

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