Anomalie des zones profondes du cerveau

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« C’est une sorte de migraine colossale nourrie aux OGM et qui aurait bu toute l’eau de Fukushima. Un monstre déchaîné que vous ne voulez vraiment pas fréquenter. Elle touche une à trois personnes pour mille. L’un de ses surnoms sympathiques est “la migraine du suicide”.
Sans nier son statut d’épreuve, il s’agit de vivre la maladie comme une aventure, de toucher à la douleur sans pathos mais avec la plus intense douceur : elle est, après tout, le dénominateur commun aux êtres vivants. Ou comment se réapproprier son corps dans sa magnifique imperfection. Et si, à la suite d’un Montaigne, nous redéfinissions la santé comme acceptation souveraine de la maladie ? »

L. L.

Loin du témoignage ou du récit nombriliste, une équipée qui virevolte de la poésie à la science, de l’humour à l’amour, corps à corps vibrant qui s’achève par ces mots : aujourd’hui, tout va bien.

Publié le : mercredi 26 août 2015
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246858218
Nombre de pages : 208
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À Claire Guezengar
& aux Algiens.
« Ce n’est pas le mot qui fait la guerre, c’est la mort. »
DENIS ROCHE, Louve basse.



« A perfect fiction : reality. »
GILBERT SORRENTINO,
Imaginative Qualities of Actual Things.



« La première personne me plaît, notaitelle. Je n’éprouve pas le besoin de l’être. »
DANIELLE MÉMOIRE, Prunus Spinoza.
Ça commence comme un orage. Ou des milliers de vers traversant le cerveau. Des picotements. Très désagréables. Du feu dans la tête. Un incendie. Comme une gêne du côté gauche. Quelque chose qui chercherait à se contracter. On a peur d’effleurer la tempe. Un coup de froid. Rien que l’odeur de l’alcool suffit. La canicule, aussi. Déjà, dans mon rêve, on me frappe à la tête avec une machette. Lancinant d’abord. On finit par reconnaître les signes avant-coureurs. Je sens que mes muscles se crispent au niveau des épaules, je sais que ça va commencer. ça prend la mâchoire. Entre l’arcade, la tempe, la pommette. Un peu de contrariété, peut-être. Des sensations électriques. Puis l’impression d’une décharge. Angoisse. Au-delà. Bien au-delà. La première fois, j’ai vraiment cru que j’étais en train de mourir. J’étais effrayé. La pire chose que j’ai jamais ressentie. C’est comme avoir un pic à glace enfoncé derrière l’œil. On ne sait pas si ça va s’arrêter. J’avais vingt-huit ans. J’avais trente-quatre ans. J’avais quinze ans. Je me suis réveillée, le cauchemar m’avait suivie. L’impression d’être poignardée dans la tempe. La douleur augmente comme si elle n’allait jamais s’arrêter. On n’arrive pas à penser à autre chose. On essaie pourtant, désespérément. La distraction, l’idéal. C’est comme si quelqu’un était en train de courir dans ma tête, furieusement. Tapant partout. La première fois, j’étais en voiture, j’agrippais le volant à m’en faire mal. Il faisait froid. C’était en automne. J’étais à l’usine. Sur le sable. Au guichet de la banque. En montagne. À moto. En plein embouteillage. Dans un magasin. À l’hôtel. Au camping. En cours. Avec mon patron. Devant la télévision. Au cinéma. Pendant un concert. Avec mon fils. Au supermarché. En pleine réunion. Avec des amis. Pendant un dîner. À une cérémonie. Sur la route. En montant les escaliers. Chez mes parents. À la campagne. En mer. Je serre les dents quand ça monte. Je voudrais m’arracher l’œil. Extraire ce qui fait mal. Ensuite tout s’immobilise. La vie. Comme si la Terre s’arrêtait de tourner. Je ne pense plus qu’à ça. Je me sens réduit à rien. Impossible de s’y habituer. Jamais. Même quand ça dure depuis vingt-cinq ans. Panique. Comme un pieu enfoncé dans la tête. Je me mets à remuer. Mon œil pleure. Ma narine. Je traverse la pièce de long en large. Je sanglote en suffoquant. Ma femme est terrorisée. Terrorisée par ma douleur. Mon mari. Je n’avais rien, aucun médicament sous la main. On déguste. C’est trop dur. J’ai enfoncé mes ongles dans le mur. Envie que tout s’arrête. C’était en vol. En mer. Paradisiaque. Cet écart atroce, impensable. D’abord des fourmillements aigus. J’ai chaud. Je transpire. Toujours ce moment d’hésitation avant l’injection. Je me fais des bleus. J’ai peur des piqûres. Je ne désinfecte même plus pour aller plus vite. La peur de rater l’injection, que le produit ne pénètre pas dans mon corps. C’est déroutant. Je ne peux plus marcher. J’en fais trop. Pas d’échappatoire. Je marche. ça monte, crescendo. Je lutte. Enfin, j’essaie. Les os du crâne, broyés. Je perds le contrôle de ma respiration. Je ne dors plus. J’ai peur de dormir. En lambeaux. Détresse. C’est dur de porter un masque. Et les bouteilles d’oxygène sont lourdes. Le regard des autres. On surveille l’horloge. On guette la moindre accalmie. Une nouvelle salve. Il n’y a plus de pensée. Je lui serrais la main si fort. ça dépasse tout. Je ne vois plus le monde autour. La mort. La veine qui enfle. À fleur de peau. Je ne pense plus qu’à ça. À la fin de la crise. On devient animal. Je gémis. Pleure sans même le vouloir. C’est mon corps qui pleure. On cherche la bonne position. Il n’y a pas de bonne position. À la fin, on est épuisé. Comme après une journée de travail intense. On ne peut pas s’empêcher d’imaginer la prochaine fois. Comme une vague qui va vous emporter. Encore. Et encore. Et encore. Je ne recherche pas d’aide. Je m’enferme avec la douleur. On espère s’évanouir pour échapper à ça. Après, c’est comme si on avait pris une gigantesque dérouillée. Je n’arrive pas à reprendre mon souffle. Une amputation sans anesthésie. Un accouchement sans péridurale. On a pensé à une malédiction. Le mauvais œil. On ne sait pas quoi faire quand on a mal. On ferait n’importe quoi. L’isolement. La perte de temps. La vie qui file. Des larmes de rage. L’injustice. C’est épuisant. Je n’arrive à en discuter vraiment qu’avec des gens qui souffrent de la même chose. Car on sait de quoi on parle, n’est-ce pas ? Avec les autres, c’est le malentendu permanent. De la peur à la bonne volonté. On ne parle pas la même langue. Dès la troisième crise de la journée, je m’effondre. J’oublie vite la période une fois qu’elle est passée. Un instinct de survie. Profiter de ce qui reste. Deux heures après la crise, personne ne peut soupçonner ce que j’ai vécu. C’est un calvaire invisible. Encore plus difficile à vivre. Les regards soupçonneux. Les suspicions de mensonge, d’exagération, de tricherie. Un ennemi qui ne laisse pas de traces de son passage. Mais qui dévore. Lentement. Il prend son temps. Je l’ai appelé le Vampire. Après tout, il attaque souvent la nuit. Et nous entretenons des rapports ambivalents. Ou bien quelqu’un qui enfoncerait un crayon dans votre œil et essaierait de former des figures. Chaque fois une nouvelle. À moins qu’il ne s’agisse d’un vaste projet général, cosmogonique. Parfois, je m’interroge sur ce dessin. J’essaie d’en percer le tracé. Peut-être, si je comprenais ce qui est dessiné, les crises ne reviendraient plus.
Pourquoi moi ?
Cette maladie se nomme algie vasculaire de la face.
Ou, avec variantes et précisions : céphalée de Horton, céphalée vasculaire de Horton, céphalée histaminique de Horton ; céphalée en grappe ; migraine suicidaire ; syndrome de Bing-Horton ; névralgie du ganglion sphénopalatin de Sluder ; névralgie du ganglion ciliaire de Harris, ou de Charlin. Et autrefois : érythroposopalgie de Bing, érythromélalgie de la tête, névralgie pétrosale, névralgie du nerf vidien de Vail, névralgie pétreuse de Gardner, syndrome de vasodilatation hémicéphalique de Pasteur-Vallery-Radot, migraine rouge de Mollendorf, hémicranie angioparalytique. Ailleurs : cluster headaches ; cefalea a grappolo ; cefaleia em salvas ; cefalea en racimos ; Cluster-Kopfschmerz...
Beaucoup s’en sont crus maîtres. L’abus de consonnes ne permet pas de s’en protéger.
L’algie vasculaire de la face est une forme aiguë de céphalée essentielle. Une affection rare concernant une à trois personnes pour mille – en population générale, selon les pays –, extrêmement douloureuse et invalidante. Elle se manifeste sur l’une des moitiés de la tête. Sans en connaître les causes, on évoque une anomalie des zones profondes du cerveau.
L’auteur remercie chaleureusement
Philippe C. ; Marco B. ; Mitchell D. P. ; Patrick (et l’AFCAVF)
Célia & Picciocchis ; Laure Santoni ; Christophe & Hannas
Michèle Micoud ; Pascal Vidal ; Edwige Blanc
Olivier Mellano ; Claro
les auteurs et chercheurs cités
& les invités du chalet – voir page 143.


L’auteur exprime sa gratitude à la région Île-de-France qui lui a accordé une résidence d’écriture en 2014.
DU MÊME AUTEUR
Ensuite, j’ai rêvé de papayes et de bananes, le Monte-en-l’air, 2015.
Soliste, Inculte, 2013.
Indociles, Éditions Léo Scheer, 2012.
Le Travail de rivière, Dissonances, 2009.
Fonction Elvis, Éditions Léo Scheer, 2006.
La Rumeur des espaces négatifs, Éditions Léo Scheer, 2005.
Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques, Al Dante, 2004.
Éros Peccadille, Al Dante, 2002.
Photo de la jaquette : © Grasset, 2015.


ISBN 978-2-246-85821-8


Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.


© Éditions Grasset & Fasquelle, 2015.
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