Après Lisa

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Un aéroport un jour de grève. Pistes enneigées, vols retardés, c’est dans cet univers chaotique que Susan rencontre Lisa. Alors que leurs vols respectifs sont reportés au lendemain, elles partagent une chambre dans un hôtel alentours. Quand Susan se réveille dans la nuit, elle trouve Lisa, inanimée dans la salle de bain. Elle s'est donnée la mort. Choquée, Susan va essayer d’en savoir plus sur cette mystérieuse inconnue et va petit à petit expérimenter la vie de la défunte. Une alternance de courtes scènes qui mettent en parallèle la vie des deux jeunes femmes nous apprend combien Lisa souffrait, et comment cette souffrance va aider Susan à aimer sa propre existence.
Publié le : vendredi 10 décembre 2004
Lecture(s) : 234
EAN13 : 9782748139006
Nombre de pages : 296
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Après Lisa


Estelle Arnaud
Après Lisa


















Le Manuscrit
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ISBN : 2- 7481-3901-1 (fichier numérique)
IS7481-3900-3 (livre imprimé)
















A ma grand-mère.




Etre ou ne pas être, c’est là la question. Y a t-
il plus
de noblesse d’âme à subir la fronde et les
flèches
de fortune outrageante qu’à s’armer contre
une mer
de douleurs et de l’arrêter par une révolte ?
Mourir…
dormir, rien de plus ;… et dire que par ce
sommeil
nous mettons fin aux maux du cœur et aux
milles
tortures naturelles qui sont legs de la chair :
C’est là
le dénouement qu’on doit souhaiter avec
ferveur.
Mourir, dormir.


Hamlet, Act III, scène 1.
Après Lisa
AVANT PROPOS :



Chacun a sa propre façon de réagir face à la
mort. Après Lisa, la vie dut continuer.
Lisa et moi, bien que fondamentalement
différentes je crois, nous étions senties proches. Du
moins, d’une certaine façon. Car on se sent toujours
proche des étrangers, parce qu’on sait qu’ils
n’attendent rien de nous, et que l’on n’attend rien
d’eux, si ce n’est une oreille amie. Une oreille
désintéressée et éphémère, mais une oreille qui
soulage.
C’est étrange comme les liens semblent se tisser
plus vite, et plus intensément entre des inconnus,
justement car ils nous sont étrangers. Ces liens bien
sûr ne peuvent être que superficiels. Comme il est
plus facile de « dire à tous plutôt qu’à un »*, la
confidence paraît plus simple, plus naturelle ; elle est
sans conséquences. Rien à prouver, rien à prétendre,
on peut être nous-même, complètement, entièrement,
8 Estelle Arnaud

sans crainte de décevoir. Ou être quelqu’un d’autre ;
voilà qui est encore mieux. Mais dans ce cas
évidemment, tout est tronqué, tout est faussé dès le
départ et le rôle que l’on endosse ne nous soulage en
aucune façon et devient alors un obstacle à cette
facilité, cette liberté que l’on ressent devant
l’étranger, devant celui qui est « hors de nous ». Et
puis ces étrangers, sans même que l’on puisse ni
l’expliquer ni le sentir, restent une partie de nous à
jamais. Une toute petite partie, mais une partie quand
même. Ne vous êtes vous jamais retourné dans la rue
avec une sensation de déjà vu ? Navez-vous pas en
mémoire une conversation dans un train, dans un bus,
dans un avion, sans même vous souvenir du visage de
votre interlocuteur. C’est de ces étrangers là dont je
vous parle. De ceux qui partagent votre vie l’espace
de quelques heures et qui, sans que l’on sache
pourquoi, laissent une empreinte indélébile dans un
coin de notre mémoire. Une toute petite empreinte,
enfouie, étouffée. Car la mémoire n’est pas sélective ;
elle n’oublie rien. Certaines sensations restent ancrées
en nous, en cachette.
9 Après Lisa
Je suis persuadée que chacun a son étranger.
La mienne s’appelait Lisa et après Lisa, la vie
dut continuer.

















*Zazie, « Sur toi », La Zizanie.
10 Estelle Arnaud



11 Après Lisa
CHAPITRE 1:


La neige avait cessé de tomber depuis trois
heures maintenant. L’aéroport grouillait de passagers
impatients de prendre leur vol. Ici des hommes
d’affaires pressés, là des étudiants fatigués – sans
parler des familles chargées de cadeaux et bagages –
tout ce petit monde avait envahi halls d’attente et
salles d’embarquement depuis les premières heures de
la journée.
Les vols, eux, avaient déserté ce même aéroport.
Tous les vols avaient affiché et annoncé un
retard minimum - de quelques minutes puis, au fur et
à mesure que la journée avait avancée et la neige
ensevelie les pistes, des heures – qui s’était ensuite
accumulés jusqu’à mettre à l’épreuve le sang froid des
plus patients voyageurs. Chacun essayait tant bien que
mal de tuer le temps à sa façon, d’occuper les enfants
trépignant, demandant sans relâche : « quand est-ce
qu’on part, maman ? », de prévenir familles et
patrons, pestant tantôt contre la neige – qu’ils avaient
12 Estelle Arnaud

pourtant tant souhaité pour les fêtes de Noël – et
tantôt contre les fonctionnaires en grève – qu’ils
soutenaient quelques semaines auparavant, lorsque les
revendications de ces derniers n’interféraient pas
encore avec leur quotidien. Fonctionnaires, certains
l’avaient été, l’étaient, ou le seraient peut-être mais là,
non, trop c’était trop, leur petit confort personnel était
chamboulé ! C’est incroyable comme les gens
peuvent devenir intraitables, sectaires même, lorsque
la tranquillité et l’équilibre de leur petite vie sont
menacés. Oui, l’égoïsme est sans doute le défaut le
plus répandu chez le commun des mortels. Si ces gens
avaient bien une chose en commun, c’était bel et bien
leur égoïsme latent et inhérent. Qui ne l’aurait pas été
en pareille situation ? Cette colère bouillonnante était
tout ce qu’il y avait de plus naturel.
- On devait prendre l’avion il y a trois heures déjà !
Mes enfants ne tiennent plus en place, s’escrimait
un père de famille épuisé.
- Oui, et moi, je dois visiter un appartement aux
premières heures de la mâtinée !
Les annonces se faisaient de plus en plus rares
13 Après Lisa
et les réceptionnistes courageuses se démenaient pour
rendre l’attente et l’acheminement vers les quelques
vols les moins désagréables possible.
Enfin, la sonnerie des annonces retentit :
« Mesdames et messieurs, Nous faisons le
maximum pour vous satisfaire au mieux dans de
pareilles circonstances. La neige a obstrué la plupart
des pistes de décollage et d’atterrissage, et la moitié
de notre personnel est en grève. Nous vous
communiquerons de plus amples informations quand
nous en aurons. Merci de votre compréhension. »
Un brouhaha s’éleva, brisant ainsi le silence qui
avait accompagné l’annonce. L’agitation reprit son
cours, les enfants se remirent à courir, les parents à
s’arracher les cheveux, et les travailleurs à faire les
cent pas. La plupart des voyageurs seuls s’afféraient
à guetter le moment où un siège se libèrerait pendant
que d’autres, plus impatients d’entamer leurs
vacances, tentaient de rentabiliser cette attente
insupportable en naviguant d’une boutique à l’autre
pour se débarrasser de la tache la plus ingrate - mais
la plus traditionnelle! – des vacances : l’achat des
14 Estelle Arnaud

souvenirs. Au milieu de cette effervescence
incessante, une jeune femme brune, assise les jambes
croisées, souriait. Une petite valise à roulette gisait à
ses pieds comme oubliée de tous. « Cette situation
serait idéale pour une étude sociologique ou
anthropologique » pensait-elle. Ses yeux verts
brillaient. Elle ne semblait pas le moins du monde
embarrassée par les retards. Dû-elle se rendre à un
enterrement, son enthousiasme n’aurait pas été moins
grand ! Elle trouvait un côté pittoresque aux
circonstances. Le sentiment d’appartenir à un groupe
plus étendu que le cercle de ses amis intimes
l’enchantait assez à dire vrai, un voyage plus
mouvementé qu’une simple heure et demie en
compagnie d’inconnus, qui resteront inconnus à
jamais, une occasion de découvrir plus en profondeur
les facettes les plus obscures et cachées de l’homme
en société, un…
- Excusez-moi, il n’y a personne à côté de vous ?
Une jeune femme venait de faire irruption dans
ses pensées.
15 Après Lisa
- …Euh, non. Vous pouvez vous asseoir, je vous en
prie.
Décoiffée, châtain, les joues rouges de par la
chaleur, elle souriait aussi. Mais ses yeux noirs ne
brillaient pas.
« Deux jeunes femmes au milieu du chaos de la
grève et des vols retardés. Ca ferait un bon titre de
roman. Original tout du moins … »
- Lisa. De nouveau elle fut tirée de ses pensées. La
jeune femme d’à côté lui tendait la main.
- Susan.
La jovialité de la nouvelle venue et la brutalité
avec laquelle elle exerçait cette jovialité, naturelle
sans doute, surprit Susan au premier abord. Mais très
vite, elle fut séduite. Enfin une compagne de jeux
dans cette attente interminable et solitaire !
- Ca faisait un bout de temps que je cherchais un
siège pour squatter. Qui plus est, je suis ravie
d’avoir trouvé quelqu’un à qui parler.
- Oui, c’est vrai qu’après des heures de silence, ça
fait du bien.
« Si ça ne pouvait faire que des heures… »
16 Estelle Arnaud

pensa Lisa.
- Vous êtes là depuis longtemps ? , Continua
Susan.
- Voyons … : mon vol était à quatorze heures
quarante cinq ; il est dix huit heures : trois heures
quinze si mon compte est bon !
Elle se tut, puis reprit :
- C’est incroyable l’agitation qui règne ici. C’est
curieux comme un peu de neige –
bon, assortie d’une grève évidemment ! – peut
générer tant de problèmes à la fois. Un millier de
personnes coincées, ça va faire du bruit !
- Oui, ce sont les syndicats qui vont être contents !
Enfin, comme d’hab’ je choisis bien mon jour
pour partir en vacances !
Un silence suivit cet échange de banalités
ironico-sarcastiques. Les deux jeunes femmes
s’observaient avec discrétion.
Lisa fouillait dans son sac impatiemment.
Lorsque cette dernière s’était baisser pour ouvrir la
fermeture Eclair, ses cheveux avaient basculé vers
l’avant, couvrant ainsi toute une partie de son visage.
17 Après Lisa
Mais Susan avait eu le temps d’entrevoir le curieux
mélange qu’offraient ses yeux noisette, pénétrants, et
ses taches de rousseur qui lui donnaient un air
espiègle. Deux fossettes encadraient sa bouche à la
moue charmeuse. Elle avait un côté femme enfant.
« Oui, c’est ça, femme enfant ! » Susan avait enfin
finit par trouver quelle était cette impression que lui
avait inspirée Lisa dès qu’elle l’avait vu ; ce
paradoxe…
Lisa de son côté avait été frappée par la clarté
des yeux deSusan, contrastant avec la noirceur de ses
cheveux. Il se dégageait de son visage une douceur et
une sérénité que l’on rencontrait de moins en moins
chez les inconnus. Les gens à qui l’on sourit dans les
rues nous rendent rarement notre sourire. Susan
faisait partie de ceux qui nous le rendent. Et puis
cette assurance presque insolente qu’elle affichait,
sans présomption aucune.
- Cigarette ? Lisa lui tendait son paquet de blondes.
- Non merci, répondit Susan en secouant la tête.
18 Estelle Arnaud

- Ca m’arrange à vrai dire…Je vais la fumer dehors
et comme ça, vous pouvez me garder mes affaires
et ma place !
- Oh! Je pense que vous pouvez fumer ici. Je pense
que, de toute façon, personne ne s’en apercevra !
Lisa se rassit, docile, et sourit.
- Euh mm…, ajouta Susan, on pourrait peut-être se
tutoyer ? Qu’en dites-vous ?
- Bonne idée ! Je n’attendais que ça. Le
vouvoiement, ça fait trop pompeux,
cérémonieux… des mots en « eux » quoi !
Elle tira une bouffée de sa cigarette, et parut
contente et fière que Susan rie à sa plaisanterie.
- Et puis, continua-t-elle, quand on me vouvoie, j’ai
l’impression que l’on s’adresse…
- …à ta mère !
- Exactement !
- Oui, je connais ça. J’ai tout à fait la même
impression.
Elles rirent de bon cœur.
Lisa faisait preuve d’une désinvolture certaine.
Tous ces gestes, la façon de tenir sa cigarette, de jeter
19 Après Lisa
des regards curieux autour d’elle reflétaient cette
désinvolture et pourtant, aucune insolence ne s’en
dégageait. Lisa était polie, trait de caractère qui
balançait avec cette nonchalance latente. Toujours ce
paradoxe de la femme enfant : retenue et arrogance,
respect et impertinence, savoir-vivre et irrévérence
juvénile. Susan se disait qu’elle aurait elle aussi aimé
garder cette part d’enfant que Lisa avait
manifestement conservée au fond d’elle. Mais
malheureusement, elle l’avait laissé échapper, malgré
elle. Trop tôt, sans doute.
- Tu pars où ?
- Comment ?
- Ben, pourquoi prenais-tu l’avion ?
- Ah, euh, oui. Je partais chez mes parents. En
vacances, dans le sud ; une semaine.
- Mm mm…, murmura Lisa, énigmatique, les yeux
pétillant de malice. Ce murmure plein de sous-
entendus en disait long. Sarcasme pénétrant.
- Oh tu sais, reprit Susan d’elle-même, ce séjour ne
s’annonce pas si mal dans le fond. Et puis, quand
on n’a pas les moyens de faire autrement…
20 Estelle Arnaud

Susan semblait se débattre avec elle-même. Ce
n’était pas Lisa qu’elle essayait de convaincre de la
sympathie de ses vacances, mais elle-même. Et le
simple murmure de Lisa, un tantinet suggestif, avait
suffi à déclencher des tergiversions intérieures dont
Susan se croyait pourtant débarrassée. Elle les avait
fait taire du moins…
Susan n’entretenait pas de mauvais rapports
avec ses parents, pas plus que la plupart des enfants
en tout cas. Ces derniers cependant lui en avaient
voulu d’avoir quitté le cocon familial trop tôt – pour
eux. Car à vingt et un ans, il est normal de ressentir le
besoin d’avoir un endroit à soi, qui vous appartient,
singulièrement, complètement. Mais il est toujours
difficile de couper le cordon lorsque l’on est enfant
unique. Toujours est il que quand elle faisait un saut
dans la maison de son enfance, Susan y était reçue
comme une reine ; un peu trop étouffée même. Son
père surtout se mettait en quatre pour elle. Et puis, lui
au moins ne lui faisait jamais aucune remarque
désobligeante sur sa coupe de cheveux ou sa tenue
vestimentaire et ne la harcelait pas non plus sur son
21 Après Lisa
hygiène de vie, la voie qu’elle avait choisie et celui
qui partageait son lit. Lui se moquait de savoir si elle
allait à la messe tous les dimanches ou si elle se
faisait la cuisine tous les jours. Mais une fois
l’interrogatoire terminé, sa mère aussi avait ses bons
côtés, même si elle ne pouvait s’empêcher de glisser
dans les conversations : « Un tel a marié son fils – un
médecin – le week-end dernier. Une réception très
réussie. » Ou encore des « Une telle est grand-mère
depuis le mois dernier.». Elle se montrait aussi
subtile qu’un éléphant dans un magasin de
porcelaine ! Finalement, elle pouvait se montrer
agréable et Susan gardait quelques bons souvenirs de
vacances passées avec eux. L’adaptation, les
premiers jours, était difficile.
- Encore perdue dans tes pensées, hein ?
Susan sortit de sa torpeur passagère.
- Ca a l’air de t’arriver assez souvent.
- Oui, je suis de nature distraite, confessa-t-elle.
- En tout cas, je ne considèrerais pas comme des
vacances une semaine en famille ! Une punition
22 Estelle Arnaud

oui, plutôt ! Quoique, s’ils habitaient dans le sud,
à la limite…
Lisa sourit. Son sourire avait quelque chose
de mélancolique, et exprimait une certaine
impertinence, celle des adolescents rebelles.
C’était curieux d’ailleurs pour une jeune fille qui
paraissait tout à fait équilibrée. Toujours la
femme enfant, ces adultes qui ne grandiront
jamais complètement. On pouvait lire cette
candeur, cette fragilité infantile dans son regard et
dans sa façon d’appréhender les évènements.
Néanmoins, quelle assurance, quelle
détermination ! Tout dans ses gestes, dans son
attitude, dans ses requêtes reflétait une force de
caractère qui ne pouvait être que celle d’un adulte.
- Et toi dis-moi, tu partais où ?, finit par demander
Susan.
Lisa écrasa sa cigarette.
- Je partais…quelque part. Elle se tut.
- Comment ça « quelque part » ?
- C’est étrange comme cette réponse ne satisfait
jamais personne. Pourtant moi, je trouve ça
23 Après Lisa
attrayant de partir « quelque part. C’est là que tout
le monde devrait se rendre. « Quelque part, c’est
partout et nulle part à la fois, c’est l’absence de
frontières, plus de contraintes, la liberté, le
repos…Elle arrêta net sa tirade.
- …En fait, je ne sais pas trop où je vais. Je voulais
juste changer d’air.
- Mm, je comprends. Inutile de te justifier.
Lisa paraissait mal à l’aise, pour la toute
première fois.
- J’entends rarement ce genre de phrases. Ca fait du
bien, c’est reposant.
- C’est normal, on se connaît à peine. Tu ne me
dois rien. On n’a pas de compte à se rendre.
- C’est juste.

« Votre attention s’il vous plaît. Les vols au
départ sont suspendus jusqu’à nouvel ordre. Compte
tenu du retard accumulé et de l’heure avancée, les
voyageurs n’ayant pas pu prendre leur vol vont être
acheminés vers les hôtels avoisinants par navette. Les
frais seront pris en charge par les compagnies
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aériennes. Nous sommes désolés pour les gênes
occasionnées. Merci de votre compréhension et de
votre coopération. »
La nuit était tombée petit à petit sans qu’on s’en
aperçoive vraiment. A dire vrai, plus personne ne se
souciait du temps qui passait dans cette ambiance
chaotique. Toute notion du temps avait disparu dans
l’enceinte de l’aéroport. Un monde parallèle ;
l’aéroport avait cessé d’exister dans le monde réel.
A la suite de l’annonce, une dizaine d’hôtesses
avait surgi de derrière les comptoirs pour organiser
l’affrètement vers les hôtels. Les centaines de
passagers à l’attente furent divisés en trois groupes
équilibrés, pour faciliter les voyages, conduits tour à
tour vers les navettes qui attendaient devant
l’aéroport. Lisa empoigna son sac de voyage, le fit
balancer sur son épaule et commença à suivre la
foule, docilement. Susan redressa sa valise et, la
faisant rouler derrière elle, suivit Lisa. Elle songeait
que la situation avait quelque chose de
rocambolesque, entre le métro à l’heure de pointe et
le départ en colonie de vacances. Ou plutôt de
25 Après Lisa
voyages organisés : tous ces gens agités rassemblant
bagages et enfants pour suivre les « dames en bleus.
- Cocasse, hein ? lui lança Lisa par-dessus son
épaule.
« Cocasse oui, c’était ça. » Chaque groupe fut
conduit à son hôtel respectif, modeste et situé à
proximité de l’aéroport. L’organisation laissa plus ou
moins à désirer dans la mesure où le manque de place
posa un problème majeur. Les enfants durent dormir
sur des matelas dans la chambre de leurs parents et
les personnes seules contraintes de partager leur
chambre. Lisa et Susan s’arrangèrent pour partager la
leur. Tout le monde fut convié dans le hall à une
ultime « réunion de chantier » : « Tous les frais
seront, comme nous en avons convenu
précédemment, pris en charge. Les navettes seront
devant l’hôtel à huit heures tapantes pour vous
reconduire à l’aéroport. Passez une nuit agréable. »
Les voyageurs se virent remettre les clés de leur
chambre.


26 Estelle Arnaud

- Oh ! tu exagères, ce n’est pas si mal que ça après
tout. OK, les rideaux à fleurs jaunes et vertes, ce
n’est pas top mais bon, les lits n’ont pas l’air trop
mou.
Lisa s’assit brutalement sur le lit, qui grinça.
- Bon, je te l’accorde, j’ai parlé trop vite.
Le silence qui s’en suivit fut pesant. C’était la
première fois qu’un silence aussi long et lourd
s’installait entre les deux inconnues. Pourtant, il lui
semblait que l’une comme l’autre, elles débordaient
de non-dits et de mots cachés trop longtemps tus.
Susan épiait Lisa, du coin de l’œil, fascinée par un
« je ne sais quoi » que dégageait la jeune femme.
- Tiens, j’ai une idée !
Lisa, qui s’était éteinte l’espace de quelques
minutes, avait ressurgit tout à coup. C’était comme si
elle avait puisé une énergie qui dormait au sein de
son âme. Quelque chose qui sommeillait en elle,
quelque chose qui transpirait de sa personnalité
même, que l’on pouvait ressentir sans déceler ni
nommer.
- Ah oui ?
27 Après Lisa
- Tout frais payés, hein ? Que dirais-tu que l’on se
commande un bon petit repas et une bouteille de
vin. On se fera un remake de soirée pyjama !
Au mystère succédaient l’arrogance et la
candeur adolescentes.
- Ca marche !
La perspective de cette soirée réjouit Susan
sincèrement. Car elle sentait naître entre elle et son
inconnue une complicité pure, si naturelle et si
simple que ça en devenait indécent. Une complicité
d’un soir, certes, mais pourtant si rassurante. Il est
indécent en effet de tisser des liens si intenses, si
vite, avec quelqu’un qui vous est inconnu lorsqu’il
est si difficile de vous confier à un proche – si même
vous parvenez à vous confier. Car évidemment, là,
l’échange n’engage à rien ; il est tronqué dès le
départ, avorté à sa source même. Pour Susan, cette
entente quasi fusionnelle était un cadeau unique dont
il fallait profiter, car une occasion qui ne se présentait
qu’une fois et qui plus est, limitée dans le temps. S’il
avait fallu qu’elles se fréquentassent toute une année,
cette connivence n’aurait sans doute probablement
28 Estelle Arnaud

pas duré, et aurait perdu beaucoup de sa magie.
C’était le caractère éphémère et sans retour qui en
faisait une occasion si exceptionnelle.
- Bon, je vais me doucher en attendant le repas,
déclara Lisa en raccrochant le téléphone. Avant
d’entrer dans la salle de bain, elle se retourna vers
Susan, l’air grave :
- Tu sais, je suis contente de t’avoir rencontré.
Susan lui sourit. Puis Lisa reprit :
- Ben oui, j’aurais pu tomber plus mal. Je ne sais
pas moi, avec une vieille ou un pervers !
Elle claqua la porte, puis fit tourner le verrou.
Susan, laissée seule avec ce trop plein
d’émotion, pensa que l’humour, parfois cinglant,
parfois grinçant, parfois trivial, de Lisa devait cacher
une grande sensibilité. Elle se laissa tomber en arrière
sur le lit, ma foi pas si mal après tout, et fermant les
yeux, se laissa bercer par le bruit de l’eau.

- T’as un mec ? lança Lisa en portant son verre de
Chardonnet à la bouche.
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