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Le thème central de ces récits, quelle que soit la diversité de leur enracinement dans l'espace et le temps, est l'amour - rarement celui qui comble - mais plutôt ses excès, ses conflits, ses grincements, ses déficits, ses déviances, son manque.

Publié le : mercredi 15 juin 2011
Lecture(s) : 111
EAN13 : 9782748103489
Nombre de pages : 329
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© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748103491 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748103483 (pour le livre imprimé)
Gabriel Merle
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NOUVELLE
CHARITE CHRETIENNE
Nous avions fait la guerre ensemble. De bout en bout. Quarantehuit mois au front, quatre fois douze ! Toujours dans la même unité, même quand nous chan gions de régiment. D’abord le 47, puis le 206, et quand le 206 fut dissous, le 32 (j’intervertis peutêtre un peu, il y a eu une autre guerre depuis, et Robert, vingt ans après moi, qui raconte la sienne, ça se mélange). Mais c’est pour dire : les Stukas en piqué, les chars, le désert, sans doute, sans doute, mais les tranchées, ça n’était pas rien non plus, la Woëvre, ah la Woëvre, cette glaise qui colle, même encore maintenant quand je cure un fossé et qu’il m’en reste aux bottes, je m’y crois. Et le froid, la pluie, la faim parfois, la vermine tout le temps ; l’enfer quoi, même quand ça ne canardait pas. Et les feux d’ar tifice… On ne peut pas l’ignorer, on a fait cent films làdessus, et il y en a même qui ont été pris en vrai pendant qu’on y était. Ce que je voulais dire, et c’est presque incroyable quand on y pense, c’est que nous sommes restés dans le même régiment, la même com pagnie, la même section. Tout le temps. Il aurait pu se débrouiller, se faire muter, je ne sais pas, demander une autre affectation, il aurait pu. Mais il ne voulait pas, il n’a jamais voulu lever le petit doigt. Son ordre de mobilisation l’avait envoyé là, il resterait là. "Tu crois en Dieu, Ernest ?" me ditil un jour à ce propos. J’ai haussé les épaules, il savait bien que j’étais aussi croyant que lui, et que la messe c’était aussi important pour moi
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que pour lui, enfin presque. "C’est la volonté du Bon Dieu que je sois ici. Il n’y a pas de raison d’essayer de se sauver. D’ailleurs il y a des planqués qui meurent d’une balle perdue, et nous, Ernest, on va s’en tirer".
On s’en est tirés, c’est vrai, mais pas si vite (c’est à Noël Quatorze qu’il me disait ça), et dans quel état. Lui, il avait pris un sacré coup de gaz en DixSept, et moi, eh bien, c’est là où c’est devenu à la vie à la mort entre nous, c’était devant Souville, bien avant son truc à lui, une marmite qui arrive sans crier gare, un trou énorme, et je suis enseveli. Avec des tas d’autres, bien sûr. Une sacrée expérience : cet énorme poids de terre qui vous étouffe, le noir absolu, l’impossibilité de faire le moindre mouvement, le son affaibli des voix audes sus, et si on essaie d’ouvrir la bouche, la terre qui entre. L’écrasement. Et puis plus rien. Il a fouiné, fouiné comme un blaireau, il m’a traîné jusqu’au poste de se cours, j’ai rerpis conaissance le lendemain seulement, et c’est les copains (enfin, les survivants) qui m’ont tout dit. Ils me le pointaient du doigt : "Qui c’est le papa du petit Ernest ? Qui c’est qui lui a donné la vie ?" Ils riaient comme des baleines, histoire d’oublier ceux qui étaient restés enfouis, ou avaient été déchiquetés. Et puis aussi nous avions vingtcinq ans, et qu’il faut bien gueuler quand on revient de si loin.
Alors vous comprenez, quand j’apprends par le journal qu’il est mort, et encore jeune (on est conscrits) oh c’est pas vrai, onétaitconscrits, on ne s’y fait pas d’un seul coup, c’est comme pour ma femme l’an passé, j’ai mis six mois à y croire. Et pourtant il m’a fait du tort plus tard, beaucoup plus tard, mais ça n’empêche pas qu’il m’avait sauvé la vie. Et tous ces soins aux blessés, ces encouragements aux sansnouvelles, aux cafardeux. On peut toujours rigoler de la charité chrétienne, moi je sais ce que c’est. Et plus tard, entre les deux guerres, on peut dire qu’il n’a fait que du bien. Oui, que du
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bien, à une exception près je dirais. Même si c’est moi l’exception, ça ne m’empêche pas de voir les choses glo balement. S’il y a longtemps que je l’ai vu ? Oh oui, je me souviens bien. Voyons nous sommes le 6 ah c’est bien de lui ça, mourir un 5 décembre eh bien ça fait douze ans juste. C’était avant la guerre. Je ne sais pas ce qu’il a fait pendant cellelà. Moi, je n’étais plus mobi lisable, et avec mes deux enfants en plus… Mais lui non plus je ne pense pas. Oh ça ne m’étonnerait pas qu’il ait cassé du Chleuh ou travaillé contre, en dessous. Il était comme ça. Les doux chrétiens ça fait parfois des mou tons enragés. Je vous parle de mouton enragé, en fait je ne l’ai vu qu’une fois comme ça, c’était juste à la fin de la guerre (la nôtre), on nous dit que l’armistice vient d’être signé, et cette pauvre gourde de capitaine Beau mont, au lieu de nous laisser roupiller et nous laver un peu, voulait qu’on défile séance tenante, là, dans le pe tit village de Julvécourt où nous étions cantonnés. Il lui a tenu tête, et il fallait entendre ce discours : "Mon ca pitaine, avec tout le respect que je porte à votre grade et à votre personne, et fort des droits que confère la vic toire à une armée de héros, j’ai l’honneur de prendre la responsabilité de vous dire qu’aujourd’hui nous re fusons de défiler". Avec un énorma sourire, et les bras ouverts. Le capitaine restant bouche bée, il l’acheva : "Et vous savez bien qu’au moment du danger nous ne nous sommes jamais défilés". La compagnie lui fit une ovation. Ah la parole, c’est quelque chose. On défila le lendemain, sauf ceux qui étaient trop saouls pour se tenir debout.
Ça, on peut dire que nous en avons vu ! Tenez une fois, pendant une accalmie, nous étions de corvée d’eau, lui et moi. Les cantines avaient du retard, et il ne nous restait qu’un bidon d’eau potable pour toute la section, et pas une goutte d’eau ordinaire. Dans un boqueteau qui se trouvait à une centaine de mètres en avant de notre tranchée, on avait repéré une source, une
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fontaine plutôt. On ne savait pas trop si le bois était à nous ou aux Allemands, eux à coup sûr étaient juste derrière. Alors on avançait avec précaution, silencieu sement, nos quatre bidons au bout des bras. La fontaine était au milieu d’une minuscule clairière. En sortant du sousbois, on se trouvait tout d’un coup à découvert. Un coup d’oeil, rien ; on sort ; et à cet instant précis, de l’autre côté de la fontaine, sort un soldat allemand, un bidon au bout de chaque bras. On s’est arrêtés net tous les trois, on s’est regardés, immobiles, et puis on a fait un pas chacun, qui a commencé je ne sais pas, puis un deuxième pas, et toujours en se regardant, on s’est accroupis, chacun de notre côté de la fontaine, et on a plongé les bidons dans l’eau. Ces glouglous que ça fai sait, six bidons se remplissant en même temps ! Il avait son casque à pointe tout dressé, tant il relevait la tête pour ne pas nous quiter des yeux. Et tous les trois on avait, réglementairement, notre fusil en bandoulière. Et je suppose qu’étant tout seul il devait avoir la frousse encore plus que nous, et se dire que le temps qu’il en abatte un, l’autre lui ferait son compte. C’était une si tuation irréelle, et insoutenable. Il fallait faire vite. On s’est relevés en même temps, on a marché à reculons, on s’est évanouis dans le sousbois chacun de son côté. En rentrant à la tranchée, je l’entendais à côté de moi qui murmurait :"Quelle folie, Seigneur !" On n’en a parlé à personne. On se serait sans doute fait engueuler, ou pire, de n’avoir pas tiré.
Une autre fois, pendant un pilonnage, on a reçu plusieurs obus en plein dessus. On s’est retrouvés à cinq seulement, sonnés mais indemnes, et toute la compa gnie déchiquetée ou volatilisée. On a un peu erré, on était choqués, on s’est retrouvés deux kilomètres plus loin, peutêtre trois, dans un secteur qu’on ne connais sait pas. Le commandant sur qui on est tombés voulait nous faire passer en cour martiale comme déserteurs.
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