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Asphalte et vodka

De
162 pages
Asphalte et vodka, c’est l’histoire de Jean et de Carl, deux jazzmen. C’est aussi la route, la musique, l’amour, la drogue, l’alcool… et une robe rose saumon, celle de Jayne Mansfield…
Nos voisins du sud diraient sans doute qu’il s’agit d’un road novel. D’autres parleront probablement d’un «roman du pays», au sens le plus vaste, le plus noble du terme. Une chose demeure, ce roman constitue, jusque dans ses excès, à la fois un remarquable éloge de l’incontournable territorialité qui habite chacun de nous et une somptueuse fête du langage signée Michel Vézina.
Jean et Carl se rencontrent sur le Queen of the Caribeans. Les deux sont trompettistes, les deux sont québécois. Le premier a 35 ans et tous les ans il se refait sur une croisière. Le second a 75 ans et il achève sa carrière, atteint de tout un tas de maladies respiratoires. La nuit du dernier bal, Carl évoque le désir, avant de mourir, de revoir son village gaspésien natal, quitté 60 ans plus tôt. Jean, un peu saoul et naturellement exubérant, lui propose de l’y emmener. Carl accepte, en échange de quoi il promet de donner son vieux station à Jean une fois arrivé à destination. Une véritable épopée débute pour les deux musiciens. Après un court arrêt en Louisiane, où Carl fait visiter sa roulotte à Jean dans l’arrière-cour d’un manoir ayant servi de haut lieu de revues vodou, ils prennent enfin la route vers le nord, vers le paradis, vers St. Louis d’Gaspe peninsula. La première nuit, ils s’arrêtent dans un parking de bar de campagne. Ils y rencontrent un sosie d’Elvis qui les saoule pour mieux leur voler tout leur argent et toute leur dope. Le reste du voyage se fera dans la douleur et la recherche d’argent pour manger, dormir et subvenir aux besoins en opiacés du vieux Carl…
De New York à Matapedia en passant par Montréal, Trois-Pistoles et Rimouski, les deux trompettistes se raconteront les rêves qui les gardent en vie. Amour, route, drogue et rock’n roll…
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Michel Vézina
Michel VézinaAsphalte et vodka
roman
Quand Jean propose à Carl de le ramener dans son Asphalte et vodka
village natal de St. Louis d’Gaspe Peninsula, peut-il se
roman
douter de l’ampleur de l’aventure qui s’annonce ?
De Tampa Bay en Floride à Matapédia au Québec, en
L’auteur passant par les bayous de la Louisiane, les bas-fonds de
New York et le Chinatown de Montréal, ce n’est pas tout Michel Vézina est chroniqueur littéraire et
Éric Le Ménédeu, théâtral à l’hebdomadaire culturel ICI. Ilà fait vers cette improbable terre d’origine que voyagent
Semblant d’éclaircie, 2003.
signe la chronique «Veni Vidi Vézina» dansles deux trompettistes, dans le vieux station déglingué deHuile et caseïne sur toile,
le Mouton Noir, journal d’opinion dont il a48 pouces X 40 pouces. Carl White, mais vers un destin mouvant qui leur donne
été le rédacteur en chef de 2001 à 2002. Il a
l’impression d’un jardin d’une grandeur telle qu’ils n’en
voyagé dans plus d’une vingtaine de pays à
connaissent pas encore les limites. Il y a la route bien sûr, faire le clown, le régisseur et le comédien
Éric Le Ménédeu vit et travaille la musique, l’alcool, la dope... et la route encore, forain. Il est le fondateur du Cochon sou -
à Montréal depuis 1994. Ses
riant, théâtre ambulant, et il a coréalisé deux l’asphalte et la vodka, et la tequila... et encore la route,
pein tures représentent souvent
documentaires : Singing Bridges (1991) et Letoujours la musique, et puis une robe, rose saumon, unede larges ciels nuageux et
mou2116, André Fortin, cinéaste (2001).robe avec laquelle Carl danse tous les soirs depuis près devants surplombant de minces
bandes de paysages, moments quarante ans et qui aurait appartenu à la légendaire Jayne
discrets de contemplation glanés Mansfield. Mais ça c’est lui qui le dit. Et il en dit des
au passage lors de ses déplace- choses, Carl. Et Jean écoute, entend cette langue de l’exil
ments. Parfois il lâche les pin -
qui se raconte, qui invente et qui rêve, cette langue qui
ceaux pour jouer de la trompette.
ne ressemble à aucune autre langue, si ce n’est à celle du
cœur et de la dépossession.
Les voisins du sud diraient sans doute d’Asphalte et vodka
qu’il s’agit d’un road novel, et pourquoi auraient-ils
toujours tort, les voisins du sud ? D’autres parleront pro -
ba blement d’un « roman du pays», au sens le plus vaste,
le plus noble du terme. Une chose demeure, ce roman
constitue, jusque dans ses excès, peut-être surtout dans
ses excès, à la fois un remarquable éloge de l’incontour -
nable territorialité qui habite chacun de nous et une
somptueuse fête du langage.
www.quebec-amerique.com QUÉBEC AMÉRIQUE
Extrait de la publication
Conception graphique : Isabelle Lépine
Asphalte et vodka Michel Vézina
Photo : © Martine DoyonLittérature d’AmériqueExtrait de la publicationAsphalte et vodka
Extrait de la publicationDu même auteur
Les contes de l’inattendu, Québec, Le Loup de Gouttière, 1991.
Acid run, Paris, L’incertain, 1993.
Extrait de la publicationMichel Vézina
Asphalte et vodka
roman
Q U É B E C A M É R I Q U ECatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Vézina, Michel
Asphalte et vodka
(Littérature d’Amérique)
ISBN 978-2-7644-0437-9 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2367-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2368-4 (EPUB)
I. Titre. II. Collection : Collection Littérature d’Amérique.
PS8593.E97A86 2005 C843’.54 C2005-940868-5
PS9593.E97A86 2005
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada
par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’in dus trie
de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour
l’édition de livres – Gestion SODEC.
Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention
globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à
remercier la SODEC pour son appui financier.
L’auteur remercie le Conseil des arts et des lettres du Québec pour
son aide à l’écriture de ce roman.
Québec Amérique
e329, rue de la Commune Ouest, 3 étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : (514) 499-3000, télécopieur : (514) 499-3010
eDépôt légal : 3 trimestre 2005
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Mise en pages : André Vallée – Atelier typo Jane
Révision linguistique : Diane Martin et Myriam Cliche
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
©2005 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
Extrait de la publicationÀ Marie…
Extrait de la publicationExtrait de la publicationChapitre 1
était un bar de bord de route comme il n’y en a presqueC’plus. Pas de village autour, pas même une maison. Rien
qu’un bar avec un motel à côté, un truck-stop planté là au
milieu de nulle part sur le bord de la 132. Ce soir-là, nous
étions trois clients et il n’y avait pas de danseuse. Seulement
une barmaid souriante qui, même si elle avait sûrement long -
temps gagné sa vie en montrant ses fesses à des chauffeurs de
camion en rut, ne danserait pas ce soir, ni demain, ni aussi
longtemps qu’elle le pourrait.
Elle en avait passé des soirées à se remonter les seins à
deux mains, à les faire rouler sous le nez des hommes pour les
exciter, oui elle en avait passées. Mais elle ne danserait plus.
Elle n’en avait plus envie.
La soirée était un peu plate. Nous étions trois clients et
personne d’entre nous ne vivait dans le coin. Julie, la barmaid,
était née par ici, mais elle était partie à quatorze ans. Elle avait
vécu à Montréal, à Amos et finalement à Chibougamau, juste
avant de revenir dans la région, il n’y avait de ça que quelques
mois. Son chum, un gars qui venait de l’Abitibi et qui, selon
ses dires, n’était pas le plus brillant des imbéciles, s’était fait
pincer comme un con dans une histoire de dope : il s’était
arrangé pour devoir trop de fric au boss du club où dansait
Julie (qui nous raconta aussi qu’on l’appelait Judith pendantces années-là), à Chibougamau. À cause de son épais de chum,
elle avait dû fuir et se faire toute petite. S’il ne lui était rien
arrivé de vraiment fâcheux, son chum, par contre, mangeait
une volée une fois par semaine à la prison de Cowansville.
Son ex-chum, en fait.
Parce que ça faisait partie du deal avec le boss.
— On te crisse la paix, mais tu casses hec ton sale. Si on
apprend que tu montes le voir pendant qu’y’é en d’dans, t’es
faite. Quand qu’y va sortir (si on veut bin qu’y sorte un jour),
tu y laisses te toucher rien qu’une fois pis c’est toé qu’on va
s’amuser avec, moé pis mes chums. Ç’tu compris, fefille?!
Le boss lui a serré la face assez fort pour que ses joues se
touchent en dedans de la bouche. Il a composé un numéro
sur son cellulaire, puis lui a passé son chum pour qu’elle lui
dise qu’elle le laissait.
Définitivement.
Depuis qu’elle était revenue ici, sa vie était nettement
plus calme. Elle travaillait la nuit, et le jour elle peignait chez
elle. Des visages. Des hommes surtout. Elle menait enfin une
existence tranquille, mais quelquefois elle s’ennuyait. Elle
aurait ouvert sa porte à un homme qui l’aurait aimée et qui
l’aurait rendue heureuse.
Je suis tombé là un peu par hasard. Je roulais vers Percé
où j’aurais voulu me rendre sans m’arrêter, mais la fatigue
avait eu raison de ma belle détermination. Je m’étais installé
au bar avec l’idée de reprendre la route après un ou deux
cognacs. Il y avait deux gars qui étaient déjà là, dont un qui
était vraiment laid. Il avait la peau marquée de vieilles cica -
trices d’acné qu’une barbe affreusement dégarnie recouvrait
mal. Il avait les cheveux longs et pas très propres. Petite t ren -
taine maganée, les yeux creux et cernés, le dos rond. Il tenait
Extrait de la publicationson verre à deux mains et, quand il se décidait à boire, il
commençait toujours par la main gauche. Il posait ensuite
son verre et le reprenait de la droite pour une autre gorgée. Il
laissait passer quelques minutes sans rien dire, sans bouger,
sans regarder qui que ce soit. Il faisait non de la tête trois ou
quatre fois, puis reprenait une gorgée de la main gauche, puis
une autre de la main droite... Et ainsi de suite depuis que
j’étais arrivé.
Finalement, personne ne s’occupait trop de lui. Il nous
faisait sourire, mais son manège était vite devenu lassant.
Julie lui jetait un œil de temps en temps, mais elle parlait
surtout avec l’autre client, un voyageur de commerce, assu -
rément, qui pensait vraiment qu’il avait une chance avec Julie.
Il n’était pas si mal, juste un peu trop drabe.
Moi, je ne disais rien, je les observais discrètement en
pensant que j’aurais mieux fait de poursuivre mon chemin.
Vers vingt-deux heures, la porte noire s’ouvrit et un gars
entra. À peu près trente-cinq ans, peut-être moins, peut-être
plus. Twenty going on fifty… Les yeux très très rouges et un
késse de trompette dans chaque main. Les cheveux courts,
quelques boucles d’oreilles et un tatouage qui dépassait de sa
manche relevée sur son avant-bras gauche. Dehors il pleuvait
comme vache qui pisse et Julie le regarda doucement :
— Bonjour !
— Une vodka straight, siouplaît.
Tout de suite, j’ai remarqué que Julie ne lui souriait pas
de la même manière qu’à nous autres. Avec l’histoire qu’elle
venait de raconter au voyageur de commerce drabe, je devinais
qu’elle devait avoir un faible pour les paumés, de préférence
tatoués. Elle lui servit sa vodka.
— Maudite pluie, han?
Extrait de la publicationLe gars lui fit «oui» de la tête. Sans faire une face de beu
mais sans faire une belle façon, non plus.
Je me rappelle m’être passé la réflexion que, pour avoir
les yeux rouges comme ça, il fallait fumer beaucoup de pot.
Ou alors pleurer pendant des jours. Dans son cas, c’était
difficile à savoir. Il avait une tête à fumer du pot, c’est sûr,
mais c’était aussi possible qu’il ne dormît pas assez. Et il avait
peut-être pleuré. On ne sait jamais, les tatouages, ça ne veut
rien dire… Il tremblait un peu, comme un gars en manque de
quelque chose ou comme un gars qui a eu peur ou froid.
Ou comme un gars qui est en train de perdre la tête.
En fait, il avait l’air bizarre. Pas vraiment inquiétant, juste
bizarre.
Il a bu sa vodka trop vite et il en a commandé une autre,
puis une troisième et une quatrième, qu’il a descendues comme
s’il allait en manquer. Après, il a commandé une bière et une
cinquième vodka. Là, il a ralenti un peu.
Julie le regardait boire avec un brin d’inquiétude dans le
regard. C’était clair, elle avait un faible pour les largués, les
paumés et aussi pour les drogués. Une manière de syn -
drome de l’infirmière, du genre qui a toujours besoin de
soigner quelqu’un.
De notre côté, depuis que le gars aux deux trompettes
était arrivé, nous n’existions carrément plus. Le vendeur d’assu -
rances comprenait qu’il avait de moins en moins de chances,
mais beau joueur, c’est lui qui s’intéressa le premier au trom -
pettiste. Il se pencha vers lui :
— T’es sûr que ça va, mon homme?
— Oui oui…
Julie était contente, il venait de parler pour une autre
raison que pour commander à boire.
— Tu viens d’où?Là, les affaires ont été vite. Très vite. Le barbu qui ne
disait rien s’est levé d’une claque, comme si quelque chose
l’avait piqué dans le cul. On était tous assis au bar et on l’a
suivi des yeux jusqu’à ce qu’il soit arrivé derrière nous. Julie
souriait, mais elle avait un pli sur le front. Le gars s’est arrêté
sec.
— Entéka, les gars, si jamais vous vous faites pisser dans’
face, farmez-vous les yeux, parce que ça brûle en tabarnak.
Et il est reparti, direct les toilettes.
Nous l’avons suivi des yeux et, quand la porte des chiottes
a été refermée, nous nous sommes regardés et nous avons
éclaté de rire. Le gars aux vodkas a juste souri, mais c’était déjà
ça de pris.
Quand le barbu est revenu des toilettes, il s’est rassis et a
commandé une autre bière. Il a bu une première gorgée de la
main gauche, puis une autre de la main droite. Il est resté
immobile et silencieux un petit bout de temps en regardant
les deux késses de trompette déposés sur le bar, il a soupiré
avant de reprendre une gorgée de la main gauche, et ainsi de
suite.
C’est au deuxième silence que le trompettiste a éclaté en
sanglots. Julie est passée de notre côté, elle l’a serré contre elle
et le voyageur de commerce a poussé un profond soupir de
résignation.
Le trompettiste s’est arrêté de pleurer assez rapidement.
Puis il nous a tout raconté.Extrait de la publicationChapitre 2
l s’appelle Jean Gagné et il est trompettiste. Il joue géné -Iralement du reggae et effectivement il fume du pot, un peu
comme fume Bob Marley dans son clip où il disparaît presque
complètement derrière un nuage de fumée bleue et dense.
Jean n’aime pas du tout se faire appeler John ou Jack ou
Ti-Jean. Jean aime se faire appeler Jean, un point c’est tout.
Né en 1970, il joue de la trompette depuis l’âge de huit
ans. Il commence à fumer du pot à l’âge de douze ans, peu de
temps après avoir entendu un album des Whalers. Il devient
un fan. Furieux. Il rêve depuis ce jour de ne jouer que du
reggae. Partout et tout le temps.
Jean est né à Trois-Pistoles. Sa mère était une amie d’enfance
de Victor-Lévy Beaulieu et c’est un peu de la faute de l’écri vain
si Jean a quitté l’école si jeune. Le barbu lui apprenait pas mal
de choses. Il lui racontait ses histoires de fou, et il a été celui
qui lui a donné le goût des livres. Quand il venait lire ses
feuillets d’un genre bien particulier à la mère de Jean, VLB
amenait toujours avec lui une nouvelle aventure, au cœur
de laquelle Jean se perdait, le temps de la lecture faite à sa
mère…
C’était cool. Jean aimait bien voir sa mère sourire. Et elle
souriait toujours quand l’écrivain repartait de chez eux. De
cette époque et de la présence de VLB dans son enfance, Jean
Extrait de la publicationa conservé deux choses : le souvenir d’instants de bonheur
inaltérable et un amour des livres et du cinéma qui ne le
quittera jamais. Depuis sa tendre enfance, Jean dévore tout.
Et à part la trompette qui chaque fois, instantanément, et ce
dès les premières vibrations du cuivre, le met dans un état de
contemplation admirative, la lecture le ramène toujours à
un bonheur qu’aucune drogue n’arrive jamais à lui faire
atteindre.
Quand il lit, Jean se sent comme lorsqu’il était enfant.
Reggaeman, punkoïde avant l’heure de sa petite ville, il
bouffe du Ludwig Von 88, du Mano Negra, des Carayos et du
ska punk anglais. En juin 1986, l’encre de son diplôme de
cinquième secondaire encore humide (il avait promis à sa
mère de le terminer), Jean s’installe sur le bord de la 132, le
pouce en l’air et la crête orange au vent. C’est à Montréal en
ville que Jean devient le trompettiste qu’il rêvait d’être, un
peu comme Abel Beauchemin, le héros de VLB, presque vingt
ans avant lui.
Même s’il survit comme il peut pendant les dix premières
années de sa vie montréalaise, pas une seule seconde Jean ne
s’éloigne de son rêve. Et depuis quelques années, il arrive à
s’organiser somme toute assez bien, compte tenu de la
place qu’occupent la musique et la culture dans la vie des
Québécois. Financièrement, ce n’est pas encore tout à fait ça,
mais ça roule. Tous les ans, un peu après les fêtes, il part se
refaire dans le sud. Engagé sur un bateau, il fait danser les
madames qui dépensent leur fric en se payant des croi sières.
Ça dure à peu près quatre mois, jusqu’à la fin avril. Il
remonte ensuite à Montréal (en s’arrêtant quand même un
peu à New York pour acheter des disques et voir des shows)
et il prend le printemps pour former un groupe, organiser
son été et ses affaires. Il joue dans des bars ou dans des soirées
Extrait de la publicationprivées et il tourne en région généralement tout l’été avec un
répertoire funk qui fait danser les minettes dans l’un ou l’autre
des cent soixante-quatorze festivals québécois. Ça aussi, ça
dure environ quatre mois.
En septembre, il arrive généralement à survivre avec les
quelques cennes qui lui restent s’il n’a pas trop fait la fête
pendant la belle saison. Il joue dans des bars à Montréal ou
dans des cabarets et, le reste du temps, il le passe dans un
studio qu’il partage avec son grand chum Dubré à enregistrer
d’autres musiciens, pour la plupart des rastas, des
reggaemen, des dj ou des dubmen.
Quand Noël arrive, il ne lui reste jamais d’argent. Il se
trouve quelques petites gigs pour boire à l’œil, dans des
partys surtout et, quand les fêtes sont finies, il rend visite à sa
mère, se fait nourrir et puis repart, toujours un peu à
contrecœur. Il passe un autre quatre mois sur un bateau,
n’importe lequel, le temps de se ramasser quelques milliers de
dollars, puis il remonte dans le nord et se refait une saison.

L’hiver dernier, le house band du Queen of the Caribbeans
était vraiment très hot. Le plus hot que Jean ait jamais entendu !
Le chef tirait comme un malade… Et il y avait Carl, l’autre
trompettiste…
— Mon vieux crisse de fou d’Carl... Y fumait pis y buvait
comme un trou pis y’avait l’air d’une vieille sorcière malade
mentale quand y blowait dans son horn.
Jean a jammé avec Carl tous les soirs de sa dernière
croisière, après les bals et les spectacles. Et le reste du temps,
il a écouté le vieux lui raconter les histoires gelées de sa vie de
nomade illuminé. Ces histoires, il les a entendues des dizaines
Extrait de la publicationde fois : la Gaspésie de son enfance; Montréal en 45; New
York et puis toutes les routes de tous les États des States
au complet! Mais surtout, ce sont celles concernant Jayne
Mansfield qui revenaient le plus souvent. Elle avait été le
grand amour fou de Carl. Jayne était morte accidentellement
il y avait presque quarante ans déjà.
Le vieux Carl avait circulé sans arrêt depuis son départ de
la Gaspésie soixante ans auparavant, et ce, sans jamais remettre
les pieds au Québec. Quand il en parlait, c’était comme s’il
parlait du paradis. Les yeux dans le vague, presque mystique,
il évoquait son St. Louis d’Gaspe Peninsula comme un pèlerin
parle de la terre promise. Carl s’en était forgé une image telle
que ça faisait sourire Jean qui, lui, savait bien que cette
Gaspésie-là n’existait plus, que ce Québec-là n’avait jamais
vraiment existé.
— Mon vieux Carl… Crisse…
Extrait de la publicationRemerciements
Merci à Thomy, pour l’image du cimetière en plein bois;
à Félix pour la fraîcheur et la vivacité de ses seize ans; et à
Pierrette (qui n’aura pas eu le temps de lire cette histoire), là
où elle est aujourd’hui, pour l’amour de la vie...
Merci aussi à Coco, pour le Mac de secours.
Extrait de la publicationMichel Vézina
Michel VézinaAsphalte et vodka
roman
Quand Jean propose à Carl de le ramener dans son Asphalte et vodka
village natal de St. Louis d’Gaspe Peninsula, peut-il se
roman
douter de l’ampleur de l’aventure qui s’annonce ?
De Tampa Bay en Floride à Matapédia au Québec, en
L’auteur passant par les bayous de la Louisiane, les bas-fonds de
New York et le Chinatown de Montréal, ce n’est pas tout Michel Vézina est chroniqueur littéraire et
Éric Le Ménédeu, théâtral à l’hebdomadaire culturel ICI. Ilà fait vers cette improbable terre d’origine que voyagent
Semblant d’éclaircie, 2003.
signe la chronique «Veni Vidi Vézina» dansles deux trompettistes, dans le vieux station déglingué deHuile et caseïne sur toile,
le Mouton Noir, journal d’opinion dont il a48 pouces X 40 pouces. Carl White, mais vers un destin mouvant qui leur donne
été le rédacteur en chef de 2001 à 2002. Il a
l’impression d’un jardin d’une grandeur telle qu’ils n’en
voyagé dans plus d’une vingtaine de pays à
connaissent pas encore les limites. Il y a la route bien sûr, faire le clown, le régisseur et le comédien
Éric Le Ménédeu vit et travaille la musique, l’alcool, la dope... et la route encore, forain. Il est le fondateur du Cochon sou -
à Montréal depuis 1994. Ses
riant, théâtre ambulant, et il a coréalisé deux l’asphalte et la vodka, et la tequila... et encore la route,
pein tures représentent souvent
documentaires : Singing Bridges (1991) et Letoujours la musique, et puis une robe, rose saumon, unede larges ciels nuageux et
mou2116, André Fortin, cinéaste (2001).robe avec laquelle Carl danse tous les soirs depuis près devants surplombant de minces
bandes de paysages, moments quarante ans et qui aurait appartenu à la légendaire Jayne
discrets de contemplation glanés Mansfield. Mais ça c’est lui qui le dit. Et il en dit des
au passage lors de ses déplace- choses, Carl. Et Jean écoute, entend cette langue de l’exil
ments. Parfois il lâche les pin -
qui se raconte, qui invente et qui rêve, cette langue qui
ceaux pour jouer de la trompette.
ne ressemble à aucune autre langue, si ce n’est à celle du
cœur et de la dépossession.
Les voisins du sud diraient sans doute d’Asphalte et vodka
qu’il s’agit d’un road novel, et pourquoi auraient-ils
toujours tort, les voisins du sud ? D’autres parleront pro -
ba blement d’un « roman du pays», au sens le plus vaste,
le plus noble du terme. Une chose demeure, ce roman
constitue, jusque dans ses excès, peut-être surtout dans
ses excès, à la fois un remarquable éloge de l’incontour -
nable territorialité qui habite chacun de nous et une
somptueuse fête du langage.
www.quebec-amerique.com QUÉBEC AMÉRIQUE
Extrait de la publication
Conception graphique : Isabelle Lépine
Asphalte et vodka Michel Vézina
Photo : © Martine Doyon

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