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Ataraxia

De
207 pages
Dans un monde harmonieux qui a vu
l’avènement d’une humanité améliorée,
paisible et asexuée, la violence est la
seule chance de survie pour les factions
rebelles en voie d’extinction.
Alizé Meurisse, écrivain et plasticienne,
vit à Paris. Ataraxia est son quatrième
roman.
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couverture

Alizé Meurisse

Ataraxia

 

Dans un monde harmonieux qui a vu l’avènement d’une humanité améliorée, paisible et asexuée, la violence est la seule chance de survie pour les factions rebelles en voie d’extinction.

 

Alizé Meurisse, écrivain et plasticienne, vit à Paris. Ataraxia est son quatrième roman.

 

EAN numérique : 978-2-7561-1150-6

 

EAN livre papier : 9782756111414

 

www.leoscheer.com

 

DU MÊME AUTEUR

 

Pâle sang bleu, Éditions Allia, 2007.

Roman à clefs, Éditions Allia, 2010.

Neverdays, Éditions Allia, 2013.

 

© Éditions Léo Scheer, 2017

www.leoscheer.com

 

ALIZÉ MEURISSE

 

 

ATARAXIA

 

 

Éditions Léo Scheer

 

À Francisco Soriano

 

VIOLATORS WILL BE PROSECUTED

RAPE ME

 

« Geezers need excitement. If their lives don’t provide it, they stay inside violence. Common sense, simple common sense1»

THE STREETS, Original Pirate Material

 

Une femme coule irrévocablement vers les profondeurs d’une station de métro. Elle se tient immobile sur la langue métallique de l’Escalator. Le tapis de marches est ravalé par le sol de marbre, et le clic-clac métronomique de ses talons résonne sous les voûtes. Elle progresse dans un couloir interminable. Interminable aussi, la solitude de ses pas dont l’écho rebondit contre toutes les parois, en un kaléidoscope de claquements. L’espace s’étend comme une tache d’huile, les boyaux se dilatent, les ramifications se multiplient.

Sur les postes de vidéosurveillance, la station affiche ses trouées sous tous les angles. Le mur d’écrans révèle l’indécence cubiste d’un paysage souterrain à la peau de marbre pâle, veinée, et parée de lustres cristallins.

La femme est visible dans plusieurs cases, simultanément.

Un homme lui emboîte le pas.

Il porte un blouson sans manches dont le dos est brodé d’un nom de gang : « VIOLATORS ».

Les écrans se brouillent les uns après les autres.

Seule une caméra reste connectée.

L’homme s’en approche rapidement. On ne distingue que ses yeux qui toisent l’objectif à travers son masque de catcheur mexicain.

Il décoche un mouvement sec du bras gauche, et c’est le trou noir.

Des blousons affluent de tous les côtés, denim ou cuir, brodés ou peints, tous estampillés du même mot : « VIOLATORS ».

Ils suivent le premier de près.

Le battement des pas et le rythme du cœur s’accélèrent.

Les talons frappent contre le granit lustré et impénétrable. L’écho est de plus en plus entêtant.

La femme est empoignée et traînée dans des W.-C. publics d’un blanc d’hermine.

Dans la cabine de surveillance, tous les écrans ressuscitent en clignant des yeux comme un dormeur qui s’éveille péniblement.

Les couloirs sont vides, les escaliers immobiles, les plateformes désertes.


1 « Les mecs ont besoin d’excitation. Si leur vie en est dépourvue, ils s’installent dans la violence. Bon sens, simple bon sens. »

ABSENCE DE TROUBLE

 

L’ataraxie (du grec ataraxia, signifiant « absence de trouble ») apparaît d’abord chez Démocrite, et désigne la tranquillité de l’âme résultant de la modération et de l’harmonie de l’existence.

L’ataraxie devient ensuite le principe du bonheur (eudaimonia) dans le stoïcisme, l’épicurisme et le scepticisme. Il s’agit d’un état de profonde quiétude, découlant de l’absence de trouble ou de douleur.

L’état d’ataraxie n’est pas uniquement une affaire mentale : afin de mieux faire apparaître la relation entre le corps et l’esprit dans ces doctrines, il convient de souligner la place centrale qu’y occupent les exercices corporels. L’ataraxie est en effet liée (de façon non nécessaire) à l’aponie, ou absence de troubles corporels. Selon Épicure, ces deux états conjugués mènent à l’euthymie.

Le terme « euthymie » provient du grec eu, « bien », « heureux » et thymia, l’« âme », le « cœur ». Démocrite avait préconisé l’euthymie comme règle de vie, comme idéal de constance sereine, de santé psychique.

L’euthymie pourrait se définir comme une modération de l’espoir aboutissant à un repos spirituel (le Samādhi, dans la méditation bouddhique).

DÉJÀ-VU

 

Une speakerine en pull-over fantaisie présente le journal.

Derrière elle, une carte interactive de la ville évolue en trois dimensions. Les immeubles s’étendent à perte de vue : toujours plus haut, toujours plus dense. Les grues de construction font la course au ciel.

Une voiture américaine circule sur une autoroute moderne. Elle est alimentée à l’énergie solaire grâce à des panneaux parfaitement intégrés au design classique du véhicule.

L’automobile sort de la voie à grande vitesse, longe un champ d’éoliennes et se dirige vers les studios de cinéma XeroX.

À l’entrée des studios, la cabine de contrôle est occupée par un homme épinglé d’un badge avec son prénom : Thomas.

Face à lui, un poste de télé portatif diffuse un match de baseball.

Thomas s’endort. Ses yeux se ferment, sa bouche s’entrouvre, l’écran se brouille légèrement avant d’afficher un fond d’écran neutre, parcouru par un mouton de cartoon. Lentement, le mouton vient se heurter aux parois de l’écran qui réorientent aussitôt sa trajectoire.

Boing – boing – boing.

L’auto se présente à l’entrée des studios. Au volant, un trentenaire plus propre sur lui que véritablement beau.

« Eh ! Thomas ! » lance-t-il en direction de la cabine.

Il n’obtient pas de réponse. Aussi imperturbable que son économiseur d’écran, Thomas a le sommeil lourd et le ronflement paisible.

Darius klaxonne.

Thomas se redresse enfin et la télé s’éveille immédiatement sur le match de baseball. On annonce le joueur Androgen® du match.

Thomas relève la barrière automatique et salue Darius de la main, avec un sourire d’excuses.

Darius se gare et pénètre dans un bâtiment marqué Light One. Il traverse un long couloir au plafond d’une hauteur titanesque, dont les murs sont couverts de posters qui se succèdent, comme des portraits d’ancêtres, en une longue frise chronologique.

Tous promeuvent le même film : Casablanca.

Des visages différents se déclinent au fil des remakes, bien que certains acteurs aient conservé leur rôle dans plusieurs versions successives.

Une jeune femme sourit sur plusieurs posters récents. Si la typographie varie, son nom apparaît chaque fois en grands caractères : NATASHA EMPIRICUS.

Darius pousse la porte d’un hangar plongé dans la pénombre et rempli du sol au plafond de matériel d’éclairage.

Il actionne l’interrupteur.

Fondu blanc.

YOU HAD ME AT « HELLO »

 

Un spot aveuglant surexpose la totalité de l’écran du moniteur. La mise au point se précise, l’exposition lumineuse est ajustée. On distingue le visage de la jolie Natasha Empiricus vêtue d’un tailleur à épaulettes. Natasha est le corps d’ILSA :

 

ILSA — J’ai une histoire à vous raconter.

RICK — Est-ce qu’elle finit bien ?

ILSA — Je ne le sais pas encore.

RICK — Allez-y, ça vous viendra peut-être en parlant.

ILSA — Imaginez une jeune fille qui vient d’arriver d’Oslo et seule à Paris…

 

Darius se laisse hypnotiser par la fenêtre numérique de son moniteur. L’actrice s’y détache sur un fond vert fluo.

 

ILSA(suite) — Chez ses camarades, elle rencontre un homme dont on lui a beaucoup parlé, un grand homme, un homme courageux. Il lui découvre un monde merveilleux de connaissances, d’idées et d’idéaux. Tout ce qu’elle sait, tout ce qu’elle devient, elle ne le doit qu’à cet homme. Et elle l’admire et ressent pour lui ce qu’elle suppose être l’Ataraxie

 

Le décor original du classique de 1942 transparaît. La voix monocorde de Natasha est avalée par la douce mélopée de celle d’Ingrid Bergman.

 

« Coupez ! » crie le réalisateur après une longue pause.

Un membre de l’équipe vient vérifier les réglages :

« Les vecteurs partent dans tous les sens. Il faut me régler ça plus précisément, Darius, s’il te plaît.

— Un problème technique, le moniteur émet des signaux fantômes… Il faut le changer, je reviens tout de suite. »

Darius longe une série de couloirs en enfilade et se dirige droit vers une issue de secours. Il ouvre la porte, jette un coup d’œil circulaire sur la ruelle : droite – gauche, personne.

Il s’accroupit entre deux grosses poubelles.

Aux aguets, il sort une boîte métallique de la doublure de sa veste.

La boîte contient une cigarette et un livret d’allumettes.

De sa poche, il extrait une paire de gants chirurgicaux et une charlotte pour protéger ses cheveux. Il enfile le tout, allume la cigarette et tire une longue bouffée de toute la profondeur de ses poumons. Il scrute la ruelle d’un œil inquiet avant d’expirer un nuage gris-bleu.

BANG !

Un peu plus loin, une autre porte s’ouvre bruyamment. Un chariot de nettoyage en surgit, poussé par un technicien de surface en combinaison blanche.

L’homme regarde vers les poubelles.

Une porte se referme sur un courant d’air, Darius a disparu.

Sa cigarette encore fumante gît sur le sol. Elle se consume irrémédiablement, comme un type poignardé se vide de son sang.

MUSÉE D’HISTOIRE POST-NATURELLE

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