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Atlantide

De
106 pages

Sira, la belle Sénégalaise, verra-t-elle le ballet des dauphins tant attendu dans ce bateau qui l’amenait de Ziguinchor à Dakar, où elle devait retrouver son jeune amour de mari, Farba, qui lui-même rentrait impatient d’un bref séjour européen ? Ces retrouvailles devaient être un autre point fort dans la vie mouvementée du couple.

Depuis les bancs du lycée où ils se sont rencontrés, jusqu’à ce jour fatidique, que de péripéties !


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Couverture

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95909-6

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À ma fille Xadija

À sa courageuse et sublime mère

Que je sais pourtant inconsolable

Atlantide

 

 

Sira avait acheté son billet quatre jours auparavant. Dans ses bras, Khadim, son fils, âgé seulement d’un an et demi, était radieux. Le voyage s’annonçait beau. Comme le temps qu’il faisait à l’embarcadère de Ziguinchor.

À quelques heures du départ, le bateau grouillait de monde : des étudiants, des militaires, des artistes, des touristes, des commerçants…

Il y avait même un orchestre et une équipe de football.

Sira était pressée de retrouver son jeune mari, après un court séjour au sud du pays.

Des enfants, certains sur le dos de leur mère, malgré la corvée des paniers, d’autres jouant entre les rangées de chaises, semblaient à la fête dans le bateau.

On aurait dit que, sur cette terre rebelle, la gaieté du bateau voulait, à jamais, enterrer la hache de guerre et répandre sur les flots marins le message de la paix.

Du restaurant se dégageaient déjà les bonnes odeurs des repas de fête.

Le Joola. Pour un nom de bateau cela avait semblé étrange au début. Il y avait quelque chose qui dérangeait. Une pudeur rompue. Une provocation. Un défi. Un tacite consensus cassé sur cette terre de la tolérance. Une prémonition peut-être.

Mais au fil du temps, ce joli nom collait comme un gant à cet immense édifice qui affrontait inlassablement, contre vents et marées, les flots de l’Atlantique et les eaux dormantes du fleuve Casamance.

Sira était silencieuse. Le visage tourné vers le hublot, elle pensait à son jeune mari, Farba, qu’elle devait retrouver dès le lendemain, à l’arrivée du bateau à Dakar. Farba lui-même serait de retour le soir, en provenance de Paris, pour retrouver sa Sira chérie et son fils Khadim.

Deux mois auparavant, ils avaient décidé de se séparer momentanément et pour la première fois depuis deux ans et demi qu’ils étaient mariés. Une courte séparation, disaient-ils, le temps des vacances. Farba avait pris l’avion pour la France alors que Sira partait retrouver sa sœur Dieynaba à Ziguinchor, dans le sud du pays, en emmenant son fils, Khadim.

Le voyage aller n’était pas facile pour Farba. En vérité, depuis longtemps il voulait partir en vacances en France. Ses multiples demandes de visa avaient buté sur un refus catégorique de la part du consulat de France à Dakar. Que de frustrations et d’humiliations. Plusieurs fois il s’était levé à l’aube pour aller faire la queue au consulat de France à Dakar. Au petit matin, il trouvait toujours une foule nombreuse parquée devant des barrières placées deux rues avant le bâtiment de l’ambassade, sous l’œil sévère de vigiles qui semblaient formés pour une situation d’insurrection.

Sur cette rue proche de la mer, à cette heure matinale, soufflait un vent glacial. Glacial comme le visage de ces centaines d’individus venus chercher un tampon sur leur passeport. Parmi cette foule, une majorité de jeunes, garçons et filles. Certains, une petite minorité, arrivaient pourtant à décrocher le sésame. Plusieurs fois, il avait rencontré, aux alentours de l’ambassade, sur les rues sinueuses entre les barrières et les portes blindées, de jeunes filles aux anges, brandissant fièrement le visa sur leur passeport, alors que lui et des milliers d’autres étaient encore recalés. À la question de savoir la raison de ce refus de lui délivrer le visa, l’agent français préposé au guichet répondait toujours par : « On n’est pas obligé de vous dire la raison ». Mais Farba, qui en avait vu d’autres, trouvait toujours la force de reconstituer un nouveau dossier pour revenir à la charge et demander à nouveau le visa. Il en était à sa énième tentative.

Le vent était de plus en plus fort et glacial sur cette rue transformée en lieu d’attente pour les nombreux candidats au visa. Des candidats en station debout depuis l’aube. De petits groupes de conversation se formaient spontanément. Chacun essayant de trouver chez l’autre le tuyau qui lui éviterait le renvoi de son dossier.

D’ailleurs, dans cette ambassade, les dossiers n’étaient pas retournés au propriétaire en cas de refus du visa. Pas plus que l’argent déposé. Beaucoup d’argent.

En voyant tout ce beau monde, Farba, lui, le gestionnaire, se mit à tenter un petit calcul. Il est vrai que si on multiplie le montant déposé par chaque demandeur de visa par le nombre très élevé de candidats venant tous les jours faire le pied de grue ici, cela fait des milliards chaque année. Et si on sait que cette scène se répète tous les jours dans des centaines de pays à travers le monde, on comprendtout le sens de la « coopération ». Un bon pactole expatrié vers ces pays qui prétendent nous aider. Avant on pompait les matières premières, aujourd’hui on pompe directement l’argent frais des sous-développés que nous sommes. C’est plus propre. Aucune transformation à faire. Consommation directe. L’argent part, et nous, on reste.

Après une maîtrise à la faculté des sciences économiques de Dakar, Farba avait pu décrocher un emploi respectable dans une entreprise de la place. En quatre ans de carrière, il avait même pu, grâce à son sérieux et à ses compétences, se faire une place dans le comité de direction de l’entreprise, alors qu’il n’avait pas encore trente ans. Mais que de sacrifices et de privations pour en arriver là !

Né dans une famille modeste mais digne, Farba avait toujours cette impression qu’il devait faire plus que tout le monde pour espérer la même chose. D’ailleurs, ce n’était pas seulement une impression, il était convaincu que ses chemins étaient toujours les plus longs et les plus difficiles. Il se plaisait à croire que, même pour chercher quelque chose dans ses propres poches, il mettait d’abord la main dans la poche vide, avant de retrouver l’objet recherché dans l’autre poche. Ses premières tentatives n’étaient jamais les bonnes ou étaient, en tout cas, très fastidieuses. Rien ne lui était donné d’avance. Dans son parcours scolaire, il se rappelait toujours quelque deux ou trois faits qui l’avaient marqué. Il y en avait bien d’autres, plus lourds de conséquences sûrement. Mais ces événements l’habitaient et avaient peut-être forgé son caractère introverti et volontairement solitaire.

En classe de CM2, alors âgé de douze ans environ, il n’avait pu donner assez rapidement la bonne réponse lors d’une séance de « calcul mental » qu’affectionnait son instituteur. Ce monsieur au teint noir indigo avait les yeux rougis par l’alcool et les dents noircies par la cigarette et le kola. Il ne devait pas être loin de la retraite. Il conduisait une vieille mobylette que plusieurs coups de pédales n’arrivaient pas à faire démarrer. Alors il se mettait à la pousser jusqu’à en perdre le souffle. Et lorsque l’engin acceptait enfin de démarrer, le vrombissement qu’il produisait était tel qu’il arrivait même à couvrir la clameur des nombreux élèves dans la cour.

Un jour, alors qu’il était arrivé en retard, sûrement à cause de sa célèbre mobylette, le klaxon, qu’il avait actionné pour éviter un élève qui s’attardait au niveau de la grande porte d’entrée, se coinça et se mit à émettre un son continu et désagréablement aigu. L’élève ne dut son salut qu’à un réflexe qui le fit plonger latéralement sur le sable, évitant ainsi l’engin monstrueux.

Tout le reste de l’établissement venait de regagner les classes. Un lourd silence régnait donc dans l’enceinte de l’école. Dans ce décor, le vacarme que produisait le moteur de la mobylette, combiné à celui de l’avertisseur sonore coincé, faisait se détourner tous les élèves vers les portes des classes qui, toutes, donnaient sur la grande cour. Le spectacle avait duré une bonne dizaine de minutes, l’engin refusant de se taire à l’arrivée du maître. Et lorsque, par un stratagème qu’il était sûrement seul à connaître, M. Diongue, c’est son nom, arriva enfin à arrêter le vacarme, le silence qui régnait déjà dans l’établissement fut comme démultiplié, avant que ne suive une clameur faite de fous rires et de commentaires très salés de la part de tous les élèves. Évidemment cela ne dura pas longtemps, les maîtres de classes eurent vite fait de faire régner le silence. Mais le sujet de conversation pour la prochaine récréation était tout trouvé.

Monsieur Diongue était connu comme le « tortionnaire » de cette école primaire de Thiès, une grande ville de l’intérieur du pays. Un des tortionnaires devrait-on dire. Car à cette époque les maîtres étaient considérés par les écoliers comme des demi-dieux ; et certains d’entre eux profitaient de ce statut pour terroriser les jeunes élèves.

Lorsque donc Farba hésita à donner la bonne réponse à la question « 9 fois 8 ? », pas parce qu’il ne connaissait pas la réponse, mais juste parce qu’il n’avait pas entendu clairement la question, M. Diongue s’empressa de le punir. Il le fit venir au tableau, le sermonna longuement et pinça son index gauche entre deux règles en bois, jusqu’à ce qu’une tache de sang apparaisse sous l’ongle. La même opération fut répétée avec l’index de la main droite. Il invita ensuite d’autres élèves, qui eux avaient eu la chance de donner la bonne réponse à la question qui leur avait été posée, à venir sentir l’odeur que dégageaient les aisselles de Farba qui, disait-il, ne s’était pas lavé ce matin-là. Ce qui évidemment était totalement faux. Farba, même s’il ne sentait pas la lavande ni ne portait des habits de prince, était habitué par sa formidable mère à une hygiène irréprochable.

Le premier supplice, celui des deux règles en bois, n’avait pas donné la réaction attendue par le maître. Connaissant bien Farba, l’enfant assez brillant mais timide, il savait là où il pouvait lui faire le plus mal.

À plusieurs occasions, Farba avait montré sa grande sensibilité, largement au-dessus de la moyenne pour son âge.

Lors d’une visite à une exposition de tableaux, aux Tapisseries de Thiès, il avait émerveillé l’assistance. Devant M. Diongue qui conduisait la classe à cette exposition, il avait non seulement posé des questions très pertinentes au peintre, mais il avait pris la parole pour compléter les explications de l’artiste. Il avait décortiqué le fond et la forme d’un tableau montrant la solitude d’une mère qui avait perdu son unique enfant. Il avait expliqué le choix des couleurs sombres au-dessus de la tête de la femme, formant un nuage de tristesse. Il avait disserté sur la position de la dame qui avait les genoux posés sur le sol caillouteux, comme dans une prière, tournant le dos à un rayon de soleil, comme si elle avait perdu tout espoir.

Et alors que tout le monde louait la clairvoyance et la perspicacité du jeune homme, ce dernier surprit même le peintre en notant qu’une des mains de la dame était fermée, formant un poing vigoureux. Relevant cette curiosité pour une séance de prière, il avait terminé sa « démonstration » en affirmant que cette dame était loin d’abdiquer et qu’elle se préparait à d’autres combats de la vie. L’artiste peintre lui-même en était subjugué, il n’avait pas prévu cette explication, ni même noté ce détail sur son propre tableau.

M. Diongue savait donc que le seul fait d’exposer Farba devant ses camarades, près du tableau noir, était déjà une grande punition pour lui. La douleur physique que ressentait Farba, ce jour-là, n’était rien par rapport à la souffrance morale qui le tenaillait. Farba était un élève tranquille. Même pendant la récréation, il se tenait toujours à l’écart des chahuts de ses camarades. Pourquoi Monsieur Diongue l’avait-il puni de la sorte ?

Depuis ce jour, le regard que Farba jetait vers M. Diongue n’était plus celui d’un enfant. Il y avait déjà dans ce regard l’expression silencieuse mais ferme d’un refus de toute injustice.

Un autre événement que Farba considérait comme digne d’être retenu dans les péripéties de sa vie d’écolier s’était déroulé après son brevet de fin d’études moyennes. En classe de seconde au lycée, il venait de perdre l’aide scolaire qui lui était accordée depuis trois ans, du fait d’un intendant véreux décidé à brouiller les cartes pour accorder la même aide à un élève du même nom que Farba. Lorsque Farba se présenta à l’intendance pour retirer sa bourse, on lui fit savoir que le paiement avait déjà été effectué. Farba pensa d’abord à une mauvaise blague. Mais lorsque l’intendant lui montra la feuille d’émargement il comprit qu’il venait encore d’être la victime d’une injustice. Il ne voulut pas se laisser faire au départ. Ainsi, après tous les recours possibles au sein du lycée, il décida de se rendre à Dakar, au ministère de l’éducation nationale.

Son père lui remit l’argent du billet aller-retour avec même un peu d’argent de poche, sans manquer, au préalable, d’émettre des doutes sur l’opportunité de ce voyage. Le père de Farba était un homme d’une rigueur et d’une probité exemplaires. Fervent musulman, il ne semblait pas attacher une très grande importance aux choses de la vie. Pourtant il avait inscrit tous ses enfants à l’école française après un passage obligé, pour chacun d’entre eux,à l’école coranique du quartier. Et il se chargeait lui-même de toutes les démarches administratives nécessaires. Farba aimait son père. Mais cet amour était comme dilué, d’abord dans l’amour immense qu’il portait à sa mère, mais surtout dans les rigueurs que son père lui faisait subir périodiquement. Le jeune Farba ne comprenait pas souvent la portée éducative de ces corvées.

Par exemple, il ne comprenait pas l’acharnement qu’avait son père à le réveiller tous les matins à l’aube pour la première prière du jour. Et s’il tardait à se lever, les coups que son père portait à la porte de sa chambre étaient si forts qu’il était obligé de se lever pour arrêter le supplice. Farba n’avait jamais compris pourquoi il fallait se faire mal pour prier. Selon lui, la prière devait être un acte libre, loin de toute contrainte. Aussi n’avait-il que mépris pour tous ces nombreux « pratiquants » qui voulaient faire de leurs automatismes le gage d’une reconnaissance sociale. Prier est un acte fort d’humilité, d’isolement et de recueillement. C’est un acte de foi. Il vient du plus profond du cœur.

Certains, parce que leurs muscles n’obéissent pas aux interrogations de leur cœur qui les alourdissent et au désordre qui les entoure, pensent que les génuflexions leur ont déjà réservé la meilleure place au paradis.

Prier sans rien attendre, ni sur terre ni dans l’au-delà, voilà une entreprise bien difficile.

Pendant l’hivernage, qui correspondait aussi à la période des vacances scolaires, les travaux champêtres...