Au carrefour des routes en obliques

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Mais c’était surtout dans la compagnie de Christine son amie qu’elle trouvait la joie et la chaleur du partage. Entre ses tâches ménagères et l’amour de son mari, Catherine s’épanouissait lentement, comme une fleur de pavot en pleine déhiscence. Les jours ainsi passaient à Cires-lès-Mello, soudés les uns aux autres, dans ce train… immuable jusqu’à ce matin, 2 avril 1976.



« Générosité et amour, douleur et incertitude. J’ai beaucoup voyagé avec ce livre. » E. L.

« Le charme rafraîchi et bouleversant d’un vieux film en noir et blanc servi par une plume convaincante. » C. G.

« Quelle histoire ! Mon Dieu ! Mais quelle histoire !!!… » M. M.



Benjamin BISSAI est né au Cameroun en 1966. Diplômé de Polytechnique de Yaoundé et de Télécom Bretagne, il exerce comme ingénieur depuis une vingtaine d’années.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782953786101
Nombre de pages : non-communiqué
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1 Ça commence comme ça Catherine est seule sur le balcon. Le temps se rafraîchit avec le soleil déclinant mais elle sent à peine le froid ves-péral qui s’engouffre par les créneaux de briques et lui hérisse le poil et la peau. Elle est vêtue légèrement et semble figée devant le tableau panoramique que la ville offre dans la vallée en contrebas. Ce soir a renouvelé son espoir. Pourtant, il ne libère pas la jeune femme de cette tristesse gluante, collante devenue son ombre depuis quelques temps, surtout depuis qu’elle est arrivée dans ce pays. Elle semble regarder droit devant elle. En réalité, à six mille kilomètres et vingt ans de là, son esprit rêveur parcourt nonchalamment la campagne des Cévennes de son enfance. Là-bas aussi, c’est le soir. Les râles d’eau, suspectant les prédateurs que le crépuscule réveille, se retran-cheront bientôt au cœur des roseaux et les pies-grièches, repues de lézards verts et de petites grenouilles traqués tout le long de la journée, ont déjà commencé à regagner leur nid… Catherine rêve mais sa main droite, dans une poche de sa veste de toile à large échancrure, caresse machinalement une feuille de papier :
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« Donc je peux te retrouver ? Oh ! Pierre… Tu étais là, tu m’attendais », murmure-t-elle dans un sursaut. Elle abandonne le paysage que le sombre manteau de la nuit équatoriale recouvre de plus en plus et se dirige d’un pas lent en bout de terrasse, vers sa chambre. « Sois forte, Catherine, tu te l’es promis ! », marmonne-t-elle en serrant ses poings roses. Une bouffée de vent frais s’engouffre quand elle ouvre la fenêtre. Au dehors, les frondaisons des grands arbres s’agi-tent avec grâce, emplissant le commencement de la nuit de légers froufrous. Le double battant fermé, elle rabat les pan-neaux vitrés et tire les rideaux. Il fait bon dans la pièce où flotte une agréable odeur de musc, vestige d’une occupation antérieure. « C’est fini Catherine, tu dois te ressaisir ma vieille. Maintenant ! » Elle sent monter en elle une forte détermination. Des yeux, elle cherche sa paire de baskets. Ses bagages ne sont pas encore vraiment défaits. Elle n’en trouve qu’un pied et se demande si le second n’est pas resté au Maroc. Tant pis, elle se contentera des espadrilles qu’elle trouve laides et vieil-lies. Elle s’est jurée plusieurs fois de s’en débarrasser mais elle les traîne encore partout. Elle se chausse et sort. * Dans la cour, entre deux goyaviers, Haziz, étendu sur un hamac, feuillette une bande dessinée. — Je t’accompagne ? lui demande-t-il de son ton protec-teur, comme d’habitude.
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Catherine secoue négativement la tête. — Merci ! Ça ira. Je fais tout juste les cent pas ! Mais il y a Georges qui dort. Tu veux bien t’occuper de lui s’il se réveille. S’il te plaît ? Haziz opine du chef et la regarde s’éloigner en faisant crisser les cailloux sous ses pas. Un projecteur fixé sous une gouttière étire son ombre mince et fantomatique loin devant elle. * Les ruelles sont désertes et l’éclairage parcimonieux. Devant les portails de ce quartier chic, les veilleurs appelés ici « gardiens de nuit », d’un certain âge pour la plupart, sont assis sur un tabouret ou étendus sur des morceaux de cartons. Certains sont presque assoupis. Dans la journée pour faire vivre une famille souvent nombreuse, ces hommes origi-naires du nord Cameroun, ou des pays voisins font du re-passage de vêtements. Ils sont jardiniers, plombiers, cordonniers, cireurs de chaussures, tailleurs d’ongles, repriseurs de vête-ments, tout ce qui se trouve comme petits boulots ambu-lants. Et le soir, ils deviennent veilleurs… A-t-on d’autre choix quand on gagne 80 F par mois en cette année 1981 ? Il faut bien vivre. Catherine ignore tout de cette réalité profonde mais s’in-terroge en revanche sur l’utilité d’un factionnaire vieux et à moitié endormi. Sur la grand-route, plus éclairée, de larges banderoles annoncent un concert de Prince Nico Mbarga. Une jouvencelle et son amoureux, bras dessus, bras dessous, cheminent en sens inverse de l’autre côté.
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* Catherine est une jeune Française arrivée au Cameroun avec son fils Georges il y a trois jours. Une lettre d’un ami, à la fois mot du guet et patte blanche, leurs a ouvert les portes de l’Ambassade du Maroc à Yaoundé. Son seul objectif : un homme. C’est certain maintenant, grâce au bout de papier qu’elle a au fond de sa poche : ELLE PEUT LE RE-TROUVER. En bordure de route, une propriété sans enclos laisse voir sous des jets d’eau éclairés, un très beau jardin. Illusion ou réalité, il ressemble étrangement à celui qu’elle a quitté sans se retourner et qu’elle devine maintenant totalement re-conquis par la nature qu’elle s’était évertuée à tenir éloignée. Ah ! Son petit jardin ! Sa terre tendre et sobre qui ne savait se refuser ni aux cornouillers qu’elle enfantait si souvent, ni aux rapines familières du millepertuis. Elle ne les cultivait pas. Mais, représentants tenaces d’une nature sauvage aux aguets, ils s’imposaient toujours à ses roses. En quelques secondes, elle imagine d’inextricables buis non taillés la narguant, puis conspuant la serpe maintenant rouillée et probablement recouverte d’une terre saturée de silice dans un coin de la cour. Il se passe des choses en cinq ans ! Elle perçoit furtivement le gémissement de victime inachevée de sa roseraie qu’une étrange coalition de sauge indigène et de lamier sauvage doit étrangler aujourd’hui avec délectation, comme on règle son compte à un vieil ennemi désormais sans protecteur… L’image s’estompe. Et Catherine poursuit sa route. Elle n’a pas de destination précise. Elle veut marcher, seulement marcher, faire un grand tour. Sa tête bouillonne. Pourquoi sa pensée dérive-t-elle toujours vers
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ces côtes lointaines sur lesquelles elle a jadis régné ? Est-ce l’amour des choses perdues dont elle a goûté les délices et que l’absence renchérit ? Ou tout simplement l’absence pro-longée de nouveaux bonheurs ? Une boulangerie et la poissonnerieBarracuda attenante sont encore ouvertes malgré l’heure tardive. Des effluves flottent dans l’air, rappelant la proximité de l’usine à tabac Bastos, éponyme du quartier. Parvenue à sa hauteur, Catherine a l’impression que l’exhalaison tenace des boxes à scaferlati s’intensifie en piquant l’air d’un parfum plus sau-vage. Sous les grosses enseignes rouges qui forment le nom Bastos, deux vigiles attendant d’ouvrir le portail aux véhi-cules de livraison jouent aux cartes. Quelle étrange odyssée sa vie est-elle devenue ? Son existence va-t-elle jamais redevenir normale après une si grande tourmente ? « Il faut dissiper le vide qui flotte dans ma tête, se dit-elle… Comme disait sa maman, cantinière à Paris, vérifier ses comptes et faire l’apurement qui permet de voir plus clair. » PharmacieBelek. Sur le trottoir, dans une voiture mal garée sous un réverbère qui éclaire par intermittence, un homme et une femme s’aiment. Catherine traverse la route 1 sous le regard intrigué d’un marchand desoyaset des Béni-2 3 noisesYami vendeuses d’atchomos ,beignets du soir, les comme elle les appellera plus tard. Elle s’installe sur l’un des bancs publics du rond-point, un grand espace vert autour 1. Viande de bœuf très appétissante en grillade, souvent embrochée. 2. Maman. Ces femmes vendaient généralement avec leurs filles qui les ap-pelaient Yami. 3. Beignets vendus exclusivement le soir.
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duquel convergent de nombreuses rues. Le béton est un peu froid. Le chagrin revient et Catherine se met à pleurer. * Pleurer et encore pleurer, Catherine n’avait fait que cela depuis plusieurs jours. Mais comment se retenir ? Si seule-ment elle pouvait retrouver Paul… euh ! Pierre ! D’ailleurs, l’un ou l’autre, quelle importance aujourd’hui ? L’essentiel quel que soit le nom qu’il porte désormais, est qu’elle le trouve,lui. Car lui seul peut la consoler. Mais il faut d’abord qu’elle le retrouve, qu’elle lui raconte le Maroc, il faut d’abord… Dans sa poche, ses doigts serrent son bout de papier. Elle le déplie en ravalant ses larmes et relit tout bas : « Paul Vadeboncœur, pas quitté Cameroun. » Pierre Dumoulin, devenu Paul Vadeboncœur par la force des choses, était le mari de Catherine. Ils avaient deux ado-rables enfants et s’aimaient d’un amour tendre et profond lorsque soudain, tout s’est falsifié. Et depuis, à l’image d’un séraphin déchu se rappelant le ciel, Catherine tentait déses-pérément de retrouver le bonheur perdu. La bonne nouvelle qui lui fait plaisir et l’inquiète à la fois est tombée en fin d’après-midi, sur les téléscripteurs de l’Ambassade. Elle vient de l’entreprise de BTP dans laquelle son mari travaillait au Cameroun lorsqu’elle a encore perdu sa trace quatre ans plus tôt. Pour la centième fois elle relit la photocopie froissée du télex qui aurait dû la combler :PAUL VADEBONCŒUR STOP. PAS QUITTE CAMEROUN AVEC SAGT STOP. RAI-SONS FAMILIALES STOP. DERNIERES NOUVELLES AOUT 1977 STOP !
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Son mari l’a attendue, elle l’apprenait ce soir, avec quatre ans de retard ! Et c’est précisément ce qui l’irrite et amplifie sa tristesse. Sa tête est pleine de questions. Où est-il donc 4 passé depuis ce temps ? Un couple debons blancsvient s’as-seoir près d’elle. Catherine, pour masquer sa peine, essuie subrepticement ses larmes. Hier matin, comme depuis quelques jours d’ailleurs, elle a longuement flirté avec le désir de tout abandonner et de s’enfuir, sans destination, n’importe où. Mais elle a vécu dans l’espoir trop longtemps. Elle ressemble maintenant à ceux-là qui, apprenant trop tard qu’ils se sont trompés, voudraient bien s’arrêter, mais continuent d’avancer machinalement, par lassitude ou par lâcheté, contraints par la seule distance déjà couverte, par les sacrifices et les souffrances déjà consentis. Sur la toile sombre du ciel sans lune ce soir, des myriades d’étoiles. Des messages sans doute, elle le devine, mais ne sait pas les décrypter. La femme qu’on aimait, un tendron de seize ans à peine, sort de la voiture du monsieur et se dirige vers les quartiers peuplés en tortillant son séant callipyge. « Il faut remettre de l’ordre dans ma tête, depuis le dé-but… », songe Catherine. Elle se lève du banc de béton gris. Ses voisinsbons blancsqui se bécotent l’air de rien, ont dû remarquer qu’elle pleu-rait. Elle s’étend sur le gazon fraîchement coupé et respire profondément les senteurs qui l’enivrent. Comme une lu-mière vive attire les phalènes, les souvenirs convergent lente-ment dans sa tête. Phanny, Farouk, Christine, sa maison, son jardin… Elle revoit cet inoubliable vendredi 2 avril 1976.
4. Métis. Survivance des temps coloniaux. Peut-être ceux-ci étaient-ils moins « méchants » que les « vrais blancs ».
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