Au centre de l'infini

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Adam, jeune artiste plasticien, n’a plus le moral : sa dernière exposition n’a pas eu de succès , il vient d’apprendre que son père est pédophile, chose que tout le monde savait sauf lui, et enfin : sa petite amie l’a quitté, n’appréciant pas la façon dont il réagit face à la perversion de son père… Après "Mémoires d’un nouveau-né", l’auteur s’attache ici à rédiger une chronique au cœur de l’art, avec cette idée que l’artiste plasticien est au centre de tous les choix possibles.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 162
EAN13 : 9782748138283
Nombre de pages : 239
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Au centre de l'infini
Xavier Ribot
Au centre de l'infini
ROMAN
Le Manuscrit www.manuscrit.com
© Éditions Le Manuscrit 2004 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.comISBN : 2-7481-3829-5 (fichier numérique) ISBN : 2-7481-3828-7 (livre imprimé)
Adam sortit du bureau de tabac avec un paquet de Chesterfield dont il ne parvenait pas à retirer l’enveloppe de cellophane. L’ongle de son pouce grattait là où une languette ne demandait qu’à se soulever pour libérer le plastique protecteur. Finalement, dans les angles, il accrocha un repli, le souleva avec soin puis glissa l’allumette chargée de mettre le feu à sa première cigarette : le bâtonnet déchira l’invisible pellicule. Cela faisait bien un mois qu’il n’avait pas fumé. Aujourd’hui, c’était nécessaire pour décompresser les sentiments accumulés dans les poumons. Quelques respirations profondes, tirées par la braise, chasseraient la déprime ; avec les volutes grises repartirait l’invasion d’idées noires et de souvenirs pas moins obscurs qui le travaillaient depuis peu. Il glissa tout contre l’embouchure de ses narines la cigarette, à plusieurs reprises, afin de bien s’imprégner de son parfum. Les agents chimiques qui composaient malicieusement la saveur de ce petit bout de plaisir blanc ne l’effrayaient pas plus qu’une pincée d’épices dans un plat exotique. Il aimait cette odeur-là chaque fois qu’il la découvrait mais, passé deux ou trois cigarettes, la magie olfactive n’opérait plus. Il s’assit tout en haut des marches du théâtre, adossé au mur, jambes calées pour recevoir les bras en appui. Fatigué ! Adam ressentait un vide fatigué, il
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ne pouvait plus continuer avec ce sentiment d’abandon qui le saignait. Toutes les valeurs acquises prenaient le chemin du non-retour, le goût des choses se refroidissait, les amis s’éloignaient et les conversations se tarissaient. Une sorte de nuit approchait qui disait que les espaces immenses de son sommeil le libéreraient des tensions. L’esprit ne réagissait pas mais rejetait déjà la tête en arrière afin de surveiller l’obscurité du ciel. Le regard cherchait le moyen d’évanouir la turbulence des sensations qui habitaient la région du cœur. Une grosse vague s’était jetée sur lui, il ne parvenait pas à émerger de son tumulte. Les dernières productions de l’atelier vacillaient autour de son refus de faire des images du corps pour n’en garder que des traces essentielles comme la couleur chair. Il y avait eu la forme du corps, longiligne, travaillée sur des lais de papier peint, avec des huiles juteuses, abondamment diluées au white spirit. Les surfaces se brossaient nerveusement, accrochant les pigments par traînées de poils. Les courbes chargées de délimiter les surfaces corporelles surgissaient de sa mémoire, aussi bien visuelles qu’affectives. Adam avait caressé ses références, ses modèles hommes ou femmes (il préférait le mot référence car l’autre terme renvoyait à une tradition de face à face qu’il ne pratiquait pas). Il avait couché avec ses désirs avant que des peintures ne les traduisent. Les cuisses, les hanches et les épaules jouaient leurs équilibres dans les muscles qui saillaient au-dessus des os. Ses mains avaient palpé les décrochements, elles avaient goûté les protubérances doucement tendues sous la peau, elles
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connaissaient les contractions anatomiques, nées de l’effort : des petites boules de chairs gourmandes de vitalité, attachées par des ligaments métalliques. L’artiste aimait poser la pulpe de ses doigts dans les fibres des muscles au repos : il en remontait le cours, il en percevait la puissance gorgée de souplesse. L’eau du corps abreuvait les tensions, amortissait la rigueur des gestes. Le corps humain puisait du charme dans sa capacité à alterner flaccidité et fermeté. Adam avait rapproché ces deux caractères dans sa dernière exposition, il avait voulu montrer la force de ces deux pôles, repoussant un peu plus loin toute admiration pour la machine à la périphérie de l’existence. « Si le corps est mou, la machine est dure. Le corps intérieur, par son squelette immaculé de blanc dans l’imaginaire de la mort, possède autant de force que la machine carrossée de métal ou de matériaux composites. La machine qui n’agit pas est moins que molle, elle n’est rien. David Cronenberg met facilement en scène des machines dotées d’organismes qui prennent l’apparence du mou, du sinueux. La biomécanique… Robert Malaval avait développé un aliment blanc qui gangrenait les objets par ses excroissances mycologiques, César déversait des expansions en polyester comme l’industrie déversait des biens de consommations… Et ce film fantastique, « l’ascenseur » : la machine à remonter les hommes se détraquait sous l’emprise d’une mousse blanche effervescente, une salive bouillonnante qui s’échappait de la bouche des circuits imprimés. » Au bout de cette réflexion, Adam avait produit un espace entièrement recouvert d’une matière
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comparable au tissu dermique, une vaste pièce de 100 m2, éclairée indirectement par un double système périphérique de néons au plafond et au sol. Un cache angulaire les dissimulait aux yeux du public, qui bénéficiait ainsi d’une source lumineuse abondante sans être agressive. Les surfaces de la pièce, sol, plafond et murs, étaient tendues d’une matière synthétique couleur chair, épaisse et souple. Le public marchait sur un sol qu’il devait ressentir comme vivant, charnel… après avoir enlevé ses chaussures et passé des protections elles aussi de couleur chair. Le plafond avait été surbaissé à deux mètres vingt parce que sa présence et sa texture devaient s’imposer un peu mieux que visuellement. On pouvait le toucher en sautant légèrement ou en levant les bras. L’aventure venait de s’achever. Les sourires croisés ici ou là ne suffisaient pas à le rassurer ou l’encourager : le vernissage avait traîné en longueur, beaucoup ne s’étaient pas prêté à l’expérience parce qu’il fallait attendre son tour pour pénétrer dans l’environnement. « Si j’avais su, j’aurais joint des protège-chaussures aux cartons d’invitation, cela aurait rappelé les beaux jours actionnistes. Il s’en serait bien trouvé quelques-uns pour confondre mes protections avec des préservatifs… Le public doit fournir une part de travail que je ne sais pas encore évaluer. » Deux cigarettes plus tard, Adam coupa ses pensées. « Je ferme ma radio intérieure, quatre-vingt-dix neuf point merde… ! » La foule déambulait, légèrement vêtue. On était en août, il fallait songer aux vacances d’été. Choisir des plages à la mode, s’éclater dans les endroits branchés.
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