Au-dessus des horizons verticaux

De
Publié par

Un commandant de la crim’, torturé à souhait, hanté par le suicide de son père et la maladie de sa fille ; un adjoint parfait mais peinant à remplacer son prédécesseur assassiné par un psychopathe ; des tueurs à gages qui tombent comme des mouches en se scarifiant inexplicablement dans tous les coins de ce bas-monde ; de curieux pendentifs ornés d’un crucifix ; un mystérieux message évoquant d’énigmatiques « horizons verticaux » ; une hallucinante émeute dans une prison marocaine ; une course poursuite dans le parc du château de Versailles... Voilà pour les ingrédients majeurs, et on en omet volontairement beaucoup, de ce roman foisonnant, à mi-chemin entre le roman policier et le thriller.

Olivier Maurel a imaginé une intrigue originale : les scènes d’actions succèdent aux séquences plus psychologiques dans un ordonnancement quasi-parfait. Les personnages précisément campés, les décors (on pourrait parler de lieux de tournage) dans lesquels se déroule le roman font de ce livre un véritable « page-turner ».


Publié le : vendredi 13 novembre 2015
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470195
Nombre de pages : 304
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
OLIVIERMAUREL
AU-DESSUS DES HORIZONS VERTICAUX
PROLOGUE
Berlin – 30 avril 1945. 14h30, Adolf Hitler prend Eva Braun par la main pour la conduire vers le niveau inférieur du Führer-bunker. Ils se sont mariés au petit matin. Le couple pénètre dans la pièce N° 30, leur salon. Les tuyauteries bouchées du refuge, situé sous la chancellerie, font régner dans tous les étages des odeurs de merde ; les souterrains, censés protéger le dictateur, sont devenus des lupanars sombres et glauques. Dans une atmosphère orgiaque de fin de règne, des couples copulent dans toutes les positions. Des cadavres de bouteilles de cognac et de champagne jonchent le sol ; ça empeste la vinasse, la cigarette, la pisse et la sueur. Les fiers officiers SS qui ont porté la terreur, la mort et le chaos dans toute l’Europe sont là. Ils besognent des prostituées payées une fortune pour leur repos de guerriers, un repos qui se promet d’être éternel. La 8e armée soviétique est aux portes de Berlin, elle ne fait plus de prisonniers depuis qu’elle a franchi les frontières du Reich. Les explosions des bombes lâchées par l’aviation alliée semblent décupler l’ardeur des derniers dignitaires nazis. Leurs coups de reins désordonnés arrachent des cris de jouissance simulée aux prostituées avachies, dans lesquelles ils s’agitent pitoyablement. Tétanisés par la peur, anesthésiés par l’alcool, peu d’entre eux arrivent à jouir de ces étreintes sauvages et désespérées. C’est la fin… pas la fin du monde, mais la fin d’un monde, le leur. Dans les couloirs un homme et une femme, armés chacun d’un P-38 prolongé d’un silencieux, avancent en silence jusqu’à la pièce N° 30. Hitler est là. Mollement allongé entre les cuisses de son épouse, il tente sans succès de lui faire l’amour et, pour compenser l’inertie de son sexe rabougri, la gifle violemment. Les deux inconnus les mettent en joue, puis l’homme armé s’adresse au führer en train de rajuster son pantalon : – L’aviation alliée détruit notre pays et vous prenez du plaisir à taper votre femme ! Vous n’avez donc aucun honneur ? – Vous savez pourquoi nous sommes là ? – Non, je l’ignore, répond le dictateur avec un fond d’agressivité dans la voix. – On vient récupérer le Livre. – Le livre ? interroge Hitler incrédule, s’attendant à être exécuté par les deux intrus qu’il croit membres des services secrets russes. Des livres il y en a partout ici… – On veut juste le grimoire. – Il est là, dans ce meuble, marmonne Eva Braun, en montrant du doigt une armoire métallique. Emportez-le et laissez-nous tranquilles, vous avez ce que vous voulez maintenant. – Et toi, tu penses que tu as eu ce que tu voulais, sale pute ? hurle l’inconnue. C’est ça dont tu rêvais dans la vie, espèce de traînée, partager la déchéance d’un dictateur impuissant qui te gifle au lieu de te baiser ? La jeune femme se place devant l’épouse du Fuhrer et lui tire une balle dans le front, puis encore deux dans le cœur. Un peu de sang gicle sur le visage du dictateur qui s’essuie d’un revers de manche. L’homme au pistolet s’empare du grimoire. Satisfait, il s’approche d’Hitler et pose le canon du Walther P-38 sur sa tempe, ce dernier ne réagit même pas, il y a bien longtemps qu’il n’a plus peur de la mort. L’inconnu se signe rapidement, avant de lui tirer une balle juste au-dessus de l’oreille.
1
Delirium tremens
L’homme errant était enveloppé dans la lumière du soleil, il arriva de l’horizon. La lune était à ses pieds et sa tête était couronnée de douze étoiles, il tenait un glaive acéré à deux tranchants.Apocalypse selon Saint-Jean. Paris – De nos jours – 24 décembre – 19h00. – Allez, casse-toi clochard de merde ! Ce soir-là, Cheng le Chinois obèse et sale, tenant une épicerie rue de Stephenson dans le 18 e arrondissement, avait fait preuve de son habituelle inspiration à l’encontre du SDF qui hantait le quartier. Depuis des lustres, cette loque vagabondait quotidiennement dans les rues et la lumière sépia des réverbères surannés projetait son ombre massive sur les murs des immeubles. Jack Bauloxe était arrivé un jour dans ce quartier hors du temps et n’en était plus jamais reparti, personne ne savait d’où il venait, mais tout le monde en avait peur. Dégainant son sexe, il fit mine de se soulager à quelques encablures de l’Asiatique, juste pour le provoquer. Il poussa un rire gras qui roula dans ses bronches de fumeur alcoolique avant de se terminer par une quinte de toux. Il leva le poing, cracha par terre avant de hurler : – T’as qu’à venir sucer ma tigeking size, Chinois de mes couilles ! Je te pisse à la raie, toi et ton péril jaune. Approche un peu, que je maquille tes yeux en trous de pine. Le gros Asiatique loucha sur les mains énormes de l’homme qui lui faisait face, il avait les doigts sales et craquelés d’une brute avinée habituée à se battre sauvagement dans la rue. Cheng n’avait jamais appris le kung-fu, il se dit qu’une bonne retraite valait mieux qu’une mauvaise défaite et rentra dans son épicerie. – Enculé de Noich’ ! éructa le SDF. Cheng lança un dernier regard méprisant à l’homme qui lui faisait un doigt d’honneur en pissant sur le trottoir. Soufflant comme un phoque, il monta d’un pas lourd jusqu’au premier étage de son appartement. À peine installé dans sa cuisine qui puait le chou, il porta ses mains potelées à sa poitrine avant de tomber lourdement au sol. Le cœur de l’épicier chinois, pris dans une gangue de mauvaise graisse, commença à battre irrégulièrement. Roulant sur lui-même pour se retrouver allongé sur le dos et mieux respirer, il aperçut le SDF à quelques mètres de lui, debout dans l’encadrement de la porte de son séjour. – Pou… pourquoi t’es entré chez moi ? Déconne pas, ne… ne me fais pas de mal ! implora le Chinois chez qui les yeux de l’intrus provoquaient des sensations inconnues de panique et d’effroi. – Je ne suis pas là pour ça, connard ! – Mais alors… qu’est-ce que tu veux ? De l’argent ? – Je suis en manque, il me faut boire un peu d’alcool… – Oui, oui bien sûr, mais… aide… aide-moi… je suis en train de mourir… pitié. – Il faut que je picole d’urgence pour éviter de faire undelirium tremens. J’ai un rendez-vous important tout à l’heure, je dois garder les idées claires, rester lucide. – Jamais entendu parler de cette maladie, éructa le Chinois entre deux étouffements.
– Quand je suis en manque j’ai des hallucinations… je vois apparaître la mort. – Aide-moi, appelle le SAMU, je… je crois que je fais une crise cardiaque bordel ! Fermant les yeux entre deux grimaces de douleur, Cheng se dit qu’il allait mourir. Ce con ne l’écoutait plus, il commençait à parler avec un interlocuteur invisible. Comme à chaque fois qu’il avait des hallucinations, Jack Bauloxe vit apparaître la mort. Immobile et pensive, elle observait l’énorme Asiatique en train d’agoniser à ses pieds en poussant des soupirs agaçants. Sa vieille robe de bure sentait la terre humide, elle tenait fermement une faux dans sa main droite aux doigts décharnés. – Salut Jack, dit-elle, ce soir j’ai le choix entre me payer un clochard en plein deliriumou un Chinois obèse qui fait une crise cardiaque et… – Et quoi ? demanda Bauloxe. – J’ai rapidement décidé ce que j’allais faire. Toi, Jack, tu es ma distraction favorite, tu me fais rire au moins une fois par jour… Faut dire qu’avec un nom pareil il vaut mieux picoler et avoir un destin hors norme pour oublier la cruauté de la vie ! Alors, de nouveau, je vais te laisser une nouvelle chance. – Combien de fois as-tu déjà décidé de m’épargner, dix fois, vingt fois ? – Non… quarante-six ! dit-elle. Dis-donc mon salaud, c’est la quarante-septième fois que je te sauve les miches ! Mais… bon, quand on aime on ne compte pas ! – C’est ce que je dis souvent quand j’ai bien picolé. – Ce soir je suis crevée, murmura la mort de sa voix caverneuse, en rajustant le capuchon de sa robe de bure pour ne pas qu’on aperçoive son visage. – Chacun sa merde, philosopha l’alcoolique. – Il y a des soirs comme ça où, même moi, je n’ai pas envie de faire d’efforts. Après l’immonde Chinois qui est en train d’agoniser, j’irai chercher un pauvre connard à emmener, juste ça, un naufragé de la vie que je vais emporter vite fait, comme un cheeseburger commandé dans undrive. – J’aimerais bien que tu me laisses tranquille ce soir. Là, j’ai un truc hyper important à faire… faut que tu me lâches la grappe. – D’accord, je te fous la paix Jack, je vais aller trouver un cocu triste en train de se jeter sous une rame de métro. Les dépressifs ou les suicidaires c’est toujours chiant mais, de temps en temps, j’aime bien la facilité. – Tu vas me laisser oui ou merde ? – D’accord, d’accord, tu trouveras du Saké dans le placard… bois-en quelques verres, tu verras, je disparaîtrai. Après tout… je ne suis qu’une hallucination dans ton esprit malade, c’est toi qui décides quand et comment tu peux me faire partir ! Cheng, affalé au sol, poussa un gémissement caverneux en agrippant le bas de pantalon de Bauloxe. Agacé, le soiffard sauta en l’air pour retomber à pieds joints sur le torse du Chinois. Se servant de sa cage thoracique comme d’un trampoline, il pesa de tout son poids, jusqu’à ce que le cœur s’arrête. – Et voilà, ça c’est du travail propre et précis comme je l’aime, nickel chrome ! clama-t-il en faisant quelques gestes d’assouplissement désordonnés. Après avoir savouré quelques instants le silence qui régnait dans la pièce, il dénicha une bouteille de Saké dont il avala la moitié du contenu. L’alcool lui ayant remis les idées en place, il redescendit dans la rue et continua sa promenade nocturne d’un pas nonchalant, en fredonnant une chanson de Bob Marley. La nuit était sombre et il avait rencart. Depuis quelques jours, il allait voir celle qu’il appelait affectueusement la Femme lumière. Il ne l’avait dit à personne mais… il était amoureux.
2
La chute des anges
Qui cherche à faire des prisonniers, s’en va en captivité, qui tue par l’épée doit être tué par l’épée.Apocalypse selon Saint-Jean. Marseille – Quartier du Vieux Port – 24 décembre – 23h55. Ange Antonini relut le courrier qu’il venait d’écrire. Satisfait du résultat, il le déposa sur la table de son salon. L’air hébété, il se leva pour aller regarder au-dehors, il avait les oreilles bourdonnantes et une violente migraine. Une bruine légère nimbait la ville depuis le début de l’après-midi, Marseille se préparait pour la longue veillée de Noël. Sa chevelure rase, sa silhouette trapue ainsi que ses multiples cicatrices trahissaient un homme formé pour l’action et les coups durs, pour une vie clandestine et criminelle. L’éclat cruel de ses yeux marron leur conférait un magnétisme animal. Antonini arracha le fil du téléphone, il voulait être certain de ne plus recevoir d’appel ce soir. Il regarda vers le ciel, grâce au retour soudain d’un mistral débridé une pleine lune brillait très haut dans l’obscurité de ce début de nuit. Le Vieux Port était toujours aussi animé, plusieurs véhicules de police passèrent toutes sirènes hurlantes et disparurent dans la circulation. Il murmura d’une voix atone : – Encore un de ces putains de camés qui s’est fait fumer à la Kalach’… Dans la cuisine il récupéra un couteau muni d’une grande lame en céramique. Sans autre forme de procès, il commença à se lacérer le visage. À la lueur de la pleine lune, il regarda sa main gauche qui ne tremblait pas et la posa sur l’évier en émail de la cuisine qui allait lui servir de billot. Antonini utilisa son couteau comme un massicot, entreprenant de se couper les cinq doigts de la main sans y parvenir parfaitement. Il jeta l’instrument au sol et fouilla dans un placard pour y dénicher l’étui en cuir dans lequel il rangeait ses boules de pétanque, de belles boules en acier avec lesquelles il avait gagné un prix régional en 1999, à Saint-Paul-de-Vence. Il posa à nouveau ses doigts sanguinolents sur l’évier et les écrasa méthodiquement. Ne ressentant ni douleur ni anxiété, il éclata d’un rire de fou. Ange Antonini était jusqu’à ce soir le tueur le plus expérimenté de la pègre corso-marseillaise. Depuis plus de vingt ans, il était rémunéré sur contrat par les parrains de la Brise de mer *. Connu sous un diminutif paradoxal, Ange, il exécutait des concurrents indélicats ou des personnes qui menaçaient les intérêts des mafieux de l’île de beauté. Sa renommée était arrivée jusqu’à la Canebière, il travaillait maintenant pour le milieu marseillais qui l’avait embauché à plusieurs reprises. N’ayant jamais pris parti pour l’une ou l’autre des factions du grand banditisme phocéen, il avait survécu à la recomposition du milieu. Tous les caïds, Tany, Le belge, Le rôtisseur avaient été abattus, mais lui était toujours là. Aucun tueur à gage n’avait pris autant de vies que lui… Aujourd’hui, les vieux parrains somnolaient, laissant leurs affaires prospérer pendant que les minots des quartiers s’entretuaient à grandes rafales de kalachnikov. Marseille avait déjà connu ce genre de poussée de fièvre criminelle, la ville s’en remettrait et les criminels également… comme toujours. Cette génération kalach finirait pas grandir, avant de laisser la place à une nouvelle, encore plus violente et sauvage,business must go on.
Marseille resterait toujours Marseille. Ange ouvrit sa chemise pour libérer son torse bronzé. En parfait Marseillais il portait une grosse chaînasse en or qui disparaissait dans un véritable paillasson pectoral. Saisissant un poignard, à la manière d’un Japonais qui va se faire Hara-kiri, il se le planta violemment au niveau du thorax. La lame, au lieu de plonger dans le cœur, s’enfonça dans le cartilage du sternum. Affaibli par les hémorragies, Ange n’eut pas assez de force pour retirer l’arme qui restait fichée entre deux côtes. *** Saint-Jean de Luz – 24 décembre – 23h56. Laurenxa Mendizabal traversa son appartement pour aller vers la baie vitrée. Les voiliers arrimés aux quais flottants tanguaient au gré de la forte houle nocturne, les rafales faisaient claquer les drisses contre les mâts. D’énormes vagues secouaient les pontons recouverts de mousse et d’algues. La jeune femme entra dans la salle de bain, ouvrit à fond le robinet d’eau chaude de la baignoire en fonte et regarda le reflet de son visage émacié dans le miroir. Ses paupières fatiguées laissaient apparaître des yeux vitreux, dissimulés par des mèches de cheveux décolorés en blond platine. À l’origine brune et typée hispanique, elle voulait passer inaperçue avec son nouveau physique. Elle prit un tube de rouge à lèvres pour griffonner quelques mots sur la glace, au-dessus du lavabo. Elle avait disposé et allumé des bougies dans toute la salle de bain, l’eau brûlante coulait à gros bouillons. Titubante, la jeune femme renversa un tube de Rohypnol. Elle parvint à récupérer six comprimés, vite avalés avec un verre de Mescal. Une torpeur crépusculaire étouffait ses pensées. Elle alluma la radio qui se mit à cracher un vieux morceau d’Iggy Pop and the Stooges. Mimant la posture d’un guitariste en plein solo, elle dodelina en rythme de la tête avant d’esquisser quelques pas de danse malhabiles. Dans une petite cuillère elle fit chauffer une poudre brune mélangée à un peu d’eau. Avec une seringue, elle aspira le liquide opaque porté à ébullition, puis tapota le creux de son bras gauche dans l’espoir de faciliter le shoot. Les tissus totalement nécrosés par des centaines d’injections, elle renonça, sélectionna une minuscule veine du poignet et tricota un peu à l’intérieur de la peau avant que la courte aiguille pénètre dans la veine. La jeune femme pressa enfin le piston et s’injecta son fix d’héroïne. À sa grande déception, le produit ne provoqua pas le flash jouissif qu’elle avait connu au début de son héroïnomanie. Comme elle cherchait désespérément à retrouver cette première sensation d’orgasme, elle pompa du sang qui vint empourprer l’intérieur de la seringue, puis le réinjecta violemment dans la veine. Elle recommença plusieurs fois, accélérant la cadence pour augmenter la sensation… en vain. Sous la violence désespérée de ces aspirations-réinjections, l’aiguille cassa et un peu de sang suinta sur le sol. *** Marseille. Antonini récupéra dans un placard un de ses outils de travail préféré : un colt 45. L’arme lui avait servi à éliminer un paquet de vies. Le 11,43 était le calibre roi de la pègre. Rien de tel que ses bonnes grosses bastos pour faire exploser une tête, un
genou ou un cœur ! Mais ça, c’était avant les Glocks et les Kalachnikovs. Il récupéra un crucifix dans un tiroir, s’assit dans la cuisine et le posa devant lui, sur la nappe crasseuse. Il regarda le pistolet et commença à déterminer l’angle de tir le plus efficace : les lois de la balistique étaient parfois si capricieuses… Il était surpris de son propre détachement face à la mort qui s’annonçait. Sa main mutilée pissait le sang, mais l’autre ne transpirait même pas. Sans le moindre tremblement, il fit monter une balle dans le canon, le percuteur était en tension. Il plaça l’orifice de l’arme dans sa bouche et respira profondément, sa main étreignait la crosse pendant que son pouce se logeait sur la queue de détente. Il referma ses lèvres autour du canon et ferma les yeux. Une détonation assourdissante éclata dans la cuisine, sa tête fut violemment projetée en arrière, sa jambe droite remua spasmodiquement pendant plusieurs secondes, et son corps fut agité de quelques convulsionspost-mortem. Le pistolet était retombé sur la table, à côté du message qu’il avait griffonné quelques minutes auparavant :J’accepte le châtiment qui m’a conduit au-dessus des horizons verticaux. *** Saint Jean de Luz. Laurenxa s’allongea dans l’eau sans même se rendre compte de sa température extrême. Cette chaleur excessive provoqua dans son organisme une vasodilatation immédiate qui l’étourdit encore davantage. Son poignet continuait de saigner. Il y a quelques jours encore, elle se trouvait en Amérique du Sud. Son esprit vagabonda sur ces dernières heures passées au Nicaragua, auprès d’un groupe de narcotrafiquants et de son amant, Mick. Cinq jours auparavant – Nicaragua. Dans l’agglomération de Salto del Angel, des ombres avançaient dans la brume moite, rasant les murs. Au numéro 10 de la calle-ocho les dix promeneurs, parfaitement camouflés, silencieux, s’arrêtèrent. Ils frappèrent à une fenêtre, la porte s’ouvrit aussitôt, et s’engouffrèrent à l’intérieur du bâtiment. Une femme était agenouillée dans la pièce principale de l’appartement, tenant dans ses bras une petite fille d’environ trois ans, en larmes. Les guérilleros se tournèrent vers un des leurs, Paco, un jeune colombien au physique massif. Le plus gradé du commando avait des cheveux roux coupés très court, sa taille dépassait les deux mètres. Mick O’Riordan s’exprimait avec un accent laissant penser qu’il avait sûrement appartenu à l’IRA, dans un passé pas si lointain que cela. Il lança avec une voix placide : – À toi de jouer, mec. – À moi quoi ? demanda Paco surpris. – Ça fait deux mois que tu as intégré notre groupe et, malgré les recommandations élogieuses de tes frères d’armes, personne ne t’a vraiment vu à l’œuvre. Je te présente la femme et la fille de José Antonio Cava-Allegro, rajouta-t-il. – Qui est Cava-Allegro ? Paco connaissait la réponse à cette question, mais cherchait à gagner du temps. – C’est un enculé qui a fait assassiner beaucoup de noscompadres. Bref… quelqu’un qui mérite de souffrir, puis de mourir. – Et alors ? Je suis censé faire quoi, un miracle ? Ressusciter tous nos potes ?
– Non, mais tu vas buter sa femme et sa fille, t’auras même pas à te baisserman, regarde, elles sont à tes pieds ! Tu vises bien entre les yeux et tu me nettoies la Terre de leurs existences merdiques. Allez… c’est un boulot d’amateur, un job à deux balles, une pour chacune, si tu vois ce que je veux dire ! – Mais… – Mais quoi ? – Buter la femme, pourquoi pas Mick, mais… pourquoi la petite ? – Disons que… comme ça on sera sûrs et certains, répondit froidement le géant irlandais. – Tu seras sûr de quoi ? Que je suis capable d’éxécuter une femme et une fillette ? Tu parles d’un exploit, je suis venu pour le business, pour gagner des thunes, je ne suis pas ici pour défouler des instincts sadiques. Tu piges la différence ? – Je sais Paco… je sais, mais je suis obligé de te demander ça pour vérifier que t’es pas un infiltré ! grogna l’Irlandais. T’as une super réputation mon pote… ouais… ça y a rien à redire. Mais… les Américains tentent toujours de nous envoyer un agent undercoveravec une légende et une biographie bidon. Prouve-nous que t’es pas un de ces fouille-merde ! – Alors c’est ça ! Putain je rêve ! Tu me prends pour un enculé de flic ? Je bosse en free-lance, au contrat ! Tu as pris tes renseignements sur moi avant de me faire venir, alors fais pas chier Mick ! Je te rappelle que c’est toi qui es venu me chercher en m’expliquant que tu avais besoin d’un mec qui s’y connaissait en explos’. Moi j’ai rien demandé bordel, mis à part bosser et ramasser un max de fric. – C’est comme tu le sens, mais… si tu passes pas l’examen, tu crèves. Je te colle une rafale dans le bide puis on te balance dans la mer pour faire bouffer les requins. Right? Alors, tu décides quoi ? Recroquevillées, les deux cibles ne bougeaient pas, leurs yeux clignaient nerveusement. Paco serra la crosse de son pistolet, la petite fille eut alors un hoquet profond en le regardant fixement. Agent de liaison de la D.E.A à Bogotá, il avait demandé à être affecté dans un service d’infiltration, puis s’était jeté corps et âme dans son nouveau rôle. Il s’approcha, braqua son arme sur la tête de la petite fille. Il s’attendait à des gestes de panique, à des supplications, mais la femme et son enfant étaient tétanisées. Aucun entraînement, aucune préparation physique ou psychologique ne pouvait préparer un infiltré à un tel dilemme. Pour vivre il allait devoir les tuer… Il leva son arme… se ravisa… leva à nouveau son arme, avant de renoncer une nouvelle fois. Il était flic, pas tueur, son choix était fait, il avait joué et il était en train de perdre. Se tournant vers le géant irlandais, il lui lança d’une voix pleine de défi : – Écoute Mick, j’ai des principes, le fait de ne pas tuer de femme et d’enfant fait partie de ceux-ci. Si tu t’es bien renseigné sur moi tu dois avoir ce genre d’infos. – T’as des principes de caballero qui t’honorent camarade, mais ce sont des putains de principes de flic, des principes d’homme qui va mourir. Dans le dos de Paco, la seule femme du commando, Laurenxa Mendizabal, alias Angel, s’approcha. Ses cheveux attachés en arrière faisaient ressortir son visage anguleux et ses yeux inexpressifs. Elle tirait son surnom de la créature tatouée dans son dos. Les ailes déployées de l’ange s’étiraient de la chute de ses reins jusqu’à son cou. Elle leva son arme vers la nuque de l’agent de la D.E.A et lui tira une balle dans la tête, sans le moindre avertissement. Gringo home !lança-t-elle avec un air de mépris. Angel s’approcha lentement des deux otages agenouillées afin de savourer la terreur qu’elle leur inspirait. Buter des gens, innocents ou pas, était devenu sa spécialité. Aujourd’hui sous contrat avec un cartel de narcos, elle irait ensuite se
vendre au plus offrant : milliardaire cocu, mafieux rancunier ou parano, multinationale peu scrupuleuse en conquête de marchés exotiques, filières internationales de prostitution… Elle avait tissé son réseau sur Internet. Elle n’acceptait aucune mission à moins d’un million de dollars. La plus lucrative avait sans doute été le sabotage de l’avion de John-John Kennedy, crashé en juillet 1999, au large de l’île de Martha’s Vineyard ! Elle s’approcha de la mère apeurée qui serrait sa fillette contre elle. – Tu sais ce que je vais faire maintenantmamacita? La basque ajusta sa visée avant de presser plusieurs fois la détente. Après avoir abattu les deux otages, elle s’approcha du géant roux, se colla à lui et l’embrassa lascivement. – J’ai envie de toi…querido, murmura-t-elle en lui léchant le lobe de l’oreille. Le couple, visiblement très amoureux, disparut dans une pièce. Les autres membres du commando commençaient à évacuer les trois cadavres ensanglantés, quand des cris de femme retentirent dans la chambre. Un des mercenaires éclata de rire en lançant : Ay Carajo…Mick,que macho eres ! *** Saint Jean de Luz. Angel regardait le poignard reposant sur le rebord de la baignoire, à côté d’un crucifix en or. Elle l’attrapa, elle se sentait calme, détendue et heureuse. La jeune femme essaya de chanter une vieille balade irlandaise que lui avait apprise Mick, mais aucun son ne parvint à sortir de sa gorge. Repensant à son amant, elle saisit le poignard, puis, sans hésitation, se le planta violemment au-dessus du sein. Le coup sectionna l’aorte de la tueuse basque qui mourut en quelques secondes, la main encore crochetée sur le manche du couteau. Sur le miroir on pouvait lire, tracé au rouge à lèvre, en espagnol :J’accepte le châtiment qui m’a conduit au-dessus des horizons verticaux.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant