Au fil d'Alsine. Chronique familiale

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Au fil d’Alsine

L‘histoire d’une femme de son époque

Semblable à beaucoup d’autres de sa génération, et pourtant ô combien singulière

Incontournable personnalité de l’histoire de la famille

Ni évoquée, ni oubliée

En nous, tout simplement.


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9999998668
Nombre de pages : non-communiqué
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Alsine Probablement la seule à avoir porté ce prénom Il paraît que lofficier détat civil, à lorthographe douteuse a soigneusement consigné ce prénom avec un S en lieu et place du C Elle lui en a gardé une vieille rancur, un goût damertume pour cette bizarrerie qui déformait le joli prénom. Souvent elle disait : «  AlZine, cest ridicule je préfère quon mappelle Marie » Prénom quelle devait trouver joli puisquelle le donna à sa propre fille. Une de ses arrières-petites-filles aurait dû porter aussi ce prénom, mais correctement orthographié, cétait un peu lidée dun hommage Il faut dire que cette arrière-petite-fille, quelle na jamais vue ni
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connue, commençait sa lente fabrication interne, quand Alsine sen est allée. Il est possible que du fond de son brouillard mental, elle ait capté lannonce de cette future descendante. Mais on ne le saura jamais. Cependant, la mère de cette enfant a eu le temps de lui dire, elle en est certaine, un jour, au cours dune de ces tristes visites dans ce mouroir situé à côté de Besançon, à Avanne exactement Une de ces maisons de fin de vie, comme on les appelle, où on laisse les gens se ratatiner un peu plus, où on leur enlève jusquà lenvie dexister, simplement, parce quon les pose là, et quon les oublie doucement Alors, bien sûr, comme ils savent bien quils nont plus dintérêt pour personne, et que même attendre les visites (un peu obligées, parfois) ne donne plus beaucoup de joie, et quau fond on na plus grand-chose à se dire, tant ils sont tenus à lécart de la vie qui va, alors, et bien, les vieux décident darrêter leur vie tout simplement
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Donc il avait bien fallu se résoudre à installer Alsine alias Marie, dans cet endroit, le seul avec une place disponible, pas le plus luxueux, mais pas le plus cher non plus, alors bon, après beaucoup de conciliabules, entre son fils et sa fille, réconciliés pour la circonstance, de conversations chez sa fille, qui tournaient surtout autour de la question argent, un beau jour (quelle drôle dexpression !), plutôt un laid jour, elle fut « déménagée ». Pour elle qui perdait un peu la tête, cétait « normal ». Cest terrible de savoir que lon fait des enfants et que tôt ou tard ce sont eux qui décident de notre « internement », qui décident notre lieu de fin, qui choisissent la date, même. Cest terrible de constater que la pauvre énergie (celle du désespoir souvent) qui reste en la personne âgée, nest plus entendue, nest pas écoutée. Quand on devient les parents de ses parents, cest comme si on se vengeait de toutes ses petites misères denfance.
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Bref, Alsine Bastard, née Trouillot, termina ses jours en périphérie de sa ville, elle qui aimait tant le centre justement, exactement à côté du funérarium. On peut supposer que les implantations de ces lieux difficiles sont concertées pour éviter des tracasseries et des allers-retours inutiles, peut-être aussi par souci déconomies Allez savoir ! Et puis, comme ces bâtiments sont généralement très laids, (style « Pailleron remasterisé troisième âge ») malgré les sempiternels géraniums rouges qui essaient de mettre du coloré sur tout ça, le banc de bois en bordure du parking (réservé aux visiteurs) pour faire genre promenade bucolique et atmosphère paisible, les cinq mètres carrés de pelouse jaunie, appelés pompeusement « cadre verdoyant » dans la brochure de la mairie, on les érige loin des regards de ceux qui sont vivants et qui veulent ignorer que la mort rôde autour de leurs vies, de ceux qui nont pas le temps
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Si le prénom a une histoire, il faut avouer que les noms quelle a portés tout au long de sa vie ne lont probablement pas aidée Elle nen a cependant jamais parlé, mais on sait que sa fille nétait pas très à laise avec son patronyme. Sa fille, une fois mariée, qui selon la tradition de lépoque a épousé également le nom de son mari, fut heureuse un jour de découvrir un de ces « sales tagueurs » de banlieue grapher « BASTARD » en lettres énormes sur les murs de la ville. Sa fille lui avait montré ce graph étalé en grosses lettres épaisses, rouges, dégoulinantes. Rassurée de ne pas être en marge, elle fut certainement dès lors moins gênée davoir hérité dun nom partagé avec dautres donc portable. Dans sa chambrette dAvanne, on avait bien tenté de recréer un peu de son ancienne vie : son bahut, sa TV, peut-être même un petit tableau ou deux, histoire de camoufler les murs désespérément
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beiges des petits napperons crochetés, quelques bibelots, lincontournable étui à lunettes Mais la vie nest plus la même et les objets ne remplissent plus leur fonction quand on les arrache de lendroit auquel ils étaient destinés. Ils perdent leur mémoire, et les gens aussi. Lamartine ny avait sans doute pas pensé, car à son époque, on gardait ses petits vieux autour de soi, jusquà ce que mort sensuive naturellement. Alors, la réponse à cette essentielle question quil posait : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui sattache à notre âme et la force daimer ? » est quils ne forcent plus à aimer grand-chose dans ces grands chamboulements modernes. Avant, oui, cétait avant quand toutes les petites affaires quon a autour de soi sont autant des nécessités que des rassurances, quand il y a eu choix, désir, appropriation, quand il y a usage régulier ou
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occasionnel, regards quotidiennement posés sur eux, besoin de leur présence muette, mais ô combien apaisante. Cest ainsi quAlsine a peu à peu fini de perdre sa mémoire. Selon certaines indiscrétions du « personnel soignant », ou plutôt « soi niant », la famille dAlsine a su quà plusieurs reprises, elle avait tenté de séchapper. Oui ! Elle a voulu fuir ce lieu qui nétait pas le sien. Alors, le personnel, très compétent, avait diligemment  attention, ne pas lire : intelligemment  réglé le problème en la saucissonnant dans son lit avec des sangles et de très jolies barres antifuite en inox brillant. Il paraît même quune fois, elle était allée chez sa voisine dinfortune, une vieille dame alzheimerienne bien avancée, et lavait agressée. Ceci est véri-
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tablement scandaleux. Une vieille dame en attaque une autre ! Bien sûr, lhistoire ne fit pas la Une des journaux, cest moins vendeur que les bagarres entre jeunes dans les cités et pour cause, on maîtrise parfaitement : une petite sangle par-ci par-là, un grillage à la fenêtre, un tour de clef à la porte, un petit cachet supplémentaire et hop ! Tout revient dans lordre. Cest quon ne plaisante pas avec la discipline dans les mouroirs Il y a une véritable procédure ! Et puisque tout le monde sen fiche au fond À quand la révolte des 4 x 20 ans ? Saura-t-on un jour ce quils disent, veulent ou ressentent ? Organisera-t-on des « Téléthon » pour financer la recherche en communication avec les vieux ? À quoi bon ? Ils ne produisent plus rien, ils ne sont plus utiles dans nos sociétés où lefficacité et le rendement sont les maîtres mots. Alors on fait avec eux comme pour les déchets radioactifs, on les enterre vivants. Et on attend lhéritage. On se battra pour le service de verres incomplet, les chiches économies dune vie laborieuse qui financeront le
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nouveau lave-vaisselle Un petit week-end à la montagne Pourquoi pas ? On sactivera très fort pour vendre à tour de bras tout ce qui sera vendable, on tentera même de renouer dhypothétiques dialogues avec les autres membres de la famille, en sachant très bien quune fois tout ce remue-ménage terminé, chacun re-prendra sa haine de lautre et les vies se sépareront définitivement. Ainsi vont les familles ! Qui oserait dire qu« elle était bien » là où elle était ? Qui sest demandé ne serait-ce quune minute ce quelle ressentait pour vouloir séchapper ? Chacun avait sa bonne conscience pour lui. « On fait ce quon peut », « on ne peut pas la garder », « on na pas le temps », « on lui sert ses repas à heures fixes », « elle est en sécurité » Alors quAlsine, habituée à batailler pour sa vie, navait plus aucune possibilité de choix : repas
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dhôpital(sic !)servi à 11h30 et à 17h30  il faut bien gérer le personnel , au dodo et à demain ! Une collation  une tasse de café au lait tiède  servie vers quinze heures, à la volée Des journées monotones organisées par des fonctionnaires soucieux des économies de létablissement, pas de kiosque à proximité pour acheterFemmes daujourdhuiouModes et travaux Ou nimporte quelle bricole. Rien à faire, rien à dire. Et ça, Alsine ne la pas supporté. Elle sest enfermée dans ses cauchemars intérieurs. Toutes les peurs de sa vie auxquelles elle avait bravement fait face, lont rattrapée dun seul coup. Ça la tuée. On avait détecté auparavant, alors que, non pas plus jeune, mais surtout moins âgée, elle habitait encore chez elle, route de Gray, un appartement dans une maison assez cossue du début du siècle dernier, que toutes ses anciennes angoisses avaient refait surface et la perturbaient. Elle était à louest de la ville.
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