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« Un jour de l’été 2002, Franz-Olivier Giesbert m’a demandé d’écrire sur la télévision chaque semaine dans Le Point. Je lui ai dit que j’écrivais déjà sur la télévision pour un autre journal (textes rassemblés dans Le Plateau télé, Fayard, 2010). Franz m’a rappelé quelques jours plus tard et m’a dit que, dans ce cas, je pourrais écrire sur n’importe quoi. C’est ce que j’ai fait. »
Publié le : mercredi 18 janvier 2012
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213669526
Nombre de pages : 960
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Table
Éloge du moi raté
Relire George W. Bush
Le promeneur stipendié
Chypre en octobre
Contre la lecture
Trombinoscope
Le Besson des restaurants de Paris
Popotins mondains
Scott
Jean-Pierre Decourt est mort
Carla Bruni, maîtresse chanteuse
© Librairie Arthème Fayard, 2012.
ISBN : 978-2-213-66952-6
Couverture : Cheeri
À Michel Déon, qui ne lit que le Nouvel Observateur.
Éloge du moi raté
Si le dossier du Point
« Réussir sa vie », était sorti une trentaine d’années plus tôt, je l’aurais lu et aurais peut-être réussi ma vie, mais il y a trente ans Le Point naissait à peine et pensait à réussir tout court, du coup moi j’ai raté ma vie. C’est si grave ? Bon, je n’avais qu’une vie, je l’ai ratée. A priori, c’est grave. Mais à pas priori ? Si on y réfléchit ? Le Point, c’est un journal où on réfléchit. Ça tombe bien ; c’est ce que je préfère faire, réfléchir, depuis que j’ai raté ma vie.
Je le savais. Dès l’école maternelle. Que ce truc énorme qu’on appelait la vie et dans lequel je voyais mes parents et leurs amis se débattre — vacances, anniversaires, changements de voiture, ulcères à l’estomac —, j’allais le rater. C’était trop gros pour moi. Il m’aurait fallu quelque chose d’un peu moins gros, pour que je le réussisse. Une demi-vie, par exemple. Un quart de vie aurait été l’idéal. Mais toute une vie ? C’est impossible à réussir. Je ne sais pas comment il a fait, Luc Ferry. Peut-être fallait-il écouter en classe ?
Bon, assez parlé de moi, parlons des autres ratages. Le Titanic, par exemple. Non, le Vasa. Le Vasa, il n’est même pas sorti du port de Stockholm. Attention, dans les textes que j’écrirai pour
Le Point, il y aura souvent une allusion à la Suède et le mot Serbie (qui sera remplacé par le mot Belgrade, en cas de plaintes). Le Vasa a coulé dans le port de Stockholm. C’est même pour ça qu’on l’a renfloué : on savait où il était. Maintenant on le visite et il a donné son nom au pain le plus célèbre du monde, en tout cas chez les types qui ont épousé des Suédoises. Est-ce Frédéric Beigbeder — j’ai regardé Hypershow sur Canal +, ça m’a plu, peut-être parce que c’est raté — qui a trouvé le slogan publicitaire « Vas-y Wasa » ? J’aurais voulu écrire ça. Rien que ça. « Vas-y Wasa ! » J’aurais le sentiment d’avoir réussi ma vie. Comme Loana.
Pour devenir célèbre, faut-il couler ? Mais les gens ne veulent pas devenir célèbres : ils sont 1 % à considérer que la célébrité fait le bonheur. L’intelligence des Français. Faut-il être bête pour se donner un mal de chien dans le seul but de ne plus pouvoir se balader dans les rues. Une fois, j’ai croisé Patricia Kaas sur le boulevard Saint-Germain. Blottie contre un grand et beau garçon, elle regardait les vitrines. À 2 heures du matin. C’est un peu ça, le drame des stars : quand elles peuvent sortir, tout est fermé. Elles ratent leurs courses.
Y a-t-il un beau roman sur l’amour réussi ? Non. C’est pour ça que personne ne sait comment c’est, sauf les gens à qui c’est arrivé, mais est-ce que c’est arrivé à des gens ? Il y a de mauvais romans sur l’amour réussi. Il y en a même plein. Mais les mauvais romans ne disent pas la vérité. La vérité, elle est dans les bons romans (Aurélien, L’Éducation sentimentale, L’Idiot, Le Soleil se lève aussi, Gatsby le Magnifique, Anna Karénine
…). Ils racontent tous la même chose : que l’amour rate. Si l’amour rate, quelle honte y a-t-il à être un raté ? La honte est bête, il lui arrive même d’être criminelle. Combien de crimes commis par honte. Ça devrait être un péché capital, comme l’orgueil. Il y aurait huit péchés capitaux. Ce n’est pas un bon chiffre. Il en faudrait neuf. On rajouterait quoi ? La méchanceté ? Il y a la colère, il n’y a pas la méchanceté. Parce qu’elle n’existe pas ?
Le principal argument en faveur du raté, c’est qu’il fait plaisir à son prochain. Le nombre de gens qui sont malheureux quand on réussit quelque chose est au moins aussi grand que le nombre de gens qui sont heureux quand on rate quelque chose. Si vous voulez faire le bonheur des gens qui vous entourent, ratez, ratez tout. Échouez même à être dans la misère : ça les embarrasserait. Non, ce qu’il leur faut, c’est un petit ratage pas encombrant, pas dramatique, quelque chose sur lequel ils puissent revenir, en pensée, en parole, par écrit, un bonheur en réserve, confortable, une sorte d’aire d’autoroute, un endroit où ils peuvent reprendre leur souffle, faire le point, se dire, justement, qu’ils ont réussi leur vie, eux.
Soudain, j’ai un doute : et si j’avais raté ma première chronique dans Le Point ?
Relire George W. Bush
En 1999, George W. Bush fait paraître son premier livre : A Charge to Keep. Qui sort un an plus tard en France sous le titre Avec l’aide de Dieu ; ce qui n’est pas pareil. Mais c’est peut-être plus fidèle au texte, où la religion joue un rôle central. Bush Jr. est un homme de foi, davantage que Clinton ou même que son père. « Il m’a été donné d’entendre bien des sermons dans bien des églises », « Job a brillamment parlé de la foi… », « Ma foi me rend libre », « Ce sermon m’est allé droit au cœur », « Nous avons tous été créés à l’image de Dieu », « Nous allions à l’église, j’étais enfant de chœur pour le service de huit heures, le matin à Saint-Martin. J’aimais le côté formel, le rituel, les bougies, et c’est là que j’ai senti les premiers balbutiements d’une foi qui allait mettre des années à mûrir… », etc. À 40 ans, George fait la connaissance du révérend Billy Graham. C’est le coup de foudre : « Le Seigneur était si présent dans sa douceur et son altruisme affectueux. » Il y a même cet aveu : « … Le révérend Graham a planté une graine de moutarde dans mon âme, graine qui s’est développée dans l’année. » George se plonge alors dans la Bible, qu’il relit en entier une fois par an. Le pauvre : c’est tellement un mauvais livre. Pourquoi n’a-t-il pas plutôt choisi
L’Odyssée ou, s’il tenait à un truc chrétien, Les Frères Karamazov ?
À la sortie de l’hôtel Al-Rachid de Bagdad, il y a une grande mosaïque représentant le visage de l’ancien président des États-Unis, le père de George W.. Tout le monde lui marche dessus : Irakiens, Jordaniens, Syriens, Palestiniens. Journalistes occidentaux et asiatiques. Escort girls. Sauf moi. Lors de mon séjour en Irak avec Enfants du monde en 2000, j’ai fait un détour pour monter dans le taxi qui devait m’emmener à Babylone. On ne me fera jamais marcher sur un Gémeaux. N’ayant ni travail, ni famille, ni patrie, je suis bien obligé d’être solidaire de mon signe astrologique.
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