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Autopsie d'un survivant
C'était il y a un an jour pour jour, le premier mai deux mille quinze... Cette date marque le dernier jour «normal» de ma vie. Je m'en souviens très bien. Il était vingt-heures dix sept. Le journal télévisé touchait à sa fin lorsqu'une information à priori sans réelle conséquence fut annoncée.
«Suite à un problème informatique affectant les réseaux Mastersa® et Vicard®, lequel s'est propagé à plusieurs établissements bancaires, les autorités internationales, sous l'égide du Fond Monétaire International, recommandent une action d'envergure afin que la situation revienne à la normale. A la suite de cette injonction, les autorités européennes ont annoncé la fermeture exceptionnelle de l'ensemble des établissements bancaires de l'Union pour un maximum de deux jours ouvrés. Le temps pour les équipes informatiques de trouver une solution adéquate. Aussi, étant bien consciente de la gêne occasionnée par une telle situation, Bruxelles exhorte les européens à faire preuve de patience et à ne pas déranger le travail entrepris en tentant de retirer des espèces aux distributeurs automatiques.»
Je m'en souviens d'autant mieux que ce soir là nous étions, comme chaque année, réunis en famille pour fêter la «fête du travail». Au moment de cette annonce, personne à table n'a réagi, si ce n'est mon oncle.
«Comment je vais la payer l'épicière moi demain? En nature ?»
C'est dire l'effet que cela a eu sur la soirée bonne enfant que nous passions... Seule mon arrière grand-mère, alors âgée de quatre-vingt douze ans a semblé tracassée. Malheureusement pour elle, les blagues sur la confection de ses confitures annuelles et sur son sens de l'économie ne tardèrent pas à fuser à la vitesse de l'éclair. Quoi de plus normal d'ailleurs. Qui aujourd'hui (l'année dernière), n'avait pas au moins un crédit à son actif avant même ses vingt-cinq ans? Quel Homme censé et doué de raison n'aurait pas contracté un prêt à la consommation ou bien un crédit immobilier sur vingt-cinq ans? Les temps ont changé depuis près d'un siècle, la société aussi.
En ce qui me concerne, j'écoutais chacun avancer ses arguments, sa vision des choses. De toute façon, de l'avis (presque) général, en une journée ou deux, le problème serait réglé et les banques réouvertes. Il ne peut pas en être autrement puisque c'est avec notre argent qu'elles travaillent... Par moment j'essayais bien de placer un petit «Oui, mais et si...» qui n'aboutissait jamais à rien d'autre qu'à un «Ne soit pas si pessimiste, à la télé ils ont dit...». Je ne me sentais pas de taille à lutter face à ça. Je laissais donc courir et n'intervenais plus que pour acquiescer les bonnes paroles de mon beau frère.
– «Allezmamie, une coupe de champagne pour la route. Il faut bien profiter de la vie, on ne sait pas ce que demain nous réserve».
C'était là l'une des seules fois où j'étais bien d'accord avec lui. Personne ne sais ce qui arrivera demain. Bien que parfois, certains signes puissent donner quelques indications... Sur ce, ayant prévu de Histoire placée sous licence Creative Commons by-nc-nd – Clément Hourseau / Univers Parallèle - 2014
m'atteler à mon potager le lendemain, je décidais de prendre la voiture et de rentrer. Dans un geste de bonté extraordinaire, j'ai également repris ma femme. J'ai même déposé grand-mamie chez elle. Car oui, je ferais tout pour quelques bocaux de sa délicieuse confiture!
Le week-end passait tranquillement, sans anicroche. Lundi arrivait. Comme annoncé vendredi, toutes les banques étaient fermées. Mis à part cela, les rues de ma petite commune étaient particulièrement calmes. Mardi, la situation n'avait pas évolué d'un iota. Je commençais de plus en plus à me dire que les ressemblances avec un certain jour d'avril deux mille treize à Chypre étaient flagrantes. Les queues devant les banques en moins. Mercredi, le journal télévisé annonce que les «opérations techniques visant au rétablissement de la situation prennent plus de temps que prévu». Dans le reportage suivant, la parole est donnée à quelques autochtones de la «région Capitale» se plaignant que les magasins se vident à vitesse grand V et qu'il ne leur est plus possible d'acheter de quoi se nourrir. De l'avis général, il est temps que l'Etat intervienne. C'est alors que je me gausse en ouvrant le pot de «confiote» que grand-mamie m'a gracieusement offert. Jeudi, l'annonce est faite de la mise en examen des dirigeants de Mastersa® suite à un scandale sexuel qui aurait eu lieu dans un grand hôtel New-Yorkais. Dans la foulée, le cours de l'action de la société dévisse complètement sur le marché américain, entraînant avec elle tout le système bancaire ainsi que les places financières du monde entier. Évènement à la suite duquel psychologues et autres pessimistes de mon genre prédisent une nouvelle hécatombe de banquiers se défenestrant. Par chance, mon conseiller (qui gère les cent cinquante euros de mon Livret de Développement Durable) est installé au rez de chaussée. C'est un homme bien, qui me fait souvent rigoler lorsqu'il me parle «d'investir en bourse», de «placement d'avenir», le tout «sans risque». Tout compte fait je l'aime bien et je ne voudrais pas qu'il lui arrive quelque chose. Vendredi, les agences bancaires sont prises d'assaut par des pékins en mal de monnaie de singe (l'euro a perdu la moitié de sa valeur hier sur le marché des changes). Les magasins sont désormais vidés de toute marchandise. Seuls sont présents quelques corps sans vie, au détour d'allées dévastées, victimes de bousculades ou de violence gratuite. Par chance, puisque j'avais encore de la brioche dans le cellier pour accompagner la confiture, je n'ai pas eu besoin d'aller faire mes courses ce jour.
Samedi matin, la radio annonce en boucle la fermeture jusqu'à nouvel ordre des principales places boursières de la planète, le temps de faire la lumière sur les causes de cet effondrement économique et financier mondial. Ayant ma petite idée sur les responsables et les raisons de ce chaos naissant, je décide de préparer mon CV et ma lettre de motivation, que je vais adresser à Madame Christine L., présidente du Fond Monétaire International. On ne sait jamais, si je peux gagner un petit voyage aux «States» comme on dit... Manque de bol, EDF connait quelques soucis avec sa centrale nucléaire située à une centaine de kilomètres de chez moi. L'imprimante ne fonctionne donc pas... Heureusement, des ingénieurs japonnais sont en route pour rétablir l'ordre des choses. Me voilà rassuré... ou pas. Je vais donc devoir compter sur ma modeste installation solaire pour subvenir à mes quelques besoins vitaux. La télé étant comme par hasard tombé en panne avant hier, impossible pour ma femme de regarder son émission favorite «Les crétins à Saint-Bart». Dans un sens cela tombe bien, cela n'entrait pas dans ma définition des «besoins vitaux». Mais ça allez le lui expliquer... L'autre problème se posant à moi (et aussi à ma famille quand même), c'est l'eau. J'ai bien une cuve de récupération des eaux de pluie que j'utilise pour alimenter mon potager, mais ce dernier étant situé à plusieurs kilomètres de mon appartement, pas question de m'y rendre tant que les rues seront truffées de cow-boys et de zorros prêts à tout mais bons à rien. Idem pour les magasins, qui de toute façon sont aussi vides que les caisses de l'Etat. Ma solution est donc toute trouvée... je vais me rabattre sur des
Histoire placée sous licence Creative Commons by-nc-nd – Clément Hourseau / Univers Parallèle - 2014
solutions maison d'assainissement, ainsi que sur les quelques centaines de litres d'eau potable que j'avais mis de côté au prix de réflexions acerbes de madame.
«Tu fais quoi chéri? Je m'occupe des réserves d'eau. Quoi encore?! Mais qu'est-ce que tu vas faire de tout ça, sérieusement? Ben je ne sais pas. J'avais pensé organiser une soirée «t-shirt mouillé» donc je stocke. Et puis au pire, tu aura de quoi arroser tes plantes pendant au moins une décennie.»
Un mois a passé. Les banques ont réouvert après trois longues semaines de fermeture. Les comptes sont de nouveau accessibles. A la surprise générale, il ne me reste plus que soixante-quinze euros. Moitié moins qu'avant leur fermeture. Si l'on compte la baisse de cinquante pour cent de la valeur de la «monnaie unique», je n'ai même plus quarante euros. C'est officiellement la dèche, surtout quand l'on considère que sur les trente derniers jours l'inflation s'élève à environ trois cents pour cent. C'est alors que j'ai proposé à ma femme de faire une partie de monopoly, la version «Euro», sortie pour le lancement de cette «nouvelle» monnaie. Elle n'était pas très motivée. Etonnamment, mon argument principal n'a pas fait mouche.
«Tu sais ma chérie, le monopoly est un jeu qui permet de se détendre tout en payant avec de la monnaie qui n'a rien perdu de sa valeur malgré la crise. C'est un peu une façon de se replonger dans le passé, au temps où la monnaie papier valait encore quelque chose».
Il s'est avéré qu'elle préférait jouer à la bonne paye. Dans un excès de générosité et de bonté, j'ai accepté...
Au bout de six mois, les choses étaient toujours tendues. La vie tentait tant bien que mal de reprendre son cours. L'inflation n'avait de cesse de progresser. Le taux de deux pour cent souhaité par la Banque Centrale Européenne était atteint... à l'heure. Le papier toilette avait alors plus de valeur que le papier monnaie. En même temps, qui voudrait se torcher avec la face d'un savant grec de l'antiquité ou bien avec le tout nouveau «One billion dollars» à l'effigie de George Bush fils? Un autre truc qui avait une certaine valeur en cette période trouble, c'était «la relique barbare». Je ne vous dit pas la galère pour expliquer à ma femme qu'il ne s'agissait pas du nom d'une nouvelle drogue... quoi que... Avec une vingt francs or Napoléon on peut désormais s'acheter un lopin de terre. L'argent métal était bien apprécié aussi. Avec une once, il était possible de faire ses courses pour le mois à venir tout en faisant l'aumône aux nécessiteux. Mais si, vous savez, ceux qui se plaignaient le mercredi suivant la fermeture des banques, les autochtones de la «région Capitale». Par contre, bien que la situation se soit légèrement améliorée, il reste quand même nécessaire de prendre quelques précautions lorsque l'on sort faire les courses. Ben oui, lorsque l'Etat ne joue plus son rôle, les prévoyants et les précautionneux (ceux qu'on appelait les pessimistes il y a tout juste six mois), sont considérés un petit peu comme des «banques ambulantes». Heureusement, Hercule, Bob et Dylan (ma femme est fan de Bob Dylan...), mes malinois, ne me voient pas ainsi.
Tout ceci s'est donc déroulé tout au long de l'année écoulée. Pour ce premier anniversaire, le ralentissement du déclin de l'économie étant amorcé et l'objectif d'inversion de la courbe du PIB en bonne voie (c'est le Président qui l'a annoncé ce matin aux infos), j'ai fait le choix de revendre la totalité de mes métaux précieux pour investir dans des actions de sociétés en devenir... Mais non, je blague! Ce matin j'ai juste entamé un nouveau pot de confiote à la fraise made in grand-mamie. Histoire placée sous licence Creative Commons by-nc-nd – Clément Hourseau / Univers Parallèle - 2014
Pour le reste, j'ai convié la famille au grand complet à la maison (la crise à fait que de nombreuses opportunités d'investissement à bas prix se sont offertes à moi) pour une petite fête sur le thème de «Je vous l'avait bien dit»... A mon grand étonnement, seule grand-mamie a répondu présent. Ca tombe bien, je n'avais plus de confiture à l'abricot. Comme quoi, les grands esprits se rencontrent...
Ce texte a été écrit grâce à un netbook «propulsé» à l'énergie garantie 100% solaire Toute ressemblance avec des marques, personnes ou situations existantes ou ayant existé sont purement fortuites (ou presque) Contrairement aux apparences, aucune once d'or ou d'argent n'a été maltraitée lors de l'écriture de ce texte
Histoire placée sous licence Creative Commons by-nc-nd – Clément Hourseau / Univers Parallèle - 2014
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