Aux anges

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Deux hommes, qui ont perdu le fil de leur vie, voyagent ensemble. Sur leur route, des rencontres insolites vont changer leur destin. Un roman lumineux sur la puissance des sentiments où l'on retrouve la sensibilité et la poésie de Francis Dannemark.


Amis d'adolescence, Pierre et Florian se retrouvent, après trente ans d'absence, à l'occasion d'un long voyage en voiture. L'un et l'autre ont un peu perdu le fil de leur vie. Avec émotion et humour, ils évoquent leurs fêlures, leurs doutes face à l'avenir. Mais ce voyage, dicté par les rendez-vous professionnels de Pierre, ne se déroule pas comme prévu.
Sur le bord d'une route, ils croisent Emiliana di Castelcampo. Dans son château en ruine, telle une fée facétieuse, la vieille comtesse italienne va bientôt bouleverser l'existence des deux hommes. Car la vie trouve son sens et sa magie dans les rencontres que l'on y fait et dans notre capacité à rêver et à accueillir l'imprévu.



Cette comédie d'un optimisme contagieux, qui redonne le goût de vivre et d'aimer, est aussi un roman d'apprentissage et de sagesse, illuminé par d'inoubliables histoires d'amour.






Publié le : jeudi 3 avril 2014
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EAN13 : 9782221141489
Nombre de pages : 115
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CHEZ ROBERT LAFFONT
Le Grand Jardin (prix Bernheim)
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ET RÉÉDITÉS AUX ÉDITIONS
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AUX ÉDITIONS LE CASTOR ASTRAL
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CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
33 Voix, poèmes en 33 langues, Cadex
Les Petites Voix, roman, Belfond
E-BOOK
VÉRONIQUE BIEFNOT & FRANCIS DANNEMARK
Contact, nouvelles traduites en anglais par Annabelle Larousse, Fringilla Books, 2013 (www.smashwords.com)
www.francisdannemark.be
:

L’auteur de ce roman remercie vivement le Centre national du livre, qui lui a accordé son soutien sous la forme d’une bourse d’écriture.

Aux anges, le tableau reproduit en
couverture, est de Véronique Biefnot.

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2014

ISBN : 978-2-221-14148-9

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales

Pour la seule et unique reine des fées
« On se demande si la vie a un sens… et puis on rencontre des êtres qui donnent un sens à la vie. »
BRASSAÏ
« Et lorsque deux êtres se comprennent
au plus profond de leur cœur,
leurs mots sont doux et forts
comme le parfum de l’orchidée. »
CONFUCIUS
« Love is a deeper season than reason. »
E. E. CUMMINGS
Première journée,
lundi 14 avril
1.
C’est un matin d’avril que le voyage commença. Vers huit heures. Et aussi vers onze heures. Dans l’intervalle, la pluie eut l’occasion de tomber deux fois, dont une avec assez de force pour rappeler que l’on gagne, au printemps, à avoir sous la main un parapluie solide. Entre les épisodes humides, le soleil eut la bonne idée de faire songer à l’été.
Pour voyager par la route, posséder une voiture neuve et bien équipée est un atout considérable. Pierre avait une berline à la fois récente, puissante et confortable. Il s’était arrêté devant la maison de Florian à huit heures précises, comme prévu. Valises vite chargées, départ sans tarder. Mais ni Pierre ni Florian n’avaient prévu que le conducteur pressé d’une camionnette de livraison, négligeant le sens interdit de la petite rue, allait les percuter quelques instants plus tard. Sans dommages pour eux mais avec un effet désastreux sur la face avant de leur voiture. À dix heures, la belle berline de Pierre n’était plus qu’une épave que l’on installait sur un véhicule de dépannage. Le voyage commença donc un matin d’avril vers onze heures, quand les deux hommes prirent place dans le break de Florian, qui avait deux cent cinquante mille kilomètres au compteur et qui, outre de nombreuses bosses et éraflures, affichait les traces de toutes les feuilles d’arbres collées puis décollées par les pluies au fil des années.
Après quelques kilomètres d’autoroute, Florian demanda à Pierre s’il voyait un inconvénient à changer d’itinéraire.
— C’est le meilleur trajet, répondit Pierre.
— Sans doute. Mais ma voiture n’atteint les cent kilomètres à l’heure que bien lancée, dans une descente… Sur autoroute, on aura l’impression de ne pas avancer.
— Sur une route normale, elle roule plus vite ?
— Non, pas du tout. Mais on a l’impression qu’elle pourrait. Et ça fait une belle différence, conclut Florian.
— Tu as un GPS ? demanda Pierre.
— Dans une voiture comme la mienne ?...
— On pourrait en acheter un, suggéra Pierre.
— J’ai une collection de cartes dans le vide-poches. Toutes les régions, de Lille à Marseille. On peut aussi aller en Belgique, en Espagne, en Italie, en Allemagne…
— Celles de la Normandie et de la Picardie devraient suffire, dit Pierre.
— Si tu veux, une fois sur place, on laissera l’auto dans un parking et tu pourras prendre un taxi pour aller à tes rendez-vous, proposa Florian un peu plus tard.
Pierre fit une sorte de moue amusée. Il imaginait la tête des patrons le voyant débarquer sur le parking VIP de leur entreprise dans une voiture pareille. Et avec un chauffeur comme Florian, qui portait le genre de veste qu’on porte pour une balade en forêt et arborait une chevelure aussi abondante qu’indisciplinée. Il revit son propre visage tel qu’il l’avait examiné quelques heures plus tôt en nouant sa cravate. On lui disait souvent qu’il n’avait guère changé. Mais il savait bien qu’il avait pris du poids, que les poches sous ses yeux étaient définitives et qu’il avait perdu la meilleure moitié de ses cheveux.
— On verra, dit-il avec un demi-sourire. Commençons par aller jusque-là. Je préviendrai que j’arriverai plus tard que prévu. Avec le retard qu’on a pris, il fera peut-être déjà un peu sombre. Les vieilles voitures ont un certain cachet dans l’obscurité…
2.
Pierre et Florian étaient nés tous les deux en 1960. Fréquentant le même établissement scolaire, ils étaient devenus des amis très proches à l’âge de quinze ans et l’étaient restés durant une demi-douzaine d’années, jusqu’au moment où Florian avait brutalement arrêté ses études et quitté le pays. Par la suite, ils s’étaient contentés d’échanger des nouvelles brèves et rares, un salut par e-mail quand Internet était apparu, une rencontre entre deux portes à une ou deux reprises.
Cela faisait plus de dix ans qu’ils ne s’étaient pas croisés quand, au début de ce mois d’avril, ils s’étaient rendus tous les deux à une fête organisée par un ami d’autrefois. Ce dernier les avait invités à célébrer les quatre-vingts ans de son père, qui avait été pour Florian comme pour Pierre une figure marquante de leur adolescence, une sorte de père idéal. Alors que la soirée allait toucher à sa fin, Pierre et Florian s’étaient retrouvés assis dans un fauteuil un peu à l’écart et s’étaient mis à évoquer leurs souvenirs communs.
— Quelle paire d’amis nous faisions ! avait dit Florian, qui, contrairement à son habitude, avait accepté plusieurs coupes de champagne.
— Quelle paire d’amis je faisais…, avait répondu Pierre un peu brusquement. Je te rappelle que tu as disparu du jour au lendemain, sans dire au revoir, et que tu as ensuite oublié que la poste et le téléphone existaient…
Florian, visiblement très mal à l’aise, avait cherché des mots pour lui répondre, n’en avait pas trouvé tout de suite.
— D’accord, on ne s’en va pas comme ça, avait-il reconnu. Mais qu’est-ce que tu m’aurais dit ? Que j’étais un inconscient, que c’était absurde de quitter mon pays, d’abandonner mes études. Que ça n’avait pas de sens et que j’étais le roi des idiots. Non ?
— Peut-être… Je ne sais pas. Tu n’as sans doute pas tort. C’est loin, tout ça.
L’épouse de l’homme que l’on fêtait ce soir-là était alors venue les chercher pour une photo de groupe. Puis le va-et-vient des invités avait repris. Au moment où Florian allait partir, Pierre l’avait rejoint dans le hall et lui avait dit :
— Écoute, je viens d’avoir une idée. Tu pourrais te libérer quelques jours dans la semaine du 14 avril ? J’ai trois ou quatre rendez-vous professionnels importants en province et, pour le reste, beaucoup de temps libre. Ce serait peut-être l’occasion de rattraper un peu le temps perdu. Qu’est-ce que tu en penses ?
— Pourquoi pas ? avait répondu Florian. C’est quoi, ces rendez-vous ? Tu travailles toujours dans la même boîte ?
— Oui, sauf qu’elle a fusionné avec une très grosse société qui a des filiales dans le monde entier.
— On irait où ? avait encore demandé Florian.
— En gros, la Normandie.
— C’est une bonne idée, avait dit Florian après un moment de réflexion. Il y a la mer pas loin. J’ai besoin de prendre un peu l’air.
Pierre lui avait serré la main avec enthousiasme et lui avait précisé qu’il viendrait le chercher chez lui le lundi matin et qu’ils seraient normalement de retour le jeudi soir, ou le vendredi dans la journée. « Je vais réserver toute la semaine », avait répondu Florian.
*
* *
La ville était derrière eux, oubliée. Sans hâte, la voiture de Florian traversait des paysages où le printemps brillait par son absence : peu de bourgeons prêts à éclore sur les arbres, végétation encore éteinte, couleurs d’hiver – et dans le ciel les nuages faisaient la course trop lentement pour que l’on puisse imaginer que la belle saison allait arriver. Mais le soleil improvisait de brèves apparitions, saluées avec joie par les deux amis.
Depuis un moment, la voix de Frank Sinatra emplissait l’habitacle. Des ballades sombres, très mélancoliques, portées par des arrangements somptueux, se succédaient. Pierre reconnut « Mood Indigo », « It’s a Lonesome Old Town » et « Only the Lonely ».
— C’est magnifique, dit-il, mais… pas vraiment très gai.
— Attends la suivante…, répondit Florian. « No One Cares ». Et puis « Where Do You Go ? ».
Ils se laissèrent bercer par la musique.
— Tu n’écoutes plus de rock ? demanda Pierre un peu plus tard.
— Très rarement, répondit Florian. Il y a un âge où ce genre de musique ne passe plus, tu ne trouves pas ?
Pierre acquiesça.
— Un vieux jazzman, c’est émouvant, mais un vieux rocker, ça a quelque chose d’un peu pathétique, poursuivit Florian.
— Tu as sans doute raison, le rock, c’est l’adolescence, la jeunesse, dit Pierre. Je ne parle pas de Bob Dylan et des gens comme lui, bien sûr.
— Dylan, ce n’est pas du rock. C’est de la poésie à l’état pur. Tu connais la phrase de Mohamed Ali ? « Celui qui voit le monde à cinquante ans comme il le voyait à vingt ans a perdu trente ans de sa vie. »
— Mais de temps en temps, un soupçon de nostalgie…, fit Pierre. Quand j’ai appris que les Feelies s’étaient reformés et avaient sorti un nouveau disque, j’ai réécouté sur Internet quelques morceaux de leur premier album, tu t’en souviens ?
— Évidemment ! répondit Florian. Crazy Rhythms. En 1980. Leurs têtes de gentils ados sur la pochette. On avait vingt ans. On n’avait jamais entendu un rythme pareil, un son aussi prenant. Mon Dieu, ces guitares !
— Je me souvenais de quelques titres : « Loveless Love », « Moskow Nights »…
— Et « Fa Cé-La »…, ajouta Florian. De vrais bijoux. Mais à toutes petites doses !
Pendant ce temps, dans les haut-parleurs, Frank Sinatra continuait à chanter. « Deep in a Dream », « I’ll Never Smile Again », « Lonely Town »…
— Si tu en as marre…, dit Florian.
Pierre fit non de la tête.
— Je ne peux plus m’empêcher d’écouter ces morceaux, ajouta Florian quelques minutes plus tard. Je n’écoute plus que ça, ces disques envoûtants que Sinatra a enregistrés entre 1955 et 1959 avec Nelson Riddle ou Gordon Jenkins. Mon amie dit que je suis un peu malade et que je ferais bien d’aller consulter quelqu’un… Alors je fais un effort quand elle est là, je mets Bill Evans, Miles Davis ou Thelonious Monk. Ou le plus souvent rien de tout. Comme si je ne supportais plus rien d’autre…
Il se tut un moment.
— Celle-là, on l’a déjà entendue, non ? fit Pierre.
— « It’s a lonesome old town when you’re not around… » Je l’ai gravée deux fois sur ce CD.
— Chagrin d’amour ? demanda Pierre en regardant au loin de nouveaux nuages qui arrivaient.
— Non, dit Florian. Rien de tel.
Silence. Puis, en ratant un clin d’œil, il ajouta :
— Ou alors chagrin de pas d’amour…
Pierre se mit à consulter une carte, qu’il déplia et replia plusieurs fois avant de localiser la région qui l’intéressait.
— J’essaie de me faire une idée de l’heure à laquelle on va arriver, dit-il. Il faudrait que je demande à Sylvie de retarder le rendez-vous du jour. Dans un restaurant, pour le dîner.
— Sylvie ?
— Ma principale collaboratrice. Une femme formidable. Elle travaille avec moi depuis deux ans. Je pense parfois qu’elle est bien plus douée que moi, soit dit entre nous. Je l’appellerai dans une heure.
Florian lui demanda alors comment ça se passait pour lui, dans son travail, et Pierre lui répondit qu’il était devenu directeur général d’un département stratégiquement très important pour l’entreprise, et qui, en plus, lui conférait une bonne image. Il avait une équipe de quatre-vingt-cinq personnes, toutes spécialisées dans le traitement, le stockage et le recyclage des déchets industriels. On l’invitait très souvent à prendre la parole dans des réunions internationales. Florian se déclara très impressionné. Quant à lui, il était toujours photographe. Il avait sa propre petite agence et n’avait pas quitté son secteur, la photo de mode, ainsi qu’en témoignait un numéro récent du italien, dont il avait signé la couverture.Vogue
— Plus de paysages ? demanda Pierre. Je me souviens bien de toi qui emmenais partout l’appareil que tu avais reçu pour tes seize ans, tu ne photographiais que des paysages ou des natures mortes. Tu ne voulais pas photographier les gens, même pas tes amis.
— C’est vrai ! Je n’osais pas. J’avais vu une expo, un hommage à toute une série de grands photographes, il n’y avait que des portraits, ça m’avait complètement fasciné et… je m’étais dit que c’était bien trop difficile. Alors je photographiais des arbres, des rues désertes, des objets… Aujourd’hui, je ne photographie plus que des gens. Des femmes, pour être précis. Très belles.
— C’est le moins qu’on puisse dire, commenta Pierre. Le livre que tu as publié il y a quelques années, je l’ai acheté, figure-toi ! Et je me suis dit que c’était bien, que ça marchait pour toi. Je t’ai un peu envié…
Florian fit une drôle de moue.
— Et revoilà la pluie, dit-il en augmentant la vitesse des essuie-glaces. Le milieu de la mode, c’est un milieu qui brille de mille feux mais il faut se lever tôt pour en trouver un qui réchauffe un peu… C’est un monde très vain, tu sais. Et puis, ça ne marche plus aussi bien. Il y a beaucoup moins d’argent. Les magazines perdent leurs lecteurs et leurs annonceurs. J’ai dû réduire de moitié ma petite équipe l’an dernier. Ça m’a fort secoué. Pour l’instant, c’est stable. Plus ou moins… Mais j’ai gaspillé beaucoup d’argent. J’ai acheté des photos, des milliers de photos. Des photos anciennes. Beaucoup de portraits. Et je m’en veux parce que, de toute façon, je ne trouve jamais le temps de faire ce que je voudrais : m’asseoir et les regarder vraiment, jusqu’au moment où on ne sait plus que l’on est en train de regarder une photo, on est juste en face de quelqu’un, on sait soudain qui il est, et il te reconnaît, on se regarde et ça suffit, pas besoin de mots… Et toi, pas de problèmes avec la crise ? Je t’avoue que je me pose une question : depuis quand un boss de ton calibre fait-il la tournée des clients de province ?
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