Aux bons soins du Dr Kellogg

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Que se passe-t-il dans la ville-champignon de Battle Creek, aux Etats-Unis, pour qu'elle soit envahie, en cette année 1907, par des célébrités venues du monde entier ? C'est que le Dr Kellogg, l'inventeur du corn-flake, du beurre de cacahuète et des succédanés de café, vient d'y installer son temple de la diététique, attirant des personnages dignes de Dickens, à la recherche de la pilule magique qui prolonge la vie ou des bénéfices juteux de sa commercialisation. L'infortuné héros du livre, Will Lightbody, amoureux de sa femme adonnée furieusement au culte végétarien, ne peut que la suivre dans cet enfer. Vous saurez tout sur cette industrie nouvelle qui rendit la bourgade de Battle Creek célèbre de par le monde et vous hurlerez de rire en découvrant les fondements de la police diététique d'aujourd'hui.
Publié le : mercredi 16 novembre 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246855934
Nombre de pages : 504
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La vie est une victoire temporaire
sur les causes de la mort.

SYLVESTER GRAHAM,
in Conférence sur les maladies épidémiques.

Né en 1941, Robert Pépin a commencépar êtreprofesseur d’anglais dans divers lycéesparisiens. Devenu directeur littéraire aux éditions Tchou, il a ensuite enseigné la traduction à l’université de Columbia et continue à le faire à l’institut Charles V. Aujourd’hui, il est directeur de la collection « Seuil Policiers ».

Traducteur d’écrivains anglais tels qu’Anthony Burgess, Samuel Taylor Coleridge, Laurie Lee, Malcolm Lowry, James Morier, Cowper Powys, Robert Louis Stevenson et Robert Graves, il a longtemps vécu à New Tork et se consacre essentiellement à la littérature américaine. Traducteur de Saul Bellow, Charles Bukowski, Robert Coover, Bernard Malamud et Kenneth Patchen, il a beaucoup contribué àfaire connaître les œuvres de T.C. Boyle, Richard Brautigan, Joseph Heller, Michael Malone et Kurt Vonnegut.

Le prix Médicis a couronné sa traduction de Dieu sait de Joseph Heller en 1986, et le prix Femina sa traduction du Vaste Monde de David Maloufen 1991.

ROSEMARY POST
1923-1981

REMERCIEMENTS

Deux textes (la Cornflake Crusade*1 de Gerald Carson et The Nuts Among the Bernes*2 de Ronald M. Deutsch) m’ont inspiré et guidé dans la rédaction de ce roman et je tiens ici à dire à leurs auteurs tout ce que je leur dois. J’aimerais aussi remercier Kevin McCarey, James Kaufman, Janet Griffin, Gordon Dale et le personnel de la Charles Willard Memorial Library de Battle Creek, Michigan, pour l’aide qu’ils m’ont accordée.

*1 Soit La croisade du corn-flake. (NdT.)
*2 Soit Des noix parmi les baies. (NdT.)

Première partie

DIAGNOSTIC

 

CHAPITRE 1

De l’entrecôte et du péché

Le Dr John Harvey Kellogg, inventeur du corn-flake et du beurre de cacahuètes (n’oublions pas non plus le café de céréales caramélisées, le Bromose, la Nuttolene et quelque soixante-quinze autres produits nutritifs tous gastriquement corrects), marqua une pause afin d’abaisser son regard sur la femme imposante installée au premier rang. Il en croyait à peine ses oreilles. Tout comme son auditoire, à en juger par le hoquet qui en était monté lorsque, après avoir levé le doigt, en tremblant un rien, la dame avait exigé de savoir où était le péché : avaler des entrecôtes n’avait-il donc pas pleinement satisfait aux besoins des pionniers ? Et à ceux de son père, et de son grand-père avant lui ?

Méditatif, le docteur tripota la monture impeccablement blanche de ses lunettes. Tous ses airs disaient l’exemple même de la concentration, le savant qui mûrit sa réponse, alors que, de fait, il essayait, et désespérément, de se rappeler le nom de sa patiente... mais enfin, qui c’était, celle-là ? Parce qu’il la connaissait, non ? Ce nez, ces yeux... comme s’il ne connaissait pas tous ses malades, et par leur nom, encore, on avait sa fierté... lorsque, tout soudain, cela lui revint : Tindermarsh. Mme Violet. Problème : l’obésité. Cause sous-jacente : l’auto-intoxication. « Tindermarsh. Mais bien sûr. » Il ne put résister aux petites rougeurs de fierté qui lui venaient... mille malades ou presque, et tous autant qu’ils étaient, il pouvait se les remémorer aussi clairement que s’il avait leurs dossiers sous les yeux. Mais il suffisait : le public s’agitait, force monolithique, était grande âme nue attendant la main qui enfin la vêtirait. Le Dr Kellogg se racla la gorge.

– Ma chère madame Tindermarsh, je vous suis vraiment reconnaissant de m’avoir posé cette question, commença-t-il en ayant bien du mal à empêcher ses pieds de se mettre à danser tandis que la riposte lui jaillissait aux lèvres. Cela dit, combien de vos pionniers accrochés à la viande ont-ils dépassé la quarantaine ? (Murmures dans l’assemblée tandis qu’à tous s’impose l’image de divers squelettes à bonnet de fourrure en raton laveur, celui-ci tué par le porc salé, celui-là succombant à quelque abus de matefaim.) Et combien d’entre eux encore et, oui, vos propres et révérés ancêtres y compris, connaissaient, en allant se coucher, seulement une minute de sommeil qui ne fût point saccagée par la dyspepsie et le cauchemar de la chair qui se corrompt ?

Il marqua une autre pause afin que l’horrible pensée lentement s’enfonce dans les cervelles.

– Non, je vous le dis, madame Tindermarsh, et le dis aussi à vous tous, mesdames et messieurs qui m’écoutez, (pause, un temps, et un temps encore), mortel, le steak l’est tout autant que le fusil. Et même, il est pire : au moins la fin est-elle d’une miséricordieuse rapidité lorsqu’on s’applique le canon d’une arme sur la tempe et presse la détente alors qu’avec un steak... ah, les exquises et incessantes agonies du mangeur de viande, ah, ces côlons tout bouchés par le bol alimentaire en putréfaction, ah, le sang qui s’appesantit dans le boyau, la rage du carnivore qui monte dedans le cœur fragile... non, c’est jour après jour, minute après minute que le steak assassine et que d’un bout à l’autre il fait de la vie un martyre.

Enfin il les tenait. Dans leurs yeux bien il voyait la peur et la révulsion et aussi comment, les mâchoires lugubrement serrées, tout un chacun en soi-même additionnait ses steaks et ses saucisses, ses côtelettes et ses chapons, et toutes les oies qu’oublieux et glouton, on s’était tapées au fil des ans.

– Ne pas s’en aller me faire aveuglément confiance pour autant, reprit-il en ouvrant grands les bras. Non, c’est à la science qu’ici il faut en revenir. Le Sanatorium ne serait-il point, somme toute, monument érigé à la gloire de la vie biologique et de l’analyse scientifique, voire véritable Université de la Santé ? Contentons-nous donc de procéder à une petite expérience... oui, ici même, et au débotté.

Il sortit du rond de lumière et d’une voix de stentor lança soudain :

– Frank ? Docteur Frank Linniman ?

Frissons qui montent des derniers rangs, mouvements divers, trois cents cous que l’on se tord, voilà que brusquement, le menton en avant et le port irréprochable, l’assistant qu’ainsi on avait convoqué s’avançait à grands pas dans l’allée centrale. On le regarda à deux fois, et dans l’instant on sut : c’était là un homme qui, sans ciller, se serait jeté d’une falaise si le Patron l’avait exigé. Le complice du Dr Kellogg s’immobilisa devant l’estrade et, levant les yeux, fixa la lumière aveuglante.

– Oui, docteur ?

– Connaissez-vous la Taverne de Post ? Vous savez bien... la meilleure hostellerie de Battle Creek et même, tenez, pour ce qui nous occupe au moins, de tout ce noble Etat du Michigan qui est le nôtre ?

Broutilles que tout cela, vulgaires astuces de comédien dont le docteur avait usé des dizaines de fois. Il n’empêche : devant lui, tel le poignard de l’assassin, l’image de Charlie Post (l’homme, un vrai Judas, était beau, mais sans excès, et grand, et sans effort) monta lentement et d’un rien lui gâcha l’instant.

– Je la connais en effet, dit le Dr Linniman.

Le Dr Kellogg faisait dans le menu. Ce n’était pas tant qu’il aurait été petit, mais plutôt que, comme il aimait à le dire, ses jambes n’étaient pas assez longues : assis sur une chaise, il était aussi grand que tout un chacun. Evidemment, la cinquantaine l’accueillant de plus en plus largement en son sein, il s’était légèrement accru sur le plan horizontal, mais cela n’avait rien de gênant : formidable, sa santé lui donnait prestance et autorité, effet qu’il magnifiait encore en se vêtant entièrement de blanc. Comme tous les soirs, il était merveille de blancheur, véritable Père Noël de l’extrémité de ses bottines impeccablement blanches et haut boutonnées jusqu’à la pointe de son bouc à la Van Dyck et aux cheveux fins et pâles qui, tenaces, s’accrochaient à son crâne.

Il marqua encore une pause afin de boire une gorgée d’eau et d’ainsi chasser le mauvais goût que Charlie Post lui avait laissé dans la bouche.

Après avoir reposé son verre, il jeta un bref coup d’œil autour de lui et constata que son auditoire était suspendu au moindre de ses gestes, une demi-douzaine de spectateurs en ayant même la mâchoire qui pendait. A tous il accorda un regard sagace, puis se concentra sur son assistant.

– Frank, j’aimerais que, tout de suite, vous alliez voir le cuisinier de cet établissement... il aurait, on le dit, une réputation internationale et serait grand Epicure que M. Post aurait fait venir de Paris... un certain monsieur*1 Delarain, c’est bien ça ? et que vous lui achetiez son plus beau steak et le rapportiez ici, oui, sur cette estrade même, afin que nous l’examinions.

Friselis de petits rires timides, pieds de chaises qu’on racle.

– Eh bien, Frank... mais volez donc ! Qu’attendez-vous ?

– Un steak, docteur ?

Frank connaissait son numéro par cœur. On n’aurait pu trouver homme plus droit et plus sûr que lui, Dieu le bénisse.

– Non, Frank, pas seulement un steak parmi d’autres... Non, non, le plus beau que vous pourrez lui acheter.

Des airs qu’on aurait pu lire à livre ouvert, qu’il lui fit, le Frank. Sans détour, on était aussi confondu que le parterre et, pour tout désir, n’avait que celui de plaire à son Patron.

– Un clin d’œil et je suis de retour, lança-t-il, et déjà il pivotait, déjà était sur le point de s’élancer dans l’allée centrale lorsque, de nouveau, le docteur donna de la voix.

– Et Frank, reprit ce dernier en traînant, Frank... encore un service... s’il vous plaît ? Un grand service ?

Silence. Pas un souffle ne monte de l’auditoire.

– Vous vous arrêtez à l’écurie et vous me ramassez un... un échantillon d’un autre genre ? Aux fins de comparaison ?

L’orateur se fendit d’un gloussement. Aimable, avunculaire, plein de chaleur, ce gloussement, le dernier avatar du bon sens et de la jovialité.

– C’est, bien sûr, à un rien d’excrément chevalin que je pense, précisa-t-il.

Dans l’assemblée le rire est de stupéfaction et déjà s’amplifie. Se fait tempête et si robuste que c’est à peine si l’on entend les dernières paroles du docteur.

– ... disons, quatre cent quarante-huit grammes exactement ? Soit la taille d’un bon steak de seize onces ?

*
**

C’était un lundi soir comme les autres, au Sanatorium de Battle Creek. Bastion de la pensée droite, du végétarisme et de l’autoredressement, l’endroit était encore citadelle de la tempérance et de la rééducation vestimentaire et, cela n’avait rien d’une coïncidence, le lieu le plus sain de toute la planète. Les femmes étaient corsetées, les hommes négligemment en bretelles, les uns et les autres carburant gaillardement à la nourriture sans toxines qu’on leur avait servie dans une atmosphère entièrement libre de fumées de tabac, de vapeurs d’alcool, de relents de corned-beef et de côtelettes de mouton. Et, bien sûr, il n’y avait pas de café pour donner la tremblote.

L’estomac plein et l’esprit en paix, tous s’étaient rassemblés dans le Grand Auditorium afin d’écouter le Patron les briefer sur des sujets relatifs à la bonne santé et à son heureux corollaire, la longévité. Ils auraient pu se trouver à Baden, à Worishofen ou à Saratoga, mais non : c’était là, dans la glacière du Michigan centro-méridional, qu’ils s’étaient réunis (et le privilège coûtait de jolies sommes) parce que, quand même... y avait-il donc un seul endroit qui l’égalât dans l’univers tout entier ?

En trente et un ans de direction, le Dr Kellogg avait fait passer le San, car c’est ainsi qu’affectueusement on l’appelait, de l’état de pauvre pension adventiste spécialisée dans la cure thermale et la fabrication du pain Graham au statut de Temple de la Santé qu’on révérait de la côte est à la côte ouest et, par-delà les vastes étendues désordonnées de l’Atlantique, jusqu’à Londres, Paris, Heidelberg, voire plus loin encore. Deux mille huit cents patients en franchissaient annuellement les portes, quelque onze cents employés, dont vingt médecins à plein temps et trois cents infirmières et autres préposés aux bains veillant à satisfaire leurs besoins. Avec ses six étages, son hall scintillant et grand comme la moitié d’un terrain de football, ses quatre cents chambres, ses installations sanitaires pouvant accueillir mille personnes à la fois, ses ascenseurs, son système de chauffage et de refroidissement central, ses piscines couvertes et sa gamme de dispositifs propres au divertissement thérapeutique et au sain amusement, le San était, nec plus ultra du business hygiéniste, hôtel, hôpital et station thermale tout en un.

Le grand imprésario, le contremaître suprême, le génie qui présidait sur tout cela ? John Harvey Kellogg. Toujours à prêcher les vertus de la retenue diététique et de la vie simple, il accompagnait gentiment la ménagère obèse et l’homme d’affaires dyspeptique sur le chemin des lumières et de la guérison. Le cancéreux, le moribond, le déséquilibré mental et le défiguré, savoir les malades les plus sévèrement atteints ? Ils n’avaient pas droit de cité dans son établissement. Tous les patients du San avaient tendance à sortir de la même classe sociale et non, dans la salle à manger, n’avaient vraiment aucune envie de se retrouver en face de quelque plébéien, piéton ou individu qui aurait poussé la mauvaise grâce jusqu’à être résolument et dangereusement malade. Si l’on venait au San, c’était pour voir et se faire voir, pour se mêler aux gens célèbres, aux bien nantis et aux riches qui l’étaient jusqu’à l’absurde, pour penser positif, pour manger sagement et maîtriser ses afflictions à grands, pieux et longs coups de soins attentionnés, d’abstinence et de repos.

A l’époque dont il est ici question, soit à l’automne de l’an 1907, le San comptait parmi ses hôtes des phares de la pensée tels que l’amiral Nieblock (de l’US Naval Academy), Upton et Meta Sinclair, Horace B. Fletcher, et le grand ténor italien Tiepolo Cappucini, mais aussi, et c’était poudroiement, des législateurs nationaux et fédéraux, des capitaines d’industrie, des amuseurs publics et un bel assortiment de ducs, de comtesses et de petits barons. A l’horizon toujours se profilait la visite d’un Henry Ford, d’un Harvey Firestone, d’un Thomas Edison, d’un amiral Richard M. Byrd ou d’un William Howard Taft des plus volumineux. De la présence de ces dignitaires, le Dr Kellogg, qui n’était pas sot, savait tirer tous les avantages possibles, tant sous la forme de publicités promotionnelles que sous celle de dons en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais il savait aussi combien un régime de filets de Protose, de betteraves et de bouillon de noix, même savoureuses, peut être dur, surtout lorsqu’il est en plus interdit de consommer des stimulants artificiels et de s’adonner à de longues périodes de rumination et que, homme ou femme, on serait plutôt enclin à faire la tournée des grands-ducs ou à travailler sans relâche. Ainsi donc, sports, exercices, repos et traitement en alternance, le Dr Kellogg occupait ses patients et n’oubliait pas de les distraire. Au San il y avait des concerts et des conférences, au San on faisait de la luge et de grandes balades, au San on chantait souvent en chœur. Un soir, c’était les Jubilee Singers qui montaient sur scène et, le lendemain, George W. Leith qui, après vingt années passées aux Indes, s’en revenait montrer ses diapositives en stéréoptique. Ou alors c’était le Professeur Sammy Siegel qui, en tournée de vaudeville, trayait langoureusement les cordes de sa mandoline aux oreilles de chacun, ou encore les Jumeaux Tozer qui, dompteurs de bassets allemands de leur état, faisaient évoluer leurs animaux sous leurs yeux. Et, tous les lundis soir sans exception, c’était le grand Patron en personne qui, s’emparant du podium, pendant deux heures et demie d’un vrai feu d’artifice de questions et réponses les éclairait et édifiait et, tant que faire se pouvait, les terrorisait à mort.

*
**

Pendant le petit quart d’heure que Frank Linniman mit à trotter jusqu’à la Taverne et à en revenir, le docteur répondit à deux questions de plus. La première émanait d’un gentleman qui, assis au fond de la salle (M. Abernathy, c’était bien ça ? Goutte, consomption et nerfs en compote ?), voulait connaître les dangers que couraient toutes les dames qui, passionnées de mode, se comprimaient assez peu naturellement l’abdomen afin d’avoir une taille de guêpe. Le docteur répéta la question à l’intention de ceux qui, peut-être, ne l’auraient pas entendue, puis, après s’être un instant lissé les blancheurs soyeuses de la barbe, leva un index vers le plafond afin de mieux admonester son ouaille.

– Mon cher monsieur, lui lança-t-il, je puis vous assurer ici, et sans exagérer, que si l’on recensait comme il convient tous les décès survenus annuellement à la suite de pareilles, et disons-le, bien frivoles constrictions, vous en seriez proprement atterré. Interne à l’Hôpital de Bellevue, j’ai moi-même eu l’occasion d’assister à l’autopsie d’une de ces malheureuses... et, permettez-moi de l’ajouter, cette femme n’avait pas encore trente ans ! Toujours est-il qu’à notre grande stupeur, nous découvrîmes alors qu’elle avait tous les organes en désordre. Son foie lui était remonté jusque dans les poumons et ses intestins étaient tellement bouchés qu’on aurait dit des tuyaux cachetés à la cire.

D’un air las, il hocha la tête et poussa un soupir qu’on entendit jusqu’à la dernière rangée.

– Ça faisait pitié, tenez, ajouta-t-il en baissant la voix. C’est bien simple... j’en ai eu les larmes aux yeux.

La deuxième question était tombée des lèvres d’une demoiselle. Grande et d’une beauté qui saisissait, la jeune femme était assise au cinquième rang et, malheureusement, c’est vrai, avait la peau un tantinet verdâtre. (Muntz, Mlle, Ida. Chlorose, auto-intoxication.) Elle s’était levée et, visiblement excitée à l’idée de tous ces regards curieux qui allaient se poser sur elle, elle s’était éclairci la gorge.

– Docteur, lui avait-elle demandé d’une voix plaintive et pleine de modestie, pourriez-vous avoir la gentillesse de nous dire ce que vous pensez de la cigarette qu’en privé, bien sûr, l’on fume entre jeunes femmes soucieuses de modernité ?

Le docteur avait froncé les sourcils. Il était furieux et, l’esprit en feu, se fit montagne d’indignations et d’allant vertueux. Il marqua un temps d’arrêt, juste assez long pour que son regard puisse enfin descendre jusqu’aux récidivistes du cigare et de la cigarette qui se terraient dans son parterre.

– Madame, s’écria-t-il, ou devrais-je plutôt vous appeler « Mademoiselle » ? Mademoiselle*2 Muntz ? je n’en dirai que ceci et, sachez-le, ma remarque s’applique aussi bien aux représentants du sexe masculin qu’à ceux du sexe féminin : le tabac (et dans l’instant il permit qu’un long frisson le parcoure du haut jusqu’en bas)... le tabac détruit les glandes sexuelles.

Quelqu’un laissa échapper un hoquet. Terrassée, Mlle Muntz s’affala sur son siège tandis que le docteur continuait de la fixer du regard.

– Et ça, reprit-il, c’est un fait médicalement avéré.

Ce fut alors que, se ruant par la porte du fond, le Dr Linniman, et l’on respirait l’urgence, s’approcha du Maître et, comme une offrande, lui tendit deux paquets identiques, l’un et l’autre emballés dans du papier blanc de boucher.

– Ah ! s’exclama le Patron en remontant ses lunettes sur son nez. Le Dr Linniman !

Et, levant la tête, il s’adressa à l’assemblée tout entière.

– Revenons-en donc maintenant, si vous le permettez, aux interrogations de Mme Tindermarsh sur l’entrecôte et ses mérites diététiques...

Brisant là, il se pencha en avant et au Dr Linniman qui ainsi se tenait devant lui donna les instructions suivantes :

– Frank, je vous en prie, pourriez-vous avoir l’amabilité d’examiner cette balance, d’y peser nos deux échantillons et de nous préparer deux lamelles de matière ? En quantités égales, s’il vous plaît ? Merci.

Un murmure s’éleva. Quelques gloussements aussi, et de légers applaudissements.

– Mesdames et messieurs, enchaîna-t-il, je suis sur le point de me livrer par-devant vous à deux expériences qui, je l’espère ardemment, devraient vous détourner à jamais de consommer des aliments aussi peu ragoûtants et naturels que l’entrecôte en question. Dégoûtante, j’ose le dire, l’entrecôte l’est bel et bien, et tout simplement à cause de sa haute teneur en bactéries, laquelle teneur est égale, sinon plus forte, et je vous le montrerai, que celle de l’ordure*3 de basse-cour. Contre nature, elle l’est aussi, et je l’ajoute, parce que, nourriture carnée, elle est tout à la fois innovation et corruption d’un homme moderne dont les ancêtres étaient exclusivement frugivores, les travaux de savants aussi éminents que Von Freiling en Allemagne et que Du Pomme de l’Institut Pasteur l’attestent sans aucune exception. Et oui, je l’affirme ici et reprends volontiers l’hypothèse de Mme Tindermarsh, péché, toutes ces nourritures le sont également, non seulement en ce qu’elles proviennent de la mise à mort de créatures qui nous sont semblables (les bêlements pitoyables de ces troupeaux sans reproche que l’on conduit à l’abattoir ne devraient-ils pas résonner aux oreilles de l’homme carnivore qui enfin pose la tête sur l’oreiller pour dormir ? si, je le pense), mais aussi en ce que, et c’est bien évidemment là le péché suprême, elles polluent le temple qu’est, et toujours sera, le corps humain.

Immobile et saisie, l’assistance avait fait silence et là demeurait, rivée aux sièges orthopédiquement corrects que le docteur avait lui-même conçus. Quelqu’un (M. Praetz ? de Cleveland ?) réprima une quinte de toux.

– Frank ? reprit l’orateur en se tournant vivement vers l’endroit où, au fond de la petite estrade, le Dr Linniman avait pris place après l’avoir rejoint. Sommes-nous prêts ?

Derrière lui se trouvaient une table en bois blanc ordinaire et, bien en vue sur le plateau de cette dernière, le steak acheté à la Taverne de Post et, granuleux et odorant, l’échantillon qu’on s’était procuré à l’écurie. Entre ces deux pièces à conviction, le Dr Linniman avait installé deux microscopes assortis ainsi qu’une petite ampoule à incandescence pour éclairer le tout.

– Oui, lui répondit-il. Tout est prêt.

– Bien.

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