Back in URSS

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Dictature, mafia, bling-bling et misère : aux yeux de beaucoup d’Occidentaux, la Russie, cette drôle de voisine si proche et si méconnue, tient en quelques clichés. Comment la comprendre, comment connaître les Russes et la Russie si l’on ignore une période cruciale de l’histoire de leur pays, la pérestroïka, suivie de la chute de l’Union Soviétique ?
Un quart de siècle nous sépare de ces événements qui ont marqué les générations russes. Beaucoup ont subi un traumatisme, peu sont sortis indemnes de ces années qui ont vu l’éclatement d’un empire, ce qui peut donner un début de réponse à une certaine nostalgie des années passées.
Back in URSS est un témoignage romancé, l’histoire d’une jeune femme dans la grande Histoire de la Russie avec un grand H, qui a vécu ces événements en direct… et cette époque qui ne s’est pas exactement passée comme nous l’imaginions, ni comme on nous l’a racontée.
Pour la première fois, les illusions résultant de la fausse propagande s’évanouissent. La Russie apparaît sans masque et le nouveau régime, sans faux-semblants.
Mieux qu’un livre de géopolitique, ce témoignage laisse parler le cœur et nous aide à percer ce mystère de la Russie éternelle.
Publié le : jeudi 24 mars 2016
Lecture(s) : 27
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204527
Nombre de pages : non-communiqué
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Ira de Puiff

Back in URSS

Mémoires d'une jeune femme russe

 


 

© Ira de Puiff, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0452-7

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

 

Réalisation couverture : Hervé ARDUINI (www.plexiplay.fr)

Photo N&B : Anna USIK (www.annausik.com)

Photo père & fille : Anatoli CHICHKINE

 

 

 

 

 

 

© 2011 - 2016, Ira CHICHKINA de PUIFF / R.L.V

 

 

 

Au pays de mon enfance,

à ma merveilleuse famille,

à la mémoire de maman que je porte en moi,

et à mes amis qui ont grandi, l’espoir au fond du cœur…

 

 

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PRÉFACE

 

 

Que reste-t-il de l’Union Soviétique dans la culture générale ?

La première image qui vient à l’esprit est le rideau de fer. Soit !

Ensuite ?

Le communisme. Lénine, Trotski, Staline. Répressions, goulags. Pour certains, les goulags ont existé jusqu’à l’avènement de Gorbatchev, même si, historiquement parlant, c’est loin d’être exact.

Autre chose ?

Ah, si ! Nikita Khrouchtchev, célèbre pour ses prises de parole à L’ONU en tapant sur la table comme un forcené avec le plat de sa chaussure. On l’appelait « le roi du maïs » ! Ou encore Brejnev qui est resté dix-huit ans au pouvoir et est devenu une vieille ruine qui arborait une poitrine couverte de médailles d’honneur.

A-t-on oublié quelque chose ? Le plus important ?

Trois lettres qui incarnent l’organisme d’espionnage le plus connu et le plus méprisé : le KGB. Les employés du KGB étaient par conséquent, tous, des espions, donc, les TRÈS TRÈS méchants. Si les services de renseignement russes ont évolué, allant jusqu’à changer de nom (aujourd’hui le FSB), la vision et les a priori que les non-russes retiennent de cet organisme et de ceux qui y travaillent demeurent les mêmes que pour le KGB. Rien à voir avec l’image de la CIA, même si elle est controversée, le Mossad ou de la DGSE qui affichent des idéaux comme la lutte contre le terrorisme ‒ très à la mode depuis la période Bush et dont on assiste à une recrudescence depuis l’avènement de DAESH et les attentats récemment perpétrés en France ‒, qui a permis de violer bien des conventions internationales au passage en œuvrant pour le bien de leurs nations.

Lorsque Vladimir Poutine, ancien agent du KGB, a succédé à Boris Eltsine en tant que président, la presse étrangère s’est déchaînée en prédisant un avenir sombre à la nouvelle démocratie russe, déjà mise à mal lors de la gouvernance d’Eltsine. Pourtant, Poutine a donné un nouvel élan à la Russie en la sortant peu à peu du chaos, pour la positionner de nouveau au premier plan économique et géopolitique de la communauté internationale…

Selon certaines sources, l’URSS était un pays où l’on ne trouvait pas grand-chose, peuplé de malheureux étouffés par le système. Et c’est Mikhaïl Gorbatchev qui en a ouvert les portes et libéré son peuple.

Il y a certes une part de vérité dans tout cela, mais une part seulement.

Il est probable qu’après le partage du monde par les Grands, les pays qui ont formé le bloc de l’Est autour du communisme, par obligation, ont amèrement regretté de s'être retrouvés du mauvais côté du mur. Mais, au-delà du rideau de fer, il y avait une vie qui s’était organisée malgré le marasme politique.

L’URSS était aussi l’initiatrice de grands projets : agricoles, énergétiques et nucléaires, scientifiques. N’est-ce pas l’Union Soviétique qui a placé sur orbite le premier satellite artificiel, Spoutnik, le 4 octobre 1957, lors de sa course aux étoiles avec les Etats-Unis ?

Une fois les goulags abolis par Nikita Khrouchtchev, après la mort de Staline, il s’est produit la période du dégel, pleine de joie et d’espoir.

Sous Brejnev, les gens disposaient d’un minimum vital : stabilité d’emploi, salaires fixes, logement, éducation, soins médicaux gratuits, congés payés au bord de la mer Noire, retraites.

Décrire la situation ainsi paraît évidemment idyllique, il n’en reste pas moins qu’il s’agissait d’une réalité, malgré le contrôle de l’État par un petit nombre pour garder le pouvoir et empêcher une véritable ouverture.

Mikhaïl Gorbatchev, qui a ouvert en grand les portes à la démocratie au milieu des années 1980, n’a pas su, quelques années plus tard, freiner la machine qui écrasait tout sur son passage, laissant voler en éclats toute une société favorable à l’ouverture. Ouverture, oui, mais pas si radicale.

Après la chute du système socialiste, a suivi une longue période de vaches maigres. La perestroïka, mine de rien, a coûté la vie à des milliers de personnes qui n’ont pas su entrer dans le moule néolibéral…

 

Ce qui a incitée l’auteur à prendre sa plume, sont les stéréotypes et l’information souvent approximative, ou critique et tendancieuse, que colporte la presse internationale à l’égard de son pays, de sa politique et de son histoire. Les événements qui ont conduit à la chute de l’URSS, dont elle a été le témoin et qu’elle a vécue directement ou indirectement, sont mal connus, réinterprétés et bien loin de ses propres souvenirs. La chute de l’URSS n’a pas été l’effondrement d’un empire, mais plutôt la prise de conscience de l’impossibilité d’un rêve communiste, prise de conscience qui a donné naissance à un socialisme qui, à défaut d’être gouverné par des responsables œuvrant par et pour le peuple, a néanmoins apporté une idée de solidarité, de partage et l’espoir de vivre en bonne intelligence les uns avec les autres. Les Russes n’ont pas troqué le communisme contre l’idée de démocratie à l’occidentale, mais pour un socialisme qui n’était certes pas parfait, mais dont ils auraient peut-être dû garder les quelques avantages qu’il leur assurait. Avec la démocratie, ils ont sans aucun doute gagné les libertés dont ils rêvaient. Ils ont enfin cessé de regarder par le trou de la serrure, pour se plonger entièrement dans le monde capitaliste auquel ils avaient du mal à croire. Hélas, l’euphorie a été de courte durée ! Il y avait un revers à la médaille. Tout raser pour tout reconstruire n’était pas une si bonne idée. Le peu d’acquis qu'ils possédaient, leur ont été spolié par un capitalisme pur et dur. Leurs rêves ont été balayés comme poussière par le vent. Ils n'avaient plus que leurs yeux pour pleurer. Il était trop tard. La machine était lancée. Rien ne l’arrêterait ; elle laisserait des cadavres sur son passage.

On constate actuellement un phénomène semblable en France, le pays d’adoption de l’auteur. Le capitalisme conduit à l’individualisme. La crise actuelle ne fait que le confirmer. La politique française est mise à mal. On assiste à une recrudescence de manifestations qui réclament l’espoir de ne pas perdre ce que les Français ont durement gagné, pouvoir vivre convenablement de leur travail et ne plus survivre, ne pas perdre leurs acquis sociaux rognés peu à peu par la politique sociale et menacés par le capitalisme inter-mondialiste qui se répercute sur leur quotidien.

Cette situation a ravivé les souvenirs sur lesquels se fonde ce roman.

Cet ouvrage aide à découvrir les rêves et les espoirs d’hommes et de femmes qui ont conduit à la chute de l’Union Soviétique et aux conséquences de l’élan d’ouverture, initié par un Mikhaïl Gorbatchev que suivait un peuple ivre de changement et de liberté.

Indigo

 

 

 

 

 

 

Première partie





RÊVESÉVANOUIS,
RÊVES
ASSOUVIS

 

1

Trois garçons dans le vent

(Penza, URSS, 1971)

 

 

…C’était comme une bouffée de liberté.

Votre musique était comme une fenêtre

ouverte sur le monde…

(Vladimir Poutine à Paul McCartney)

 

 

Je n’étais pas encore née. Pas encore.

Mais aujourd’hui je n’ai aucun mal à imaginer mon père, Edik, jeune et fringant, en uniforme de l’armée, revenant à la maison après deux longues années de service militaire…

Je le vois empruntant le grand pont au-dessus de la Soura et contemplant sa ville. Penza, ses parcs et ses allées bordés de verdure, son centre-ville aux façades colorées, son imposante mairie, face à la statue de Lénine, son théâtre ancien, ses trolleybus et ses monuments à la gloire des héros de la Révolution, plus nombreux que ses habitants.

Sous le soleil, sa ville lui paraît plus accueillante que jamais. Rassurante par son calme, comme la plupart des villes de province soviétiques où il ne se passe pas grand-chose. Rien à voir avec la vie harassante de Moscou. En 1971, Penza, à quelques centaines de kilomètres au sud-est de la capitale, est une ville fermée aux étrangers, par souci de discrétion envers sa production, essentiellement militaire. Edik est heureux de retrouver sa bonne vieille ville de Penza, d’être enfin chez lui…

 

Debout, au milieu du salon, il est accueilli par sa mère chérie, Ida Vlassovna, ma grand-mère paternelle, qu’il embrasse avec tendresse. Mais avant de se dévêtir, prendre une bonne douche et se mettre à l’aise, il est impatient de vérifier son « coffre-fort », sa précieuse cachette. Voir si tout se trouve à sa place. Comme avant.

Il s’agit d’un tiroir de son bureau fermé à clé, contenant son seul et unique trésor. Une valeur si rare dans son pays, pas tout à fait interdite, mais introuvable et inabordable.

Il prend la clé autour de son cou et l’introduit dans la serrure. À chaque fois, au moment précis où le déclic du mécanisme actionne l’ouverture, son cœur ne peut s’empêcher de faire des bonds dans sa poitrine. Puis c’est le soulagement. Tout se trouve à sa place.

Deux photos noir et blanc. Trois bobines à double piste, avec leurs enregistrements.

Rien n’a bougé de ce à quoi Edik tient tant : les quatre garçons dans le vent le saluent avec leurs coupes de cheveux au bol, leurs costumes sages, leur jeunesse, leur fraîcheur, la joie de vivre qui se lit sur leurs visages... Que ne ferait-il pas pour leur ressembler, ne serait-ce qu’un peu !

Les Beatles sont là !

Ils sont bien là, au fond de son tiroir : son trésor est intact et pour mon père c’est tout ce qui compte. Il sourit en refermant son coffre-fort de fortune. Oui, il sourit, car il n’y a pas si longtemps, avant de s’être procuré une photo du groupe, il n’aurait su dire qui était qui de John, Paul, Georges ou Ringo.

Débarrassé de son barda et de son uniforme, qui font déjà partie de son passé, frais et avec un sourire sur le coin des lèvres, il retire l’une des bobines de son étui, avant de la placer sur le magnétophone.

Résonnent alors les premières notes de Please please me, son album fétiche. L’interminable attente est enfin récompensée. Un moment longuement attendu ! Affalé sur son canapé, Edik fredonne avec ses idoles. Les Beatles n’ont cessé de lui manquer durant ces deux interminables années en uniforme. Bien plus que ses parents, il doit l’avouer ! Maintenant, l’armée n’est qu’un mauvais souvenir. « Une excellente formation, qu’il vaut mieux faire par correspondance », comme disent les Russes.

Entamant à peine ses vingt ans, Edik envisage de reprendre ses études d’ingénieur, les plus prestigieuses de cette époque brejnévienne. Ses chers parents ne pourront qu’être fiers de lui. Et plus tard il épousera sûrement une jolie jeune femme blonde, pour fonder une vraie famille soviétique avec deux beaux enfants. Plus tard... Il est trop jeune encore pour prendre une telle responsabilité. Il lui faut d’abord profiter de sa jeunesse, écouter les Beatles, s’amuser avec ses amis…

 

— Chéri, baisse le son ! prie sa mère. Tu veux qu’on ait des problèmes ?

Euphorique d’être enfin chez lui, Edik a oublié le danger. Écouter les Beatles revient à propager la culture « anticommuniste », c'est un acte de rébellion, pas systématiquement condamné par la loi, mais assez mal vu par les autorités. Pour sa famille, se faire prendre serait d’autant plus fâcheux que la position de son pèrel’oblige à être irréprochable. En bon fils, Edik baisse le son. Il ne comprendra jamais pourquoi les Beatles, si populaires dans le monde entier, sont si mal vus par le régime de son pays. Il ne s’agit que de musique. Et de sacrée bonne musique ! Il n’est pas le seul à le penser puisque la majorité de la jeunesse soviétique connaît les Beatles, écoute les Beatles, adore les Beatles. Et cela malgré la difficulté de se procurer une bobine ou un disque au marché noir. Quelle idée d’en vouloir aux gens simplement parce qu’ils écoutent de la bonne musique !

 

***

Les odeurs délicieuses qui provenaient de la cuisine prouvaient que sa mère avait entrepris de lui faire ses pirojkis préférés. Les pirojkis à la viande et aux choux, le changeant des éternelles patates au goulasch de l’armée.

On sonna à la porte. Un long son strident qui fit sursauter Edik.

Ce ne pouvait être que ses vieux potes Dima Rakov et Tolia Grouchine. Il les connaissait depuis la maternelle. Ils avaient usé les bancs de l’école ensemble, souvent au fond de la classe près du radiateur. Il aurait tant à raconter sur les trois mousquetaires ! Toujours prêts, mais pas toujours pour le meilleur. Combien de fois s’étaient-ils fait taper sur les doigts, tirer les oreilles ?

Au moment où Edik s’était levé pour leur ouvrir, les pas précipités de sa mère dans le couloir l’avaient précédé. Trop tard ! Elle voulait à tout prix épargner à son fiston, « épuisé par son long séjour militaire », tout souci qui aurait pu le fatiguer davantage.

Edik ne s’était pas trompé : Rakov et Grouchine, impatients de le retrouver, trépignaient devant la porte.

Ils n’avaient pas changé. Rakov, toujours aussi bronzé et musclé, se tenait en retrait derrière son ami. Un Grouchine exubérant, élégant et charmant, un bouquet de marguerites fraîchement cueillies à la main, sûrement chapardées dans un jardin public, comme d’habitude. Il ne changerait jamais, toujours à faire le beau. Chaque fois qu’il venait retrouver Edik, il ne manquait pas d’apporter des fleurs pour Ida Vlassovna.

Ce n’était qu’une honteuse diversion. Dans l’autre main, bien cachée dans le dos, il tenait toujours une bouteille d’alcool bon marché. Pendant que la pauvre femme s’extasiait devant les fleurs, contrebande et contrebandiers parvenaient sans soucis jusqu’à la chambre d’Edik.

— Chère Ida Vlassovna, c’est pour vous ! s’exclama Grouchine en lui tendant son bouquet un peu défraîchi. Vous avez une mine resplendissante ! Et votre parfum, quel parfum ! Un délice !

— Oh, quel charmeur ! sourit Ida Vlassovna, acceptant les fleurs. Une pointe de rouge colorait ses pommettes. Elle invita les garçons à entrer et referma la porte, sans remarquer les trois verres et les deux bouteilles de vodka précautionneusement posés sur la gauche du palier.

— Bon, il faut que je vous laisse, les garçons. Sinon, mes pirojkis vont brûler et vous n’aurez rien ! Vous restez quand même pour déjeuner ?

À l’époque, les gens passaient souvent les uns chez les autres, à l’improviste. Quoi qu’il arrive, ils étaient invités à table. C’était la coutume.

Alors que sa mère se dirigeait, radieuse, vers la cuisine d’un pas rapide, les fleurs à la main, Edik sauta sur ses vieux amis. Ils s’étreignirent, s’embrassèrent, se claquant avec force le dos et les épaules. Contents de ces retrouvailles si longuement attendues, ils riaient en se donnant des coups de poings affectueux.

Profitant de l’absence de sa mère, Edik, qui avait compris le manège de Grouchine, récupéra en un instant bouteilles et verres avant de se diriger avec ses amis vers sa chambre.

Une fois dans la tanière de mon père, Rakov ferma la porte derrière lui.

Dima Rakov était moins séducteur que Grouchine, mais aussi contrebandier. C’était un sportif de haut niveau. Grâce à son aptitude pour la natation et à plusieurs médailles, dont une en or, il disposait d’un libre passeport des autorités pour se déplacer à l’étranger afin de participer aux compétitions internationales. Si mon père avait des enregistrements des Beatles, c’était de son fait : lors de ses voyages dans les pays satellites et en Europe de l’Ouest, Rakov pouvait se procurer des disques, inexistants en URSS, même au marché noir. Timide, peu bavard de nature, le regard honnête, Rakov ne s’était jamais fait prendre à la douane avec ces disques soigneusement cachés sous ses vêtements. Heureusement, car il aurait été passible d’une très grosse amende et d’ennuis peu réjouissants.

L’air conspirateur, Rakov tira le zip de son blouson de cuir, acheté en Bulgarie lors du dernier championnat, et en retira un paquet carré, de faible épaisseur, entouré de vieux papier journal.

Grouchine mit l’une des bouteilles de vodka sur la table. Intrigué par le paquet de Rakov, Edik ne se rendit pas compte que Grouchine lui avait pris les verres des mains et les remplissait déjà. La petite fête entre amis pouvait commencer. La vodka aurait suffi, mais une étincelle dans le regard de Rakov disait qu’il avait une autre surprise.

— J’en ai de la bonne pour vous, les gars, annonça-t-il l’œil brillant, plein de mystère. C’est tout frais, tout nouveau. Vous allez voir, ça déchire !

Edik et Tolia restèrent sans voix.

— T’es sûr que ta mère ne rentrera pas ? dit Rakov.

— C’est bon, elle est occupée avec ses gâteaux !

— Vous allez voir, les gars, poursuivit Dima, commençant à dénouer son mystérieux paquet. C’est plus fort que tout ce qu’on a connu.

Afin de maintenir son effet, il tourna le dos à ses deux copains avant de leur présenter sa trouvaille en provenance de l’étranger. Il extirpa du paquet une bobine et la tendit à mon père. Les yeux ronds de surprise, Edik resta sans voix.

— Qu’est ce que c’est ?

— T’es con ou quoi ? Va vite la mettre en place ! aboya Rakov.

Comprenant subitement et excité, Edik se précipita sur son magnétophone, retira la bobine précédente, plaça celle de Rakov et enclencha l'appareil.

Un miracle se produisit.

Dès les premiers accords, il était clair que c’était la meilleure chanson des Beatles qu’ils aient jamais entendu : Back in the USSR.

 

…Been away so long I hardly knew the place
Gee, it's good to be back home
Leave it till tomorrow to unpack my case
Honey disconnect the phone
I'm back in the USSR
You don't know how lucky you are, boy
Back in the US
Back in the US
Back in the USSR !

 

C’était fantastique. Les Beatles avaient réussi à relier deux univers, deux planètes totalement distinctes !

— Ils sont comme nous, lança Edik, lui-même étonné par ses paroles. Back in the USSR ! Vous vous rendez compte, les mecs ! On se croyait tous seuls sur notre planète, et avec cette chanson, qu’est-ce qu’ils nous disent ? Hein, les gars, qu’est-ce qu’ils nous disent ?

Sa question resta en suspens.

Les trois amis trinquèrent bruyamment, entrechoquant leurs verres avant de les boire d’un trait, cul sec. Ensemble, ils crièrent la réponse :

— Nous sommes comme eux !

Ils écoutèrent la chanson, du début à la fin, encore et encore. Envoûtés.

— À toi, Edik, lança Dima Rakov, lui tendant un nouveau verre de vodka, à ton retour à la maison !

— À toi, mon vieux ! dit Tolia Grouchine.

— À nous, les gars ! leur répondit Edik.

Ils trinquèrent. Dieu qu’ils étaient heureux de se retrouver !

Edik remit la chanson une nouvelle fois. Back in the USSR, « Retour en URSS ». Quel drôle de titre ! Les Beatles n’étaient jamais venus dans leur pays. En raison de leur « influence néfaste sur les jeunes », ils n’avaient jamais été invités en Union Soviétique. Ils ne le seraient sans doute jamais. Et pourtant. Ils chantaient Back in the USSR comme un retour à la maison. Le leur.

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