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Bats-toi

De
181 pages
1994 : le hutu power commet l'un des derniers massacres marquant l'aboutissement du génocide méthodiquement organisé par le pouvoir rwandais. Les pygmées, population originaire du Rwanda paient chèrement, une fois de plus, leur tribut en vies humaines dans le conflit opposant hutu et tutsi. le pays de la lune et des mille collines est devenu celui de la haine et des mille massacres. Elyvanie, meurtrie, choisit de se laisser mourir sur place. Mais MSF la sauve de cet enfer. A travers la saga romanesque d'une famille rwandaise, l'ambition de l'auteur est d'apporter une pierre à l'édifice qui consacrera, un jour, peut-être la guérison de cette folie génocidaire qui habite les hommes depuis la nuit des temps.
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2 Titre
Bats-toi

3Titre
Dominique Pipon
Bats-toi

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02346-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304023466 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02347-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304023473 (livre numérique)

6






« Lorsque l'on choisit le silence pour masquer la
mémoire plutôt que de laisser les êtres hurler leur
désir de vie, plutôt que de clamer “plus jamais ça”,
le risque demeure toujours présent de voir le pire,
tapi dans l'ombre, ressurgir. »

Francis Laloupo
Mai 1998






A Stanislas
.






Du même auteur,

Aux éditions Le Manuscrit :

Petit-Hiver, roman, 2004

Parallères, nouvelles, 2004

Bavards contrariés, théâtre, 2006

Secrets d’enfance, roman, 2007

Aux éditions de l’Officine :

Droitier contrarié, roman, 2004

Blog : http://pipon.eklablog.com/

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Elyvanie et Zéphyrin Mihwaribo se terraient
dans leur hutte installée en lisière de la forêt de
Nyungwe au milieu du camp batwa. Une fois de
plus, sous le ciel du pays de la lune et des mille
collines, rien n’allait plus entre bahutu et batut-
si.

Un muhutu fit irruption dans la case en bran-
dissant la tête sanguinolente d’un voisin batwa
qu’il venait de décapiter d’un grand coup de
machette. Il s’adressa à Zéphyrin en kinyarwan-
da, leur langue commune :

– Si tu ne veux pas subir le même sort que
lui, rejoins tout de suite les miliciens bahutu qui
rassemblent tous les hommes de ce camp et
obéis à leurs ordres pour retrouver ta femme
vivante.

Zéphyrin Mihwaribo obtempéra sous la dou-
ble menace qui pesait sur son épouse et lui-
même.

13 Bats-toi
– Prends ta machette, espèce de sale pyg-
mée ! Tu vas en avoir besoin, ajouta le muhutu
d’un air mauvais.

Zéphyrin rejoignit la colonne de batwa em-
brigadés de force par les bahutu, laissant avec
inquiétude Elyvanie entre les mains du terro-
riste muhutu.

L’expédition punitive se dirigea vers un cou-
vent catholique dans lequel des milliers de ba-
tutsi et de bahutu modérés s’étaient réfugiés.
Des militaires de l’armée rwandaise frappèrent à
la porte d’entrée. Une sœur les fit pénétrer sans
manifester ni le moindre étonnement, ni la
moindre résistance. Elle indiqua même sponta-
nément les locaux dans lesquels étaient les fugi-
tifs.

Les miliciens disposaient leurs troupes bien
alignées de chaque côté des entrées des lieux de
repli de leurs proies. Les militaires lancèrent des
grenades lacrymogènes dans les pièces où
s’étaient rassemblés batutsi et bahutu modérés.
Les réfugiés s’échappèrent de leurs abris deve-
nus irrespirables. A leur sortie, conformément
aux instructions de la milice du hutu power, ils
furent massacrés méthodiquement un par un.
Les bahutu étaient déchiquetés à coups de
gourdins cloutés. Quant aux batutsi, générale-
14 Bats-toi
ment de grande taille, les tortionnaires les ra-
menaient à une hauteur convenable de bahutu
voire à une dimension de pygmée en leur cou-
pant les jambes à grands coups de machettes,
les laissant agoniser dans d’horribles souffran-
ces.

Autour d’eux, des femmes bahutu dansaient
en criant victoire. Certaines d’entre elles bran-
dissaient des transistors émettant les appels au
meurtre de la radio des mille collines ou de la
station officielle rwandaise.

Le muhutu qui avait enrôlé Zéphyrin ne re-
joignit pas l’expédition punitive. Il avait décidé
de se prendre un peu de bon temps avec Elyva-
nie. Tandis qu’il la violait il s’exclamait en riant :

– J’en ai de la chance ! Il paraît que les rela-
tions sexuelles avec une mutwa protègent des
maladies !...

…Mais elles ne protégeaient pas de la mort :
tandis que le violeur venait de jouir, sa victime
parvint à s’emparer d’un couteau qui se trouvait
au sol à portée de sa main et l’enfonça violem-
ment entre les deux omoplates de son tortion-
naire.

15 Bats-toi
Une partie seulement du groupe de batwa re-
vint au camp en racontant les atrocités qu’ils
avaient dû commettre. Ceux qui s’étaient refu-
sés à participer au massacre avaient connu le
même sort que les réfugiés du couvent. Zéphy-
rin faisait partie de ces victimes du refus. Le
clan décida de décamper et de se réfugier dans
la forêt de Nyungwe malgré l’interdiction qui
leur était faite d’y pénétrer. Les batwa crai-
gnaient des représailles des batutsi. C’était tou-
jours le même scénario : dans les querelles in-
cessantes entre bahutu et batutsi, la minorité
batwa était considérée comme ennemie par les
deux camps alors qu’en réalité, elle était neutre.
Le génocide de 1994 allait se solder par le pire
des bilans : ce furent les batwa qui eurent pro-
portionnellement le plus grand nombre de vic-
times : trente pour cent d’entre eux. Cette
ignominie aggravait encore un peu plus leur
marginalisation proche de la disparition pure et
simple. La négation de leur identité de peuple
autochtone et d’origine du pays de la lune et des
mille collines ne suffisait pas. A la destruction
méthodique de leur mode de vie et de leur
culture, s’ajoutaient le mépris et l’extermination.
Les batwa payaient cher leur nature affable et
accueillante.

Le pays de la lune et des mille collines était,
autrefois, couvert de vastes forêts dans lesquel-
16 Bats-toi
les les batwa vivaient de la cueillette et de la
chasse. Ils avaient une grande culture, une reli-
gion fondée sur la nature, la sauvegarde de la
paix des esprits et la vénération d’arbres sacrés,
une langue et un mode de vie qui s’harmonisait
parfaitement avec le respect de
l’environnement. Les plantes constituaient la
base d’une médecine traditionnelle pragmatique
mais efficace. Ils établissaient des campements
provisoires regroupant des clans de cinquante à
cent personnes. Quant la mort frappait l’un
d’entre eux, c’était le signe qu’il fallait partir. Le
groupe abandonnait les lieux au défunt après
une cérémonie d’adieu et partait à la recherche
d’un autre lieu d’asile. L’immensité de la forêt
leur offrait un vaste choix. Ainsi, leur noma-
disme était ponctué par leurs morts. Cette tradi-
tion permettait de rendre à l’état sauvage pério-
diquement les espaces qui les nourrissaient.
L’idée de propriété y était incongrue et les pro-
duits de la cueillette et de la chasse étaient par-
tagés naturellement entre tous les membres du
clan.

Lorsque les bahutu, peuplade agricole, inves-
tirent le pays des batwa, ceux-ci les accueillirent
sans réticence. Ils manifestèrent même une
grande ouverture d’esprit en apprenant leur lan-
gue et en tolérant qu’ils procèdent à la défores-
tation pour faire des terres cultivables : les bat-
17 Bats-toi
wa ne considéraient pas que la forêt leur appar-
tienne. En revanche, lorsque ces nouveaux ve-
nus s’attaquèrent à des sites sacrés, les chasseurs
se transformèrent en guerriers pour défendre
les âmes de leurs morts. De là, naquirent les
premiers heurts entre les deux peuples. Mais les
bahutu venant de plus en plus nombreux, les
batwa furent repoussés dans une forêt qui se
rétrécissait progressivement jusqu’à ce qu’elle
devienne trop étroite pour leur propre survie.

Les batwa saluèrent la venue des batutsi
comme une bénédiction. Peuple de pasteurs de
grande taille, il s’imposa comme aristocratie du
pays de la lune et des mille collines, mettant au
pas les petits rois bahutu. Les batwa trouvèrent
auprès des batutsi une oreille à l’écoute de leur
civilisation et un certain respect à leur égard en
tant que peuple originaire du pays. Certains
batwa furent même anoblis. Bon nombre
d’entre eux servaient de bouffons aux seigneurs
batutsi ou furent appréciés pour leurs qualités
d’espions, de guerriers et surtout d’artistes grâce
à cette culture musicale polyphonique unique
dans le monde africain.

Limités dans la capacité de poursuivre leur
mode de vie traditionnel à cause de la réduction
de l’espace forestier, certains batwa se reconver-
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