Battling Malone, pugiliste

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Découvert au cours d'une rixe par un riche gentleman, amateur de boxe, un jeune voyou de l'East End londonien, Pat Malone, devient un champion. Son amour pour une jeune aristocrate ouvre sa défense: c'est le drame.

Publié le : mercredi 8 février 1984
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EAN13 : 9782246791379
Nombre de pages : 294
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La grande salle du National Sporting Club, celle où se donnent les combats, qui est une ancienne salle de théâtre transformée, achevait de se vider. Les derniers spectateurs s'en allaient à la file et, pour regagner le vestibule et la porte de la rue, traversaient un côté de la salle à manger du Club. Dans cette dernière, autour de petites tables espacées çà et là sur les épais tapis, nombre de gentlemen et de noblemen s'étaient réunis, qui pour boire, qui pour souper plus copieusement, entre amis et membres, maintenant que les intrus amenés là par le seul spectacle des combats étaient partis.
Des garçons, silencieux, attentifs, impeccables de tenue et de manière comme savent seuls l'être les domestiques anglais de haut style — les aristocrates de la domesticité — glissaient d'un bout à l'autre de la pièce sans plus de mouvements apparents que les silhouettes qui défilent au fond d'un tir. Ils se penchaient au-dessus des tables, obséquieux avec parfois quelques mots à voix basse :
« Un Scotch and Soda, my lord ? Un Black and White ; très bien !
« Le claret ordinaire et une côtelette peu cuite ? Certainement ».
Les buveurs et soupeurs, tous gens de bonne compagnie, ne parlaient entre eux qu'à voix assourdie, de sorte que cette vaste salle, pourtant pleine de monde, laissait une impression de calme recueilli, presque de tristesse. Et cette impression n'eût pas été absolument fausse, car c'était de la mélancolie et un peu d'irritation, sinon une vraie tristesse, qui régnaient dans les cœurs de tous ces gentlemen assemblés.
Cette soirée pugilistique, la plus importante de l'année dans ce club qui restait le temple consacré du noble art britannique de la défense de soi-même, avait vu une triple victoire française. Réellement, ces Français exagéraient !
Même les plus jeunes des membres du National Sporting Club, en repassant leurs souvenirs, eussent fort bien pu se rappeler les débuts de ces mêmes Français dans la science du pugilat. Par Jupiter, qu'ils étaient donc comiques ! Ils s'étaient un beau jour lassés de se donner des coups de pied dans la figure et avaient résolu d'apprendre à se servir de leurs poings comme des hommes, de boxer, en un mot. L'Angleterre toute entière en avait ri. Un Français boxant ! C'était un paradoxe du dernier ridicule ; une plaisanterie en action ; un défi lancé à la raison et au bon sens ! Pourtant lorsque les premiers d'entre eux, amateurs ou professionnels, étaient venus représenter leur pays en des rencontres internationales, les membres du National Sporting Club avaient dissimulé leur gaieté, en vrais gentlemen courtois et hospitaliers qu'ils étaient.
Le plus petit effort méritoire d'un boxeur français, la moindre preuve de science donnée par lui, le seul fait qu'il observait les règles essentielles du noble art et ne commettait pas d'énormité suffisait à lui attirer des applaudissements pleins de bienveillance.
Mais les indulgents spectateurs, après avoir courtoisement battu des mains, ne cherchaient plus, une fois entre eux, à cacher leur amusement. Ces Français ne doutaient de rien ! Ils jouaient leur rôle de façon fort plaisante, ma foi ! Ils avaient vite appris le cérémonial et l'étiquette du ring, même les attitudes et les gestes convenables. Mais de là à affronter des pugilistes anglais, même de troisième classe, avec la moindre chance de succès il y avait un abîme qui ne serait jamais franchi. Non, Monsieur ! La seule idée en était grotesque : ils n'avaient pas cela dans le sang, voyez-vous ; c'était là le glorieux privilège des Anglo-Saxons !
Tous les gentlemen qui soupaient ou buvaient autour des tables semées dans la salle à manger du club se rappelaient peut-être avec un rien de dépit qu'ils avaient tenu des propos semblables autrefois. Ils avaient tapé sur la table et déclaré que — Dieu me damne, Monsieur ! - ces Français ne feraient jamais entre les cordes du ring que des mines de pitres et de saltimbanques. Et quelques années à peine s'étaient écoulées depuis lors !
Le souvenir des trois défaites de la soirée, de deux de leurs champions couchés sur les planches aux pieds de cogneurs français, pesait sur eux comme une déchéance amère et à vrai dire incompréhensible.
A une table étaient assis quatre hommes aux corrects habits noirs, aux plastrons mieux qu'éblouissants : blancs ! Blancs de ce blanc sans égal, unique, que seuls certains blanchisseurs de Londres savent obtenir.
L'un de ces hommes, encore très jeune, grand et bien découplé, brun, avec un visage sain et tanné d'homme de plein air, était l'héritier d'une de ces fortunes qui, pour être moins prétentieuses et moins connues du public que les « piles » gigantesques des rois de l'industrie, n'en sont pas moins les plus larges et les plus solides. Son nom ? Les garçons du National Sporting Club l'appelaient à voix basse, avec déférence : « My Lord ! » et ils s'entendaient à donner à cette appellation toute la nuance de respect profond qu'elle doit comporter, car le National Sporting Club, comme chacun sait, compte un nombre respectable de lords parmi ses membres. Ses compagnons l'appelaient plus familièrement : « WESTMOUNT ! » ; d'où l'on peut conclure qu'il était connu du vulgaire sous son nom et titre de Lord Westmount.
Il avait l'air assuré, sans morgue, mais sûr de soi et content de la vie, d'un jeune aristocrate dont la digestion est parfaite, que la goutte n'a pas encore troublé, membre des clubs les plus cotés de Londres et du continent, possesseur d'un château en Ecosse, d'un autre dans le Buckinghamshire, d'une petite villa pittoresque dans la New Forest et, très exactement, de trois cent quatre-vingt-sept acres de terrains bâtis dans les quartiers les plus centraux de Londres, lui rapportant un revenu annuel de soixante-dix-sept mille six cent vingt-huit livres sterling, seize shillings et neuf pence.
A un curieux qui fut un jour assez sot pour lui demander le chiffre exact de sa fortune, il avait répondu de sa voix dédaigneuse, un peu traînante :
« Je ne suis pas sûr du nombre de livres ; mais je me rappelle fort distinctement les neuf pence. Je suis sûr des neuf pence, voyez-vous... po-si-ti-ve-ment... »
Il avait encore ce ton aristocratique qui faisait si forte impression sur les roturiers au moment où vous le trouvez en train de souper avec trois amis dans la salle à manger du National Sporting Club ; mais il s'y glissait cette fois un peu d'impatience et d'ennui.
« Par Jupiter ! disait-il en taquinant sa côtelette. — Cela ne peut pas durer ! Trois damnés Français viennent ici et balayent le plancher avec trois de nos meilleurs hommes ! Cela ne peut pas durer ! »
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