Belge, sinon rien

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Cinq tableaux et vingt-quatre croquis. Un portrait robot
pour un faire-part de naissance. Le Belge est sorti du
tombeau ! Au coin d’un parc. Une espèce hybride, à l’ADN
incertain, en recherche d’un nouveau souffle…


L’auteur est un passionné du mot et de l’image dans tous
leurs états.

Après
Schild en Vriend ou les petites mesquineries
linguistiques, après Bottes de cuir, baudriers et grand tambours
ou comment les autorités en place érodent leur
prestige, voici le troisième et dernier volet d’une galerie de
portraits destinée à cerner le personnage du « Belche » :
Belge, sinon rien, une tentative pour faire sortir le citoyen
de son tombeau comme le veut l’hymne national de cette
petite nation.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999990950
Nombre de pages : non-communiqué
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Tableau 1 Élevé sur un e butte au cœ ur d’un quartier r ésiden tiel de prestige, ce qui a m is fin aux jeux des en fan ts dan s les sablièr es, bâtim en t au look des an n ées « tr en te » – briques jaun es, vitraux, tour-h or loge qui rappelle le beffr oi, sym bole des libertés – , l’H ôtel com m un al ouvre quotidien n em en t ses portes aux citoyen s en m al de paperasseries tim br ées. À l’exclusion du ven dr edi, jour n ée faste des m usulm an s, le sam edi, le sabbat juif et bien évidem m en t le dim an ch e, jour où Dieu se r eposa. Ce ryth m e a été r écem m en t décr ét é par les assises de la m ulticulturalité. Et largem en t plébiscité par les syn dicats qui se son t em pressés de r even diquer com m e un acquit de h aute lutte cette sem ain e de quatre jours. L’accès à l’H ôtel com m un al est facilité par un e station de m étro agen cée au-dessous du dit bâtim en t. Toutes les six m in utes, en tre n euf et seize h eures, la ram e « boa » déverse son lot de quém an deurs. Avan t et après ces h eures, c’est la tran sh um an ce des travailleurs. En con tin u, les éclopés qui rech er ch en t un peu de ten dresse auprès de l’Alm a Mater, alias Un iver sité Cath olique de Louvain -la-Neuve, alias UCL. L’in térieur de l’H ôtel vaut l’extérieur. Un vaste h all tout en guich ets divers, don t l’accès est r églem en té par un ticket ad h oc. La ch aleur du bâtim en t et celle de l’accueil en -traîn en t un e pén urie crian te de places assises. Que peuven t
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bien espér er tous ces gen s-là ? Visiblem en t, l’assistan ce se com pose de quatr e-vin gts pour cen t d’étran gers. Ce n ’est pas le plat pays avec son clim at h um ide qui a pu les bron zer à ce poin t. On aura com pris com bien cette distin ction en tre bron zés et n on bron zés peuven t em poison n er la vie d’u n e com m un auté. Et le fait d’un e telle disproportion en tr e solliciteurs bron zés et n on bron zés réveille tous les dém on s de la xén oph obie. Sept guich ets en ar c de cer cle. De quoi perm ettr e u n écoulem en t con stan t du flux. Mais voilà. Deux seulem en t son t accessibles. Les autres son t bar rés d’un avis : «Ferm és pour cause de ferm eture». Pour accélérer le service, on aurait pu réserver un des gu ich ets à ceux qui s’exprim en t dan s la lan gue du terroir, n on pas pour affich er un e n ette discrim in ation m ais pour activer le service. Le Mou vem en t pour l’égalité des ch an ces et des m alchan ces veille au gr ain et n e l’aur ait pas tolér é. * * * Le décor ain si plan té, les in term itten ts du spectacle sur le plateau, on peut fr apper les trois coups. Un jin gle. Suivi d’un aboiem en t. — Le n um ér o 3238 ! Là, c’est un n et progr ès. Le m icro laisse parfaitem en t passer les propos du préposé en les am plifian t. Ce qui n ’est pas toujours suffisan t pour in viter le quidam con cern é qui n ’a pas en core m aîtrisé la lan gue de Voltair e. Alors on a com plété le dispositif par un affich age « led » . Som n olen t, Godfriet con sulte le ticket à m oitié ch iffon n é n ich é au creux de sa m ain : 5426 ! Le calcul est vite fait. Il
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n e ser a pas servi avan t un e huitain e de jours. Le t em ps d’aller ach ever un e partie de pétan que arrosée. Mais au m om en t où Godfriet va s’en gouffrer dan s le tourn iquet, un e autre voix m on ocorde clam e : — Le 5426 ! Pour êtr e passé aussi vite au clien t suivan t, il fa ut croire que le préposé s’est tr ouvé dépassé. On n e peut pas lui dem an der de con n aîtr e l’afgh an , le kosovar ou le kikuyu. Ou plus si affin ité puisque plus de cen t eth n ies squatten t la ville. Elle qui souh aitait développer son tourism e, là voila exaucée. Il faut quelques secon des pour que cet appel trouve sa voie vers la partie du cortex con cern ée. Il y a trop lon gtem ps que cette partie n ’a été sollicitée. En fait, ce cortex-là a tou-jours été program m é pour fon ction n er selon un e suit e logique. Or il y a belle lurette que la logique n e préside plus au destin de la n ation . D’où ce tir age com plètem en t aléa-toire qui n e perm et plus au citoyen de tirer des plan s sur la com ète. C’est un procédé m is au poin t par des politicien s soupçon n eux afin d’em pêch er les ch ôm eur s d’aller tr availler en n oir . Sceptique, Godfriet va s’approch er du guich et quan d un in dividu tout en bar be se dr esse, lui fourran t sous le n ez un ticket portan t le n um éro 4227. Pas un m ot. San s doute ign ore-t-il la lan gue locale. On aura n éan m oin s com pris qu e l’in dividu s’il n e sait pas s’exprim er sait parfaitem en t cal-culer depuis qu’il s’est saign é à blan c pour payer son pas-sage vers le paradis. L’in terven tion est claire. Il a le dr oit d’êtr e reçu avan t Godfriet en vertu de la loi de la succession des n om br es. Le fait que l’in dividu, com m e tous les autr es en quête d’un pr é
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plus vert, vivait dan s un pays où toute logique éta it san c-tion n ée par un e m ise à l’om bre, explique com bien son agressivité et le poids de ses exigen ces en vers le pays d’accueil se son t en volés vers des sph ères qui fâch en t l’autoch ton e. C’est un des acquis par son ém igration , la liber té de parole. Que certain s « Maîtres » et certain es association s en tr etien n en t la m ain sur le cœ ur . Aussi les can did ats à l’asile n e se priven t-ils pas de ce droit, au poin t d’exaspér er parfois le citoyen qui n ’est vraim en t pas « con tr e », m ais qui ch erch e des raison s d’êtr e « pour » . Pour apaiser le con flit, un com patriote, qui possède déjà quelques n otion s récoltées au cours des deux ten tatives précéden tes d’en trée illégale sur le territoire, in tervien t afin de con vain cre l’autre des règles du jeu en vigueur. Le con testataire n ’a rien com pris, m ais il se ran ge à l’avis d’un in itié. Tout en r em ettan t len tem en t son couteau en poch e. Atten tion , pas de con clusion h âtive ! Ce couteau-là lui servait à se curer les on gles. Petite paren th èse. Le fait qu e le dern ier in terven an t en est à sa troisièm e ten tative pour obten ir un sésam e et qu’il n ’éprouve aucun e crain te à se m an ifester en dépit d es précéden ts avis d’expulsion , m on tr e, si besoin est, que les désobligean tes rem ar ques form ulées par des in stan ces in tern ation ales sur un e déplorable politique d’accu eil, son t in fon dées, voire blessan tes. * * * Le pr éposé vérifie le ticket de Godfriet avec un regar d désapprobateur pour l’état de celu i-ci. Il y a tan t de vir us en
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circulation ! Et les fon ction n aires son t particulièrem en t exposés. San s qu’un e prim e de risque ait été program m ée. Mais en com pen sation , ils partir on t plus tôt à la retr aite. En vertu de la pén ibilité de la fon ction . — C’est pourquoi ? (In ton ation n eutre et fatiguée.) — Un passeport. — Quel passeport voulez-vous ? (Mêm e ton .) — Pour un e durée de deux an s. — La durée, on verr a plus tar d . Il faut d’abord fixer votre ch oix. (Un peu plus fatigué en core devan t les exigen ces du populo.) Godfriet le r egar de h ébété. Pour lui un passepor t est un passeport. Il n e saisit pas le sen s de la question . — J e vous com pren ds, le ch oix est difficile. Si je con n ais-sais votre destin ation , je pou rrais vous con seiller . Beaucoup de n os com patriotes on t con n u de sérieux déboires. La h an tise de l’atten tat a r en du les gouver n em en ts ext r êm e-m en t tatillon s. Alors ? (Le ton s’est fait plus am èn e, celui qui justifie l’appellation « service public ».) — J e n e suis pas en cor e tout à fait décidé. Le préposé se gratte le som m et du crân e. L’affaire s’an -n on ce délicate. Le ton va se faire de plus en plus bien -veillan t. — Dan s ce cas, je vous con seille un passeport wallon . — Mais je suis dom icilié à Bruxelles. — Aucun e im portan ce. Aujour d’h ui on table sur la m o-bilité des person n es. Bien sûr à con dition que cette m obilité n ’exige pas un éloign em en t du dom icile de plus de d ix kilom ètres. Sin on , c’est la gr ève ! Godfriet n e saisit pas la su btilité de la proposition . — Quel avan tage présen te le passeport wallon ?
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Le préposé se gratte le som m et du crân e avec plus d’én er gie en core. On frôle l’in ciden t. — J e n ’ai pas le droit de vous le dire. Un fon ction n aire est un êtr e asexué (il voulait dir e « n eutre » bien sûr). Après un e courte h ésitation , il ajoute — J e vous proposais celui-là parce qu’il est dir ect em en t dispon ible. Person n e n ’en veut . Com m e si le Wallon n ’était pas belge à part en tièr e ! C’est vr ai qu’il y a beaucoup de n om s qui se ter m in en t par « a » ou par « o ». Mais Van Acker a été bien con ten t de les avoir, ces gueules n oires ven ues d’un sud san s aven ir. Un e m in ute de silen ce com m e c’est la coutum e lors d ’un h om m age de la n ation aux plus braves de ses br aves. — Par ailleurs, je n e vous con seille pas le passepor t bruxellois. — Ah ? — Il est rédigé en cin q lan gues. — Ce n ’est pas un h an dicap. — Oui, m ais ils on t ajouté l’ar abe. Vous m e direz que c’est logique. Seulem en t si vous com ptez aller aux States… C’est pas gagn é ! Ils on t des cam ps qui n ’on t aucun rappor t avec le club Med’. Godfriet s’im patien te. La foule des quém an deurs aussi. Il vous est san s doute ar rivé de tom ber sur le guich et où ça coin ce parce que le quém an deur s’in quiète de la san té du préposé et vice-versa. Et si l’âge est là, on n ’est pas sorti de l’auber ge. Certes ce n ’est pas présen tem en t le cas, m ais les autr es n e le saven t pas. Et com m e le ton s’est fait con fi-den tiel en vertu des jugem en ts form ulés par le préposé, la foule peut tout im agin er.
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