Béloni

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Béloni, qui tient un bistrot à Saint-Junien, près de Limoges, est un monde à lui tout seul. Contrebandier d'occasion, séducteur sans pareil, psychanalyste à ses heures, ce Basque conquis par le Limousin est le gourou et le chef de meute d'une équipe d'adolescents prolongés qui le suivraient au bout du monde.
Entrez chez lui et vous ferez connaissance avec quelques gaillards déchaînés et bon enfant, aussi ardents sur les terrains de rugby que rapides à siffler une fille ou un pastis. Chronique d'un temps des copains et tableau de la vie de province dans une bourgade de la France profonde, ce roman est un livre à part dans l'oeuvre d'un écrivain volontiers sombre et tragique : Béloni est un texte allègre et souvent désopilant, un divertissement qui célèbre les plaisirs de l'amitié, du sport et de la littérature.
Publié le : vendredi 1 avril 1994
Lecture(s) : 42
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702150870
Nombre de pages : 192
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L'assemblée générale
Oui ou non Bourdinet avait-il posé la main sur la cuisse de la Présidente ? A la faveur du brouhaha qu'avait provoqué l'incident, Fargeaud et Brandin s'étaient éclipsés et précipités chez Béloni. Ils savouraient déjà le plaisir toujours nouveau de pouvoir en raconter une bonne, vous savez pas la dernière ? plaisir à peine gâché par la présence du collègue qui exigerait sa part du gâteau, interviendrait à chaque instant pour rectifier, préciser, voire couper. Par ailleurs, ils n'étaient pas fâchés de s'accorder une pause : l'attention, le silence, la réflexion que requérait une réunion aussi importante, c'était au-dessus de leurs forces.
Ils avaient donc poussé en conquérants la porte du bistrot, déçus de prime abord par la modestie de l'assistance — bien petit public pour une affaire aussi croustillante — mais vite joyeux à la perspective de devoir reprendre dix, vingt fois le récit lorsque l'heure de l'apéritif et la fin de la réunion libéreraient les assoiffés.
 
L'assemblée générale revêtait cette année un caractère de solennité inhabituel. D'habitude, elle se résumait à une séance de travail à laquelle n'échappaient pas les dirigeants et le capitaine de l'équipe première, ce qui nous faisait bien rire. Mais le nouveau président avait décidé de prendre le taureau par les cornes : l'assemblée générale, c'était l'assemblée de tous les dirigeants et de tous les joueurs seniors. Voilà ! Les samedis après-midi, au mois de juin, il y a pourtant mieux à faire que d'écouter des rapports moraux et des énumérations de bilans financiers. Mais bon, nous étions venus, à l'heure, avions choisi les places adéquates, celles qui permettaient de voir et d'écouter tout en étant peu vus et peu entendus, nous avions sursauté à l'arrivée du président, flanqué de son épouse, belle quadragénaire à la haute stature, au regard plein d'assurance. Copyright, pour l'avoir croisé à deux ou trois reprises et, prétendait-il, soutenu avec fermeté, nous avait confié que ce regard ne trompait pas, la présidente devait être une vaillante. Il n'avait pas vérifié le bien-fondé de ses assertions : si le regard plein d'assurance l'inspirait, la haute stature lui en imposait. Une femme, participer à l'assemblée générale d'un club de rugby ! Les choses ont changé, bien sûr, mais à l'époque l'événement était de taille. Il y avait bien Antoinette à nos assemblées, et partout, et même, les soirs de belle victoire, dans les vestiaires. Mais Antoinette, c'était différent. C'était la mamie du club, donc on ne la comptait pas. Mais une présidente ! Décidément, ce président voulait nous bousculer. Il s'est apprêté à prendre la parole. Il avait l'habitude, cela se voyait tout de suite : quelques feuillets posés devant lui, verre et carafe d'eau à sa gauche, mine sereine et décidée, épouse souriante sur sa droite. Rien à voir avec les prises de parole chahutées de son prédécesseur, les prières, les menaces, les insultes proférées et essuyées, les faux départs, les vraies sorties. Non, rien à voir, notre nouveau président ne se faisait pas de souci.
Il assumait sa charge depuis un an maintenant et son règne venait d'être sanctionné par l'accession du club à la première division. Performance méritoire dont nous étions coutumiers (nous l'avions déjà accomplie deux fois) mais que nous galvaudions l'année suivante en réintégrant, au terme d'une saison décevante, la deuxième division.
Le président s'est dépouillé de son bracelet-montre, l'a posé devant lui puis a donné, à l'aide d'un couteau que je n'avais pas remarqué, quelques coups sur son verre. Tout le monde s'est tu, interloqué. Peu habitués aux vrais discours, nous n'en connaissions pas les rites. Faire tinter son verre, cela signifiait, pour nous, que le patron faillissait à la tâche, qu'il avait oublié de nous remettre ça. Il ne semblait pas, en l'occurence, que ce fût le cas.
 
— Messieurs... j'ai tenu à la présence de tous, ici, aujourd'hui, parce que...
L'orateur s'est interrompu pour examiner le retardataire qui venait de faire grincer la porte. C'était Bourdinet, un jeunot, un cadet chez qui un duvet commençait à poindre sous le nez : cela suffisait, pensait-il, à lui gagner droit de cité parmi les grands. On le voyait donc chez Béloni plus souvent qu'à son tour. Il lui arrivait même d'absorber un pastis ou deux, après quoi, plus secoué qu'il ne voulait l'admettre, il filait terminer ses devoirs. Il discutait sans gêne de sujets d'adultes, donnait son avis sur la composition de l'équipe, critiquait l'entraîneur. Bref, Bourdinet cherchait à s'affirmer, sa jeunesse lui pesait. Il s'était vêtu à la zazou, ce qui, à Saint-Junien, ne signifiait strictement rien. Les années et les kilomètres qui avaient retardé l'intrusion du mot dans notre cité l'avaient en quelque sorte épuisé, il ne signifiait rien mais sonnait bien. La gomina faisait courir sur sa chevelure des reflets mouillés qu'embaumait la fumée d'une gitane maïs crânement pincée entre pouce et index. Le jeune coq n'a pas jugé bon de présenter ses excuses. Après un bref tour d'horizon, il s'est avancé, un peu voûté, les jambes en léger cerceau, démarche qui ne laissait rien au hasard et largement inspirée des westerns dont il raffolait et surtout de son idole, Guy Boniface. Il n'avait pas le choix, alors il s'est avachi sur le seul siège disponible, à la droite de la présidente, provoquant une hilarité mal contenue chez les joueurs, une moue résignée chez les dirigeants, une mine dédaigneuse chez sa voisine. Il a affronté sans sourciller nos gestes ironiques. Ah ! il avait voulu se faire remarquer ! Ah ! il voulait jouer à l'homme ! Il n'avait pas fini d'entendre parler de son arrivée à l'assemblée générale !
 
— J'ai tenu, donc, à la présence de tous ici, aujourd'hui, parce que le club me paraît être au tournant de son histoire...
Il en fallait davantage pour perturber le président. Son message était clair : que nous nous maintenions, que nous mettions un terme à cet infernal mouvement d'ascenseur entre les deux divisions, la chose allait de soi. Mais il n'avait pas accepté ce poste avec aussi peu d'ambition. Alors il visait pour l'année prochaine la qualification, pas moins.
Auparavant, il tenait à se féliciter une nouvelle fois de la bonne saison réalisée par le club, il tenait aussi à se féliciter des finances saines — le trésorier le confirmerait tout à l'heure — et du bon esprit qui régnait autour de lui. A force de se féliciter, m'a chuchoté Copyright, tu vas voir qu'il va joindre le geste à la parole...
— Eh oui, Messieurs, je vise haut, vous viserez haut avec moi. Et vous comprenez ce que cela implique de travail et de sacrifices pour moi, certes, mais aussi pour vous... Il est révolu le temps des fiestas et des absences aux entraînements, l'alcool vous avez vu où ça conduit : en deuxième division. Je serai implacable. Je veux un club respectable et respecté.
 
Au début de la diatribe, nous souriions. Chaque année c'était la même chose : après un bref tour d'horizon, un bilan indulgent de la campagne échue, nos dirigeants pointaient l'index sur la prochaine saison, prenaient en notre nom de belles résolutions, prêtaient divers serments. Après quoi, tout le monde trinquait pour les arroser. Mais là, l'affaire prenait une tournure inquiétante : à l'évidence, le président croyait à ce qu'il annonçait. D'ailleurs, il serrait les poings sur le goulot de sa carafe, signe de conviction farouche. L'agitation a gagné nos rangs, la fronde menaçait. Nous admettions volontiers que le président, emporté par l'élan de son discours, le recueillement de la salle, le regard plein d'assurance de son épouse, le souvenir encore chaud de nos derniers succès, s'abandonnât à rêver de gloire. Après tout, cela ne causait de tort à personne, dès les premiers matches il réviserait ses objectifs à la baisse et on n'en parlerait plus. Là où le bât blessait, en revanche, c'était lorsqu'il énonçait les mesures aptes, selon lui, à faire de nous des champions.
Et tandis qu'il continuait d'énumérer les sévices que nous allions endurer afin qu'il pût assouvir ses fantasmes, les murmures autour de moi prenaient corps, écho discret mais obstiné de chacune des injonctions :
— Trois entraînements par semaine ;
— Fume (caporal, c'est du belge) ;
— Aucun retard ne sera toléré ;
— Siffle (beau merle) ;
— Plus de repas après les entraînements ;
— Siffle ;
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