Bientôt finira la peine

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J’aligne ton nom au rythme de mes battements de nerfs. De nouveau, tu es là, brèche fulgurante, anse secrète, corps en suspension dans un frémissement impalpable, mystérieux, chevillée au cœur, chevillée au corps, en flots irrépressibles, irrémissibles, instants bloqués dans ma peau. Rétroactivement, tout m’est grossi, tout m’est précis. J’entrevois sans effort la vie à travers tes regards, du fond de ma cécité. Grâce à Dieu, la mémoire n’est pas aveugle, la mémoire est une aptitude, un pacte pour se souvenir, un pacte témoin. Il est des instants qui méritent, beaucoup plus que d’autres, d’être vécus", me disais-tu, paume contre paume…"
Publié le : vendredi 10 février 2012
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748364873
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748364873
Nombre de pages : 148
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Bouziane Ben Achour
BIENTÔT FINIRA LA PEINE
 
Mon Petit Éditeur
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IDDN.FR.010.0116145.000.R.P.2011.030.31500
Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2011
Si je ne brûle pas, si tu ne brûles pas, comment les ténèbres deviendraient-elles clarté ?
Nazim Hikmet
Il règne une ambiance désordonnée. Des maisons en étage du dessus de lîle montent des aboiements de chiens. Chiens dégénérés. Le jour annonce de nouveaux locataires et pourtant le centre de rétention est plein à craquer, il craque de partout. Brouhaha en perspective. La matraque nest pas loin. Aidé de ma canne, je madosse au mur pour rester seul avec moi-même. Le brouillard a quitté les lieux en promettant une autre journée parenthèses où les sentiments purgent leurs peines. Chacun de nous suppute le nombre de jours ou de mois qui lui restent à passer dans cette sorte dentrepôt inachevé autour duquel on a installé de nouveaux systèmes de surveillance, sans autre impul-sion que le comptage des charretées de vie ridées jusquà los. Devrais-je te dire, toi lobjet de ma brûlure sentimentale, que létablissement où je me trouve ressemble à une coalition déchecs sédimentés par les soupirs. Lactualité du jour tourne autour du sujet habituel. Combien de temps va-t-on rester ici ? Je me suis remis au rituel des prières après une interruption due à la traversée en mer et aux aléas qui sensuivirent. Jrada, linstituteur, a une nouvelle fois effacé son ardoise après une tentative infructueuse auprès des clandestins comme on nous appelle. Il avait écrit dessus : « Vous qui entrez ici, noubliez pas de recharger vos espérances ». Bonnes phrases toutes faites que beaucoup ont oubliées. Il était contrit mais pas désespéré. Il glose, il le sait. Jrada est pacifique, têtu et pacifique. De son côté, Debbagh Ismaël, soucieux de donner de la couleur à sa détention claque de la langue. Lhomme sest proposé de re-peindre tous les barreaux. Ladministration en charge du bâtiment a commencé dabord par refuser. Mais il a dû faire
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pitié pour quon cédât à son souhait. Fort de son privilège, il annonce en mots économes quil ferait luire tous les orifices de lenceinte pour ne pas oublier le métier, pour se faire une rai-son, laisser passer sa vie. Faveur spéciale, ladministration lui a avancé les pinceaux. Ça fait partie des petits privilèges arrachés à lenfer. La peinture, cest son dérivatif, cest son choc renou-velé, sa pâte voluptueuse. À travers son zèle superflu, il retrouve, à coup sûr, ses anciennes émotions. Ses mains trans-mettent de lexpédient. Il ne se souvient de rien, et son futur ne lintéresse quau présent. Les lucarnes habitent sa main, les lu-carnes sont son bateau. Phase dincubation en milieu offshore où on prie haut, rumine bas et espère en oblique. Lhomme au pinceau croit quil est arrivé à destination. Sa sueur sent fort. Il a lhorrible certitude quil travaille en entreprise. Il na dyeux que pour ses outils de travail. Il ne retient que ses gestes du jour. La force du peintre, cest la persévérance au rabais. Compensation ou réaction ? La dernière salve cest celle quon entreprend contre soi-même. Pas mauvais comme sensation. Dans la cour pavée, je me laisse décrire lambiance qui y rè-gne avant de me remettre à compter au toucher le nombre de pierres de taille qui constituent les murs denceinte de cette vieille caserne transformée en centre de rétention. Les aspérités de la pierre ressemblent-elles aux grottes de la mer, mer peuplée de rêves brisés, de tankers, de porte-avions et de méduses ma-zoutées ? Perception tactile gorgée de mystères et dodeurs. Soustrait aux affres de la durée, dans une sorte détat second, je franchis, en une poignée de jours, plusieurs degrés de senti-ment, résolu que je suis à percer toutes les métamorphoses que je traîne avec moi. Ils nauront rien de moi, pas même un cen-timètre de ma peau. En proie à un désir incontrôlable, un désir épaissi, un désir extravagant, je ramène des plans dimages, en surface, pour ne penser quà toi, quà nous deux. Tu résonnes du fin fond de mon avenir. Mon unique refuge cest toi, mon idée fixe dans la
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durée. Je retombe dans la récapitulation des faits et voilà le compte à rebours, le retour complet, le retour prodigieux de lannée tumultueuse passée ensemble. Tout cela me paraît être un voyage hors du centre didentification et dexpulsion où je me trouve, hors du temps et des espaces environnants. Labsolu nest réel que sil tourne autour de petits détails, et cest rendre hommage à notre amour interdit que den restituer ces petits détails. Je suis sans nouvelles des miens depuis ma traversée ratée. Dailleurs, je ne cherche pas après eux, tout comme ils ne cherchent pas après moi, ils ont effacé ma trace, ils se sont trouvé un autre mendiant aveugle pour continuer le métier, assurer la lignée, trouver le lignage correspondant. Donc, aucun souci à me faire de ce côté-là. Ma mère ayant quitté trop tôt ce monde, jai grandi sans véritable affection, et mon père a trop peu existé pour moi sauf pour les fins de journée où je lui re-mettais ma recette du jour. Cest ce qui explique, peut-être, mon détachement actuel. Au jour daujourdhui, je ne me reconnais plus aucune filiation autre que la tienne, cest toi ma famille et ma descendance interrompue. À part toi, peu de personnes tiennent dans ma vie une place digne dêtre retenue. Ah, si tu savais à quel point tu mes chère et que je nai dautre souci que te retrouver dans mes pensées ! Muni de mon hérédité bloquée sur le chemin qui mène au centre de moi-même, jai le temps dimaginer plein de choses. Mémoire autonome. Tu as beau-coup plus de prix pour moi que tout le reste du monde. Régulièrement, je sors de ma peau très vite, en éclair, pour re-faire le chemin inverse, le chemin de nos deux vies. Je te revois. Je mimagine frappant à ta porte pour te dire combien tu me manques. Lémotion sourd au ras de ma peau, la peau de laveugle que tu as connu. Je méveille à la sensation, jécoute avec ravissement tout ce que tu me disais : « Tu es ce que jai rencontré de plus précieux sur terre ». À mesure que le temps passe, les détails de notre rencontre remontent du tréfonds de ma mémoire, comme les doux murmures dune eau de source
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qui jaillit dentre la roche et exaltent mon imagination. Tu nes pas mon pays, tu es ce qui me reste de ce pays, le pays qui me colle. Amour sans mesure. Il ny a pas damour véritable sans éblouissement des sens. Ainsi aimanté de ton souvenir inaltéra-ble, je me ramifie en mille pistes pour te dire combien jai faim de ton amour. Dès le départ, je tai sentie capable de me mira-culer lorsque nous avions évoqué ensemble lespoir de voir tout le monde uni autour dune conviction commune. Époque heu-reuse. Je marche, récite machinalement des prières que personne nentend. Jappelle sur toi, de vive voix, la faveur di-vine, de jour comme de nuit, au point doublier le lieu où je me trouve. Je répète les invocations que javais lhabitude de lire sur la sépulture de Youcef, ton grand-père. Tu as pris ta liberté en prenant la mienne. Combien de temps va durer mon euphorie ? Une question que je me pose assez souvent mais je pense que jai mieux à faire que de questionner une énigme. Au centre de rétention, il est évident que mon intérêt pour tout ce qui se passe dehors enfle de manière considérable. Je décale les per-ceptions, me sens aspiré, invente les contrastes, travestis le mouvement. Cest lavantage des aveugles que de convertir la détention en tremplin de réalisations sensibles. Cest une étrange découverte de soi. Je suis ailleurs et je veux tout revivre. Au nom de tous les amoureux qui ont changé de religion, je te salue du fond de mon être, et mon salut signifie seulement fidé-lité. À ton seul souvenir, tout reverdit en moi, me prodigue la paix, la paix des convertis. Décidément, rien nest plus enivrant que le souvenir. Souvenir inopiné qui prouve que notre amour vit par-delà les frontières des hommes. Circulation souterraine de grâce. Pouvoir médiumnique. Ne me disais-tu pas quil ne fallait, en aucun cas, négliger les rencontres concoctées par le hasard ? Et toi, tu es mon bel hasard. Ma prêtresse favorite. Jamais un homme comme moi naurait rêvé dune telle ren-contre. Contrairement à ce qui se dit, lamour na jamais fait barrage au rêve. Je ne pouvais pas tappeler ma femme mais je
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