Bienvenue dans le Bronx

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Une comédie à suspense menée à 100 à l'heure.

Libre, mais complètement sur la paille...
À sa sortie de Fleury-Mérogis, l'ex-trader Victor Cobus se retrouve obligé de repartir de zéro. Fini la Porsche Carrera, le duplex dans le XVIe, le chalet à Chamonix et la villa à Deauville, les millions gagnés en un coup de fil, le whisky, la coke et les filles à gogo. Son " kit de redémarrage " ? Un boulot déclassé chez un gestionnaire de patrimoine véreux et une piaule dans " le Bronx ", un squat improbable du XIXe, véritable tour de Babel au coeur de Paris. Mais ses occupants sont menacés d'expulsion et, une nouvelle fois, le destin de Cobus va basculer.
Survie dans un squat, débrouillardise au quotidien, ratonnades et magouilles immobilières... Cobus est d'autant plus déterminé à lutter contre les promoteurs qui lorgnent sur l'immeuble qu'il a un compte personnel à régler avec eux.


" Des dialogues pétaradants, des situations jubilatoires. " Marie France.



Être embringué dans des situations impossibles et plongé dans des milieux qu'il n'était pas né pour fréquenter : tel semble être le destin du héros du Monde selon Cobus, la nouvelle série romanesque de Pascal Martin.






Publié le : jeudi 18 février 2016
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EAN13 : 9782221191743
Nombre de pages : 186
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DU MÊME AUTEUR

Le Trésor du Magounia, Presses de la cité, 2005

(prix Exbrayat 2005)

Le Bonsaï de Brocéliande, Presses de la cité, 2006

La Traque des maîtres flamands, Presses de la cité, 2008

(prix Intramuros de Cognac 2009)

Du danger de perdre patience en faisant son plein d’essence,
Robert Laffont, 2015

Titre

 

Publié en accord avec l’agence Astier-Pécher.

En couverture : © Paul Bucknall / Arcangel Images

© Pascal Martin

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2016,

pour l’édition française.

ISBN 978-2-221-19174-3

 

 

Suivez toute l’actualité des Éditions Robert Laffont sur

www.laffont.fr

 

 


 

À Juju

 

1.

Du temps où j’étais un gros queutard dans la salle des marchés de la rue Saint-Honoré et où je gagnais beaucoup d’argent, j’avais un rêve : me faire construire une immense villa à Ibiza avec terrasses, solariums, et une armée de nanas bien nichonnées au bord de la piscine.

Oui mais...

Après avoir bradé tous mes biens, je m’étais échoué dans un hôtel minable près de la gare du Nord.

J’étais allongé sur mon lit. En bas, la rue éclatait de néons multicolores qui clignotaient en cadence. Des éclairs venaient gifler les murs pisseux de ma chambre. La couleur bleue dominait, froide, austère. Une odeur rance et tenace de poussières et de détergent empuantissait l’atmosphère.

Je guettais les bruits à l’intérieur de l’hôtel. Je m’attendais à tout moment à entendre des voix s’élever, celles que j’entendais depuis ma cellule à Fleury-Mérogis.

Surveiiilllant, du feeeuu !

Hé ! On me tue.

Crève connard !

Allez tous vous faire enculer.

Mais je ne percevais que des bruits sourds, le grincement des marches des escaliers, le souffle poussif de l’ascenseur, des portes qui s’ouvraient et se refermaient à la volée, des chuchotements étouffés.

Je n’étais pas dans une prison mais dans un hôtel de passe.

Tout compte fait, je trouvais qu’il y avait beaucoup de similitudes.

 

Je me sentais un peu nerveux. Aujourd’hui était un jour important pour moi, celui où j’allais faire mon vrai retour dans le monde. J’attendais avec impatience l’heure de me rendre dans la salle des marchés de la rue Saint-Honoré, où je devais repasser mon « BB », le bac blanc, passeport indispensable pour me faire à nouveau une place au soleil.

 

Dès ma sortie de prison, j’étais allé voir Steven Wright, mon ancien patron.

En montant l’escalier qui menait à la salle des marchés, j’avais humé les odeurs de plastique chaud qui s’échappaient en volutes des ordinateurs, j’avais entendu la rumeur qui bruissait à l’étage, cette sorte de vibration faite de murmures et d’attente anxieuse qui précède l’ouverture des places financières. J’avais pris plaisir à les retrouver comme on prend plaisir à retrouver sa famille.

Les traders forment un monde à part, une bande de mercenaires en costume au service de la spéculation. Ils ont un langage codé. Le matin, alors que nous nous préparions à monter à l’assaut des marchés, nous utilisions celui de la guerre et de ses tueries.

Un point deux sur les Warrants UK (prononcer : « Iou Kai »), bordel ! C’est la curée les mecs ! J’en mets cent mille à plat ventre. À un point un, c’est la baïonnette dans le bide et trois doigts dans le cul !

Nous hurlions de la même manière que les détenus hurlent des insultes le soir depuis leurs cellules pour se sentir vivre.

Comme dans une prison, il existait une hiérarchie dans la tribu que nous formions. Il n’y avait pas des pointeurs mais des sonneurs, des jeunes garçons dont l’unique fonction était d’accrocher de gros investisseurs au téléphone et de nous les passer pour que nous leur fourguions notre came. À l’époque, dans la salle des marchés de la rue Saint-Honoré, j’avais quatre sonneurs à mon service... Notre groupe comptait aussi ses caïds, les meilleurs traders, ceux qui faisaient le plus de chiffre. Dans le monde de la finance, on les appelait les gros queutards. Ils étaient les vedettes des salles des marchés. J’étais l’un d’eux.

Ce matin-là, la Bourse et la City n’avaient pas encore ouvert mais sonneurs et traders étaient déjà rassemblés dans la grande salle pour la chasse du jour et l’atmosphère était électrique. Plusieurs de mes collègues m’avaient aperçu et salué avec une sorte de détachement poli. Ils ne m’avaient pas vu pendant quatre mois mais que pesaient mon histoire et mon destin face aux fluctuations du Dow Jones ?

Wright était dans son bureau, tête penchée sur une série de courbes, cerveau mangé par elles. J’avais poussé la porte.

Salut Steven.

Il avait relevé la tête.

Oh ! Victor. Quelle bonne surprise !

Steven Wright, citoyen d’origine britannique naturalisé français, avait une cinquantaine d’années. Il était grand, plus de deux mètres, complètement chauve, les yeux cerclés de petites lunettes rondes en acier. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, Wright était toujours vêtu de la même façon : une tunique noire à col Mao, un costume gris perle en toile épaisse taillé sur mesure. L’hiver, il jetait simplement un duffle-coat sur ses épaules. L’été, il tombait la veste sous laquelle il portait un gilet. Autour du cou, il arborait une chaîne en or au bout de laquelle pendait un petit lingot. Une faute de goût qu’il assumait avec une arrogante fierté.

Dans le milieu, on appelait Steven Wright le « moine de de la finance ».

Il était le gourou de la salle des marchés de la rue Saint-Honoré, une des plus cotées de Paris.

Wright avait ôté ses lunettes de son nez et m’avait souri.

Alors tu es sorti de prison ?

Par la grâce de Dieu, oui !

Dieu a quelque chose à voir là-dedans ?

J’avais songé à Serfaty, mon avocat, et j’avais souri en secouant la tête.

Aladin, peut-être.

Il faut rendre grâce aux Arabes. Ce sont eux qui ont le pétrole. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Une connerie. J’ai renversé un type à la sortie d’une station-service. J’ai cru qu’il me menaçait avec une arme et j’ai foncé sur lui.

Il te menaçait oui ou non ?

Je n’en sais plus rien. Ça n’a plus d’importance.

Tu étais pété ?

À jeun.

Défoncé ?

Clean.

Wright avait hoché la tête.

Tu es revenu pour bosser ?

Affirmatif.

Tu connais la règle ?

Oui, je connaissais la règle.

Travailler dans l’agence de Steven Wright était un privilège. Seuls les meilleurs traders y avaient accès. Mais c’était un privilège qui se méritait. Wright ne recrutait pas ses traders sur leur bonne mine ou leur réputation. Pour avoir l’honneur d’occuper un des fauteuils de sa salle des marchés, il fallait se soumettre au fameux « bac blanc ».

Chaque mois, Wright « enregistrait » une journée d’échanges, depuis l’ouverture des marchés jusqu’à la clôture. (Nul ne savait quelle journée il choisissait. C’était un secret bien gardé.) Puis il convoquait les postulants et les faisait plancher « à blanc » au cours d’une nuit entière. Les candidats établissaient leur stratégie, achetaient fictivement des obligations, en vendaient d’autres, profitaient des opportunités qui se présentaient, les ignoraient ou bien tombaient dans ses pièges.

Au petit matin, Wright « ramassait les copies », entrait les données dans son ordinateur personnel et confrontait aux mouvements réels les résultats obtenus par chacun suivant les ordres qu’il avait donnés. Les traders les plus performants, ceux qui avaient réalisé les opérations les plus rentables, étaient « reçus ». Les autres étaient écartés impitoyablement.

Tu étais un de mes meilleurs éléments, Victor, mais comprends-moi : je ne peux pas faire d’exception.

Si un de ses traders, gros queutard ou débutant, s’était absenté trop longtemps de sa salle, Wright l’obligeait à repasser son BB. J’avais été absent pendant quatre mois...

Je comprends. Pas de problème. Quand est la prochaine session ?

Dans deux semaines. J’espère que tu n’as pas trop perdu la main. Tu pouvais suivre la Bourse en prison ?

Il m’avait demandé ça comme s’il m’avait demandé « Tu pouvais respirer ? »

J’étais sous perfusion avec BFM Business.

Sans blague ?

Je plaisante, Steven, mais je pense que ça devrait aller. La finance, c’est comme le vélo, non ?

Wright avait fait une moue sceptique. Il avait remis ses petites lunettes rondes sur son nez et s’était replongé dans ses courbes.

 

J’avais mariné deux semaines dans mon hôtel minable en attendant la date fatidique, passant mes nuits à danser avec les actions, à les faire valser, à soulever leurs jupes pour regarder leurs petits culs bourrés d’oseille. Je rêvais de spiel retentissant qui allait me permettre de me gaver à nouveau de fric.

 

Le jour J, à vingt heures précises, j’étais dans la salle des marchés de la rue Saint-Honoré en présence d’une dizaine d’autres candidats.

Nous nous sommes installés à nos « postes de pilotage » respectifs, tous dotés d’un portefeuille fictif de 10 millions d’euros et Wright a déclenché son enregistrement.

Sur nos écrans, les données sont apparues. La Bourse venait d’ouvrir en légère hausse. D’un regard, il fallait immédiatement balayer les principaux indices, le Nikkei, le Nasdaq, soupeser les cours forts, ceux de l’or, du pétrole, prendre le pouls des industries lourdes, mines, automobiles, afin de s’assurer que la tendance était solide et non volatile. Les choix que nous allions faire dépendaient de ce premier état des lieux. Toutes les données s’inscrivaient sur nos écrans comme si nous étions en temps réel.

J’ai soupiré, soulagé. Je n’avais pas perdu la main. J’avais le sentiment de me promener dans un monde familier.

Steven avait choisi une journée ordinaire, c’est-à-dire sans tempête ni coup de Trafalgar. C’était les plus difficiles à traiter car il fallait sélectionner en un clin d’œil les valeurs sur lesquelles prendre les positions les plus avantageuses, poser des « stops » en cas de surprise, se couvrir en cas de pépin. Il fallait être ultra-rapide car les valeurs en question, repérées par nos collègues traders en temps réel, connaissaient très vite des variations importantes. Il s’agissait donc de les saisir « à la racine », avant qu’elles grimpent. Wright concevait ses BB à la manière de courses de Formule 1. Le départ était déterminant. Celui qui franchissait le premier virage en tête avait de bonnes chances de l’emporter, sauf dérapage intempestif sur une flaque de pétrole brut.

Au bout de dix minutes, j’avais pris mes positions et je surveillais la fluctuation des cours. Bonne pioche ! La plupart des valeurs que j’avais sélectionnées étaient en forte hausse. Il me suffisait de rester concentré, de poser un « put » ici, un « stop » là, pour avoir une bonne chance de passer la ligne d’arrivée en tête. Toutefois, je restais attentif aux données qui apparaissaient sur mon écran. Je savais que Wright aimait réserver des surprises. Il sélectionnait souvent des journées qui offraient l’opportunité d’un spiel retentissant. J’avais donc constitué une réserve d’1 million d’euros et je me tenais à l’affût.

J’étais en train de consulter la liste des cotes lorsque soudain, j’ai tressailli. Gintzburg and Co affichait une valeur de 10, 40 dollars.

Gintzburg and Co ! La boîte que m’avait indiquée Paterson pour que je me sorte du pétrin alors que j’étais incarcéré à Fleury-Mérogis, cellule des marchés, quartier des pointeurs. Cette boîte-là, je ne risquais pas de l’oublier.

La valeur affichée était juste en dessous du cours d’introduction. Bizarre.

J’ai plongé dans l’historique. Cela faisait des semaines que Gintzburg and Co macérait entre survie et noyade. J’ai consulté le « Stand Book », le site qui donnait les dernières informations sur la vie des entreprises. Bingo ! Selon une rumeur persistante, Gintzburg and Co s’apprêtait à annoncer un plan de licenciement massif : plus de huit cents emplois allaient passer à la trappe.

L’opération était cousue de fil blanc.

Dans un premier temps, Gintzburg and Co avait annoncé son introduction en Bourse à un cours sous-évalué. Les traders, aidés en sous-main par des groupes d’investisseurs clandestins, s’étaient précipités et avaient fait flamber la cote. (J’en avais profité depuis ma cellule des marchés de Fleury-Mérogis.) Puis ils avaient « dégazé » massivement (« À dix-sept heures, plus personne sur le pont ! »avait ordonné Paterson) et le cours s’était effondré, jusqu’à passer en dessous du seuil d’introduction. Un cas d’école de délit d’initié...

Depuis, tapis dans l’ombre, les gros investisseurs et les traders à leur botte patientaient. Ils attendaient une annonce...

Acculée, asphyxiée, obligée de céder face à « la pression des marchés », la direction de Gintzburg and Co avait laissé filtrer l’annonce d’un plan de licenciements massifs. C’était le signal que les gros investisseurs attendaient. Un dégraissage. Lorsque l’annonce serait faite officiellement, ils allaient donner leurs ordres aux traders et, de nouveau, les cours s’envoleraient.

Résultat : huit cents types allaient perdre leur emploi pour que des gros bonnets s’en mettent plein les poches.

Nul doute que Steven Wright avait choisi cette journée pour qu’un trader éclairé comme moi réalise un spiel de toute beauté.

 

À quatre heures du matin (quinze heures dans la réalité) l’annonce du plan de licenciement est parue. J’aurais pu immédiatement sauter sur l’occasion, investir le million d’euros que je gardais en réserve. J’aurais dû. Je ne l’ai pas fait. Pourquoi ? Je n’en savais trop rien. Une sorte de force invisible paralysait ma main sur la souris.

À cinq heures trente, le cours de l’action affichait 12,30 dollars. 1,90 dollar de hausse en une heure et demie. Une rose qui s’ouvre. Je regardais l’action grimper sans réagir, avec un mélange de fierté et de frustration. De colère aussi.

À huit heures, alors que les traders en poste commençaient à arriver dans la salle, Steven a ramassé les « copies ».

Correction immédiate. Un seul de mes collègues avait repéré le coup. Il était largement en tête. J’étais en deuxième position. Honorable.

Steven Wright m’a fait signe de le rejoindre dans son bureau.

Pas mal, a-t-il commenté en étudiant mes résultats. Il y a juste un truc.

Quoi ?

Tu avais gardé 1 million d’euros en réserve. Gintzburg and Co, tu n’as pas flairé le bon coup ?

Si, mais...

Mais quoi ?

Je la sens pas cette boîte-là. Ses dirigeants sont véreux. Faire du fric en spéculant sur le dos de pauvres types qui vont perdre leur emploi, ça pue !

Son visage est devenu blême.

Tu es sérieux, Victor ?

On ne peut plus sérieux.

Il m’a soudain regardé comme si j’étais un rat. Une moue de dégoût a déformé les traits de son visage.

Qu’est-ce qui t’arrive ? ai-je demandé. Tu me regardes comme si j’avais la peste.

Il s’est levé lentement, prenant le temps de déplier son double mètre.

Tu te soucies du sort des chômeurs maintenant ?

Euh... eh bien...

Ses narines frémissaient. Il a tendu son doigt vers la porte.

Tu AS la peste, Victor Cobus ! Sors immédiatement de mon bureau et ne remets jamais les pieds dans ma salle !

Mais, Steven...

Dehoooors !

Il avait crié tellement fort que sa voix avait transpercé les vitres de son bureau. Les traders présents dans la salle se sont retournés, alarmés. J’aurais dû m’excuser platement, lui dire que j’avais fait une mauvaise plaisanterie, que je ne pensais pas ce que je venais de dire.

J’aurais dû m’incliner devant le Moine et baiser sa main comme Kerviel avait baisé celle du pape.

Au lieu de ça, je suis sorti de son bureau, je me suis planté au beau milieu de la salle des marchés, j’ai pioché une cigarette dans ma poche et je me suis mis à hurler.

Du feeeuuu !!!

Aucun de mes anciens collègues traders n’est venu m’en offrir.

 

2.

Le lendemain, je suis resté cloîtré dans ma chambre d’hôtel à me morfondre. Je me demandais pourquoi je m’étais conduit comme ça avec Wright et je ne trouvais pas de réponse vraiment convaincante.

Je savais qu’une seule chose intéressait le Moine : le pognon, l’argent, le fric, le flouze, quelle que soit sa couleur, quelle que soit son odeur, quelle que soit sa provenance.

Je me souvenais des mots qu’il avait prononcés en 2008 en pleine crise des subprimes face à une meute de journalistes économiques survoltés.

« On me reproche de ne rien produire, de faire de l’argent avec de l’argent ? Et alors ? Ne sommes-nous pas, tous autant que nous sommes, des alchimistes ? D’où viennent l’encre que vous utilisez pour vos stylos, les micros pour vos magnétophones, les objectifs pour vos caméras ? Avec quel argent les avez-vous achetés ? Pour en faire quoi, sinon de l’argent ? On me reproche de changer l’argent en argent, mais qu’a fait Jésus lorsque les gens avaient faim ? Il est devenu boulanger ? »

Pause. Silence. Puis :

« Non ! Il a pris les pains qui étaient devant lui et il les a multipliés. Eh bien, moi, je fais pareil : je prends l’argent qui est devant moi, et croissez et multipliez petits billets ! Je change l’argent en argent ? La belle affaire. Depuis des siècles, les alchimistes cherchent le secret de la pierre philosophale, eh bien, je l’ai trouvée, voilà tout ! »

Dans ces conditions, comment Steven Wright pouvait-il comprendre ma réaction ?

Les ouvriers de Gintzburg and Co avaient fait les frais d’une opération spéculative qui avait profité à leurs patrons ? Et alors, la belle affaire. Depuis que la Bourse était la Bourse, les patrons coupaient à tour de bras dans les effectifs de leurs boîtes pour augmenter leurs profits et offrir plus de dividendes à leurs actionnaires. On appelait ça les « licenciements boursiers » et ça ne m’avait jamais gêné. Je considérais que ça faisait partie des règles du jeu et j’en avais souvent profité. Alors, qu’est-ce qui m’avait pris de m’en offusquer auprès de Wright ? Parce qu’il s’agissait de Gintzburg and Co et que, pour moi, cette entreprise était comme une sorte de chat noir ? Ça n’avait pas de sens.

Je m’entendais encore lancer « Faire du fric en spéculant sur le dos de pauvres types qui vont perdre leur emploi, ça pue  ». J’avais bien dit ça et pourtant j’avais le sentiment que ce n’était pas moi qui avais prononcé ces mots. C’était le petit lutin qui était en moi. C’était Jack Wallace, mon héros. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce salopard m’avait joué un bien vilain tour.

Je me suis ébroué. Je ne pouvais pas rester comme ça, avachi sur mon lit dans une chambre d’hôtel minable à me lamenter sur mon sort.

J’étais grillé chez Steven Wright ? Fort bien. Mais il n’était pas le seul tenancier d’une salle de marchés sur la place de Paris. Il y en avait d’autres qui seraient ravis de m’accueillir. J’étais un gros queutard, oui ou non ? Pour gagner mon pognon, il me faudrait spéculer sur le dos des chômeurs ? Eh bien, je spéculerai sur le dos des chômeurs, voilà tout ! Je le ferai sans plaisir, mais je le ferai. Chacun pour soi. C’était une question de survie.

 

J’ai pris le métro et je suis descendu à Palais-Royal. J’ai poussé la porte des Essarts. C’était un petit bar que mes collègues traders et moi avions coutume de fréquenter.

Lorsque je suis entré, la patronne, Mme Robert, s’est immédiatement exclamée.

Monsieur Cobus ! Eh bien, ça fait longtemps qu’on ne vous avait pas vu !

Je me suis accoudé au comptoir. Mme Robert s’est approchée, la mine gourmande.

Vous étiez passé où ?

Mme Robert, corrézienne d’origine, était une incorrigible curieuse. Je lui ai fait signe de se pencher par-dessus le comptoir.

J’étais en prison, ai-je murmuré dans son oreille.

Elle a rejeté sa tête en arrière comme si je l’avais mordue. J’ai éclaté de rire.

Mais non, madame Robert, je plaisante.

Elle a posé sa main sur sa poitrine en soupirant.

Ah ! Vous m’avez fait peur.

J’ai juste pris un peu de recul. Il fallait que je me repose.

Ah ça, je vous comprends. Avec la vie que vous menez. Me voilà rassurée.

Vous étiez inquiète ?

Elle a murmuré.

Vous comprenez, moi, ça ne me regarde pas, mais quand vos collègues viennent déjeuner ici, des fois, on entend des choses.

Quelles choses ?

À voix basse.

Vous avez eu une altercation avec le Moine, non ?

J’ai accusé le coup. Wright s’était répandu auprès de mes collègues. Ça ne lui ressemblait pas. D’habitude, il restait discret, y compris lorsqu’un différend l’opposait à un de ses traders. Mais en refusant de spéculer sur le dos des chômeurs, j’avais commis plus qu’une faute professionnelle. J’avais craché dans la soupe. Le pire des blasphèmes. Le Moine avait tenu à informer notre entourage qu’à ses yeux, une telle attitude était impardonnable.

Mme Robert me regardait avec un sourire chafouin, vaguement moqueur. J’ai soudain eu envie de sauter par-dessus le comptoir pour lui faire bouffer son chignon.

Mais je n’étais pas venu pour ça.

Je savais que chaque matin, juste avant l’ouverture des marchés, Pierrick avait l’habitude de boire un calvados aux Essarts, histoire de se donner un petit coup de fouet avant de monter au front. Lors de ma dernière visite, j’avais appris que c’était à lui que Steven avait confié mon portefeuille.

Pierrick était un type étrange et attachant, un de mes seuls amis dans le petit monde des traders.

Breton de souche, il était à l’origine crieur à la halle aux poissons du Guilvinec. Accessoirement, il arrondissait ses fins de mois en jouant au poker. Au cours d’une partie, il avait rencontré un collègue trader qui lui avait parlé de son travail. Pierrick avait alors voulu devenir trader lui-même. Il lui semblait qu’il était plus facile de berner de gros investisseurs que les mareyeurs de la halle aux poissons du Guilvinec... Bien que dépourvu de diplômes universitaires, Pierrick n’en avait pas démordu. Il voulait être trader. Il y était parvenu et était très vite devenu l’un des meilleurs d’entre nous. Un gros queutard. Il avait un flair infaillible pour dénicher les bons coups et profiter du vent lorsqu’il se mettait à souffler. Son instinct de marin ?

Sa personnalité était troublante.

Dès qu’il avait commencé à connaître le succès, il avait adopté la panoplie du trader type : costumes italiens coupés sur mesure, chemises bleu ciel en lin tissé, Ray-Ban, Rolex, voiture de luxe, pèse-cocaïne en or et langage de charretier... Mais il n’avait jamais complètement réussi à se couler dans le moule. Au fond de lui, Pierrick demeurait le crieur de la halle aux poissons du Guilvinec. Il avait beau dire, beau faire, il puait la marée.

Les odeurs de varech sont comme celles de la prison : persistantes et tenaces.

 

J’étais en train de siroter mon troisième café lorsque je l’ai vu arriver. Comme s’il pressentait que j’étais là pour le voir, il est venu directement vers moi et nous nous sommes installés à une table à l’écart.

Tu voulais me parler ?

Son ton était froid, distant.

Oui.

De quoi ?

J’ai choisi d’aller directement au but. Avec Pierrick, je pouvais me le permettre.

J’aimerais récupérer mon portefeuille.

Impossible.

J’ai tressailli.

Pourquoi ?

Tu as foiré ton BB.

J’ai juste loupé la dernière marche.

Steven a dit que tu lui avais craché à la gueule.

J’ai haussé les épaules.

Steven a le postillon délicat.

Ton portefeuille ne t’appartient pas, Victor. Il n’est pas à moi non plus. Il est à Wright. C’est grâce à lui que tu l’as constitué. Tu as commis une grosse erreur en te le mettant à dos. Si je te rendais ton portefeuille, il ne me le pardonnerait pas et c’est moi qui passerais à la moulinette.

Ça le mettra de mauvaise humeur, d’accord, mais il ne te videra pas pour autant. Tu es son meilleur trader aujourd’hui.

Hier c’était toi. La roue tourne.

Je suis dans la panade, Pierrick. Je viens de faire un séjour en prison. Pour en sortir, j’ai été obligé de vendre tous mes biens. Je dois absolument récupérer mon portefeuille.

Chacun sa merde.

Je me suis fait suppliant.

Pierrick, au nom de notre amitié...

Au moment où j’ai prononcé le mot « amitié », il m’a fusillé du regard.

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