//img.uscri.be/pth/d6bfe2ff9bee4561e848c9f6af116362e278f990
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Bon voyage...

De
263 pages
Ted Russel a fondé avec son ami Mathieu Abrams une agence de publicité qui rencontre un succès grandissant. Ted consacre son énergie et son temps à son métier jusqu'au jour où la police découvre le corps d'une victime dans un appartement situé à 500 mètres de chez lui. Sa vie va peu à peu se modifier au rythme des meurtres particulièrement horribles qui ont lieu dans son quartier...Le commissaire principal, Franck Duriez, arrivera-t-il à mettre hors d'état de nuire le tueur en série avant qu'il ne soit trop tard ?
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Bon voyage…
Roger Sasportas
Bon voyage…





ROMAN
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6283-8(fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748162837(fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6282-X(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748162820(livre imprimé)



A mon épouse qui a été d’un extraordinaire soutien.
A mes trois enfants Alexandra, Jordan et Maxime.

Merci à vous.







1


Suresnes. Septembre 2004.
Le Mont Valérien est situé sur une colline de cent
soixante mètres de hauteur, à Suresnes, une jolie petite
ville à la lisière de Paris. L’endroit, propice au
recueillement, semble parfait pour une prière ou une
méditation. C’est ce que pensait déjà Hubert
Charpentier, professeur de théologie, en créant en 1634
le « pèlerinage du Mont Valérien ». Depuis quelque
temps, l’assassin s’y rendait régulièrement car
l’atmosphère qu’il parvenait à saisir soulageait ses
tensions intérieures et ses crises qui le consumaient tant.
Mais cette fois, il n’était pas là pour prier ou pour faire
pénitence, ni même pour imiter ces hommes et ces
femmes qui montaient au Mont Valérien appelé « Le
èmeCalvaire » au XV siècle, afin d’expier leurs fautes.
Aujourd’hui, l’assassin n’avait pas de temps à perdre.
Égaré dans ses pensées noires mais d’un pas décidé, il
continua sa marche en ignorant le monument ; il
contourna la mairie de Suresnes puis longea l’une des
principales artères de la ville et arriva vingt-cinq minutes
plus tard au 21 rue Merlin de Thionville. A l’heure
prévue.
11 BON VOYAGE…
Là, il bascula sa tête en arrière et aspira une goulée
d’air comme s’il craignait, soudain, de manquer
d’oxygène.
La nuit avait remplacé le jour, depuis quelques heures
déjà.
En s’approchant de la porte d’entrée de l’immeuble,
il poussa un soupir guttural, réajusta le col de sa veste et
plongea sa main droite dans sa poche afin d’effleurer tel
un talisman, l’objet métallique, lourd et pointu.
Bien, allons-y maintenant.
Après avoir vérifié d’un furtif regard circulaire que
personne n’était témoin de son rendez-vous, pris d’une
cabine téléphonique, il écrasa son doigt sur le bouton en
fer de l’interphone de Thierry Glès. Celui-ci ouvrit
immédiatement la porte.
Plus que quelques minutes pensa l’assassin qui avait hâte
de mettre à exécution son projet macabre. Le meurtrier
s’était réveillé très tôt ; il s’était habillé lentement dans la
lueur pâle de l’aube puis avait patienté toute la journée.
Pour ce premier crime, il avait pris un jour de congé, le
plus banalement du monde.
Dans l’ascenseur qui le conduisait vers sa proie
comme l’ange de la mort s’envole pour s’emparer d’une
âme innocente, l’assassin constatait avec un sourire
narquois que son souffle rauque et rapide s’atténuait. Sa
respiration était moins haletante. La haine n’était plus
visible mais intériorisée. Elle était parfaitement maîtrisée
pour, le moment venu, se déverser comme la foudre sur
sa cible.
Sur le trottoir de l’immeuble en verre dans lequel
Thierry Glès avait acheté un appartement cossu, une
chinoise marchait d’un pas nonchalant en jupe courte,
lèvres rouges et paupières trop maquillées. A quelques
12 ROGER SASPORTAS

mètres d’elle, trois jeunes gens d’une vingtaine d’années
discutaient tranquillement depuis une heure, leurs
visages à peine éclairés par la faible lumière orangée
d’un réverbère ; deux hommes d’affaires, encore
cravatés, sortaient d’un restaurant chic en riant à gorge
déployée.
Il était exactement vingt-trois heures.
Au bout de la rue, un automobiliste à la peau burinée
s’impatientait au feu rouge avant de faire crisser ses
pneus dès que le feu passa au vert…

Dans les rues presque désertes de Suresnes, des
individus très différents vaquaient ici ou là pendant
qu’un homme innocent vivait sa dernière heure…


Dans le vaste salon de l’appartement de Thierry Glès,
les deux individus, qui avaient fait connaissance
quelques semaines plus tôt, échangeaient leur avis sur
un projet de voyage d’études à caractère scientifique. Ils
étaient confortablement assis sur un canapé en cuir,
accolé à un long mur blanc presque entièrement
recouvert d’une tapisserie aux couleurs vives. Elle
représentait un magnifique cheval qui hennissait en se
cabrant, monté par un chevalier flamboyant en armure
de combat et dont on ne percevait que les yeux noirs à
travers la visière de son heaume.
D’habitude, Thierry Glès travaillait sur ses dossiers
jusqu’à une heure avancée de la nuit. Ce soir, il s’était
autorisé une exception pour recevoir une personne qu’il
connaissait peu.
Thierry Glès avait les cheveux coiffés en arrière, à
peine fixés par du gel. Il portait un pantalon en lin de
13 BON VOYAGE…
couleur pastel et un polo blanc sur lequel était cousu le
fameux petit crocodile vert en tissu.
Particulièrement détendu et de bonne humeur, le
teint hâlé, il arborait un large sourire.

– En effet, je trouve votre idée excellente… Vous
avez eu raison de me contacter…Mais avant d’aller plus
loin, puis-je vous offrir quelque chose à boire ? proposa
Thierry Glès en se dirigeant vers le bar américain en
bois massif, spécialement dessiné et fabriqué pour lui,
comme la plupart des meubles de son appartement.
– Oui, avec plaisir. Je prendrai la même chose que
vous.

D’un geste assuré, Thierry Glès déboucha une
bouteille de Bordeaux. Le vin, capiteux, coula lentement
dans le verre en cristal.

Derrière son dos, l’assassin dont la haine luisait dans
ses yeux, avança à pas feutrés. Les deux silhouettes se
dessinaient dans la semi-pénombre du salon.
Un silence.
L’instant d’après, Thierry Glès exhala un profond
soupir et son corps vacilla avant de s’effondrer sur le
parquet de chêne. L’assassin remit immédiatement
l’objet en fer maculé de sang dans sa poche et enfila
comme un éclair des gants en latex, comme ceux que
portent les chirurgiens avant d’opérer.
Le côté abject de l’être humain allait « s’exprimer »…
et le Mal se déverser…


14 ROGER SASPORTAS

Deux heures plus tard, la porte de l’appartement de
la victime claqua. Dehors, l’air était léger et le ciel sans
lune, laissait scintiller les étoiles.
L’assassin tourna la tête de chaque côté de la rue
Merlin de Thionville.
Personne.
Ses lèvres formèrent un sourire extatique.
Il releva le col de sa veste avant de disparaître dans la
nuit.
15 BON VOYAGE…
16 ROGER SASPORTAS








2


J’entends la musique qui s’échappe du radio réveil
comme dans du coton. Like a Virgin de Madonna. Sept
heures quinze. Déjà. Je bondis du lit pour étouffer dans
l’œuf le supplice d’un réveil qui se serait, c’est sûr,
éternisé. Machinalement, je lève le store métallique avec
indolence, laissant ainsi les rayons obliques du soleil
s’infiltrer dans toute la chambre, rapidement enveloppée
d’une lumière albâtre. A présent, je hâte le pas.
Direction : la salle de bain. C’est là que les rêves
meurent définitivement jusqu’à la prochaine nuit et dans
lesquels nous ne sommes ni morts ni vivants mais
ailleurs, dans un monde protégé du réel, où les lois de la
physique sont déformées, où les idées les plus originales
sont possibles. Les êtres aimés ou tant désirés sont là,
avec nous, pour nous. Le quotidien a disparu avec son
lot de bêtises et de mesquineries.
Le bonheur quoi ! Le bonheur parfait, palpable,
ostentatoire !
L’eau fraîche ruisselle sur ma peau, lui offrant une
énergie qui me surprend chaque matin. Ensuite, c’est le
petit déjeuner, réglé comme du papier à musique : café
bouillant avec un nuage de lait, deux tartines beurrées
avec de la confiture d’abricot ou de fraise, un bol de
céréales et enfin un verre d’eau minérale pour me
17 BON VOYAGE…
donner bonne conscience après avoir ingurgité tant de
calories. Plus que trente minutes pour me raser,
m’habiller en costume bleu marine et choisir une
cravate assortie à ma chemise. Je la nouerai à mon cou,
comme un pendu, une fois arrivé au bureau. J’enfile
rapidement mes chaussettes en lin. Je ne mets que des
chaussettes en lin. Eh oui, nous sommes tous attachés à
nos petites manies ! Par exemple, j’ai un ami qui n’en
met jamais, comme Albert Einstein ( mais c’est
vraiment son seul point commun avec le célèbre
scientifique ). Il ne me reste plus qu’à trouver ma paire
de chaussures. Elles sont là, devant moi. Enfin, je
récupère mon téléphone portable posé la veille sur le
bureau accolé à la fenêtre de ma chambre. L’instant
d’après, je suis dans ma voiture. Le moteur à peine
enclenché, je mets de la musique classique. Il n’est pas
interdit de se protéger encore un moment des
agressions qui ne manqueront pas de nourrir ma
journée. J’emprunte des chemins détournés, derrière le
bois de Boulogne. Dans la rue, le bruit est permanent ; il
accompagne les gens qui déambulent sur les trottoirs.
Le temps semble s’accélérer pour ces femmes et ces
hommes pressés, probablement déjà en retard. Toujours
en retard...
Lorsque la circulation est trop dense, je suis capable,
les yeux ouverts, de m’évader. En quelques secondes, je
me transporte à Saint-Jean-de-Luz, sur la Côte Basque.
J’ai la chance de posséder dans cette région magnifique
une maison derrière le port et un petit bateau. Les
images de la mer agitée par la houle me reviennent.
L’odeur de l’air iodé marin semble effleurer mes
narines. Depuis mon plus jeune âge, je suis subjugué par
la beauté de l’Océan, par son immensité et sa force, par
18 ROGER SASPORTAS

le message qu’il vous transmet lorsque vous l’admirez.
Je suis fasciné par le phare subissant inlassablement les
assauts des vagues, jours et nuits, surtout lorsqu’un
orage couve et que les éclairs illuminent, à intervalles
réguliers, un ciel noirâtre et déchiré.
Ce matin, mes pensées ont peu vagabondé car
j’arrive enfin…Je devrais dire déjà car mettre vingt-cinq
minutes pour me rendre à mon travail est un privilège,
surtout en région parisienne. J’habite à Suresnes, au
numéro14 de la rue Salomon de Rothschild ; je suis
donc tout proche du quartier de la Défense où je passe
la moitié de mon temps, au seizième étage d’une tour
moderne qui ressemble aux autres.

Ma journée de travail commence immuablement par
un café que je porte à ma bouche d’un geste assuré sans
même regarder le gobelet en plastique car je suis trop
absorbé par les informations du matin diffusées sur
internet. Les nouvelles sont rarement bonnes mais c’est
ainsi. Les infos, c’est ma drogue.
J’ai besoin de m’informer de l’état de notre planète :
les fluctuations insolentes de l’économie selon l’endroit
du globe ; les guerres et la barbarie banalisée ; la misère
dans le monde avec un enfant qui meurt de faim toutes
les trois secondes ; les faits divers, du plus banal au plus
insolite ; la destruction de la nature par l’homme ; la
prolifération des microbes, nos ennemis de toujours…
Mais soyons positifs. Je suis également passionné par les
prouesses de la médecine ou par les photos prises dans
l’espace et envoyées à la Nasa par le télescope géant
Hubble, dévoilant une magnifique supernovae ou une
myriade de galaxies âgées de plusieurs milliards
d’années. Je veux connaître les prochaines sorties de
19 BON VOYAGE…
films au cinéma, les nouvelles expositions de peintures,
les prévisions météo. Celles-ci correspondent, par
miracle, à la réalité d’aujourd’hui : dix-neuf degrés,
temps beau et sec. Seul le vent commence à souffler. Le
ciel est azuré, splendide, éternel, si proche et en même
temps si lointain.
Parfois, je trouve mon comportement quelque peu
indécent : balayer ainsi les nouvelles du monde,
tranquillement, au calme, dans l’arôme d’un café, avec la
liberté de tout arrêter sur un simple clic.

La sonnerie du téléphone met fin à mon tour du
monde virtuel. C’est Isabelle, mon assistante :

– Bonjour Ted. Votre premier candidat pour le
recrutement d’un nouveau collaborateur est déjà dans la
salle d’attente. J’aurai ensuite des documents à vous
faire signer.
– Bonjour, Isabelle. Je vais le chercher. Pouvez-vous
appeler Mathieu ? J’aurai un peu de retard pour notre
déjeuner.
– D’accord Ted, je le préviens tout de suite.
– Merci.

L’entretien de recrutement est un moment crucial
entre un candidat et son employeur potentiel. Nous
avons une heure, à peine, pour joindre nos destins
professionnels. C’est peu et c’est long en même
temps…Des vies basculent tous les jours en une
fraction de seconde.
Dans mon bureau, je proposai au candidat, un certain
monsieur Roy, de s’installer en face de moi. Il prit place
en se tenant droit comme un i dans un costume trop
20 ROGER SASPORTAS

grand. Ma première impression fût mauvaise. Monsieur
Roy avait un air patibulaire. C’était mauvais signe.

– Je suis Ted Russel. Avec mon associé Mathieu
Abrams, que je vous présenterai si nous allons plus loin,
je dirige cette agence de publicité. Je vous propose un
entretien d’environ une heure pour mieux nous
connaître, lui dis-je en le regardant dans les yeux.
– Bien, me répondit-il simplement, la mâchoire
crispée.
– Je vous décrirai dans quelques instants le poste à
pourvoir et le profil que nous recherchons de manière
précise car ce recrutement est stratégique pour nous.
Mais auparavant, si vous le permettez, parlez moi un
peu de vous.
Il me toisa d’un air surpris.
– Que souhaitez-vous savoir ?
– Quels sont vos principaux traits de caractère ?
Quels sont vos loisirs, vos ambitions ?
– Mon caractère ? Et bien, je suis de nature
optimiste, calme et concentré sur mon travail, je suis
organisé et rigoureux. Les objectifs me semblent
importants car ils me permettent de canaliser mes
efforts vers un but précis.
– Et dans la vie, qu’aimez-vous ?
– Ce que j’aime dans la vie ? Le sport, le cinéma, la
lecture…
– Classiques ! vos goûts sont classiques, monsieur
Roy ! lui lançai-je d’un ton volontairement provocateur
pour tester sa réaction.

Le candidat déglutit.

21 BON VOYAGE…
– Hum …Oui … C’est exact, mais je réponds à
votre question monsieur, c’est tout.
– Bien ! Avez-vous une passion ? Un rêve de gosse ?
hasardai-je.
– Pas spécialement, non.
– D’accord. Revenons à votre profil. Pourquoi avoir
répondu à cette offre d’emploi ?
– Elle me caractérise tout à fait. J’ai cinq ans
d’expérience dans la fonction commerciale en business
to business et j’aimerai…
– Oui, mais votre expérience s’est déroulée dans
l’industrie. Il s’agit, ici, d’une agence de publicité. Il
faudra épouser l’air du temps, vendre du vent,
convaincre notre client que nous allons insuffler de la
vie à ses produits, de la chaleur pour qu’à leur tour ils
soient adoptés par le plus grand nombre de gens. Nous
devons délivrer un message qui ne soit jamais alambiqué
mais, au contraire, clair et limpide. Nous devenons les
ambassadeurs de nos clients.
– Oui, Monsieur.
– Au-delà des compétences commerciales, nous
recherchons une personnalité, un homme-conseil pour
accompagner notre clientèle. Vous comprenez ?
– Je comprends.

Non, il ne comprenait pas. Il encaissait.

Au bout d’une quarantaine de minutes, je
raccompagnais le candidat. Il ne sera pas retenu car il
n’avait pas assez de répondant ni de créativité. Ce
garçon était presque ennuyeux. Sérieux, certes, mais
dans notre métier, cela ne suffisait pas. Sa part de rêve
me semblait étouffée, voire inexistante.
22 ROGER SASPORTAS

Ah, l’importance de la personnalité !

Avec mon ami d’enfance, Mathieu Abrams, nous
avons créé en 1989 notre agence de publicité, R&A.
Cela remonte donc à une quinzaine d’années. Le temps
passe trop vite. Nous employons actuellement une
centaine de personnes avec des créatifs qui sont
excellents mais notre croissance s’essouffle à cause d’un
manque d’agressivité commerciale pour conquérir de
nouveaux clients et voler vers de nouveaux horizons.
Nous devons étoffer notre équipe de consultants. Mais
trouver des personnes en adéquation avec ce que nous
recherchons n’est pas simple car nous exigeons des
compétences très pointues pour que nos collaborateurs
soient crédibles auprès des décideurs ; en même temps
nous souhaitons que les candidats aient une forte
personnalité, un sens du contact et de l’initiative. Et
puis, nous sommes une agence à taille humaine. Il est
souhaitable que le feeling passe entre nous, c’est
important. Mathieu a travaillé chez Publicis, la
quatrième agence mondiale en communication mais
malgré l’insistance de sa hiérarchie, il quitta ce paquebot
des Champs-Élysées sans la moindre hésitation pour me
suivre dans l’aventure de la création d’entreprise. Moi
même, je ne supportais plus l’hypocrisie de la direction
du groupe japonais dans lequel j’étais responsable de la
communication visuelle depuis cinq ans. Leur stratégie,
de plus en plus inepte, me rendait malade.


– Cela fait neuf mois que je cherche la perle rare
pour ce poste ! lançai-je à Isabelle d’un ton acrimonieux.
– Je sais Ted, vous me l’avez déjà dit. C’est un
métier difficile… Nous n’avons pas le sens du
23 BON VOYAGE…
commerce et de la créativité en France…Nous n’avons
pas non plus le goût du risque… Ce doit être culturel…
– Oui, culturel, vous avez raison.

Isabelle portait un joli ensemble seyant dont
j’appréciais la couleur rose fuchsia.

Je regagnai mon bureau en prenant sous mon bras le
parapheur noir pour signer les divers courriers, les
chèques de la journée et quelques notes de services. Ce
travail administratif me prit une bonne heure, et dans
mon esprit c’était une heure où j’étais enfermé dans
mon bureau et non avec des partenaires ou des clients
qui m’offraient le sel dont j’avais besoin pour bien
fonctionner professionnellement.


Après un autre entretien de sélection et une longue
conversation avec Michael Turiner, le directeur
marketing monde d’un important constructeur
automobile et le plus gros client de l’agence, je filai à
mon déjeuner avec Mathieu.

– A plus tard, Isabelle.
– A plus tard, Ted.

Vingt minutes plus tard, j’arrivai au Rond- Point de
l’Étoile. Paris est la plus belle ville du monde, surtout
lorsque le soleil brille. Ses rayons semblent peindre les
coupoles dorées des monuments majestueux et dessiner
un sourire sur les lèvres des promeneurs. J’aime
arpenter les rues de la capitale, chiner du côté des
antiquaires ou des brocanteurs, boire un café à une
terrasse, à Opéra ou à Saint-Germain-Des-Prés et
24 ROGER SASPORTAS

observer les gens qui passent. M’installer sur un banc
public, au Luxembourg par exemple, et me plonger
dans la lecture d’un bon roman policier. Pas vous ?
J’empruntai ensuite le boulevard Victor Hugo pour
m’engouffrer un quart d’heure plus tard dans le parking
public tout proche de la brasserie où Mathieu et moi
avions rendez-vous.
A mon arrivée au restaurant, la patronne m’accueillit
avec un sourire bien calculé. Elle avait le sens du
commerce. Son père avait créé cet établissement au
début du siècle dernier. Elle y passa quasiment tous les
week-ends de son enfance et une grande partie de son
adolescence. Nourrie et bercée par l’ambiance
particulière d’une brasserie traditionnelle, elle ne pouvait
que reprendre le flambeau familial. C’est ce qu’elle fit
lorsque son père tomba gravement malade dans les
années soixante dix.
– Bonjour monsieur Russel, me lança Simone d’un
ton allègre.
– Bonjour, comment allez-vous ?
– Très bien, je vous remercie. Votre ami vous attend
au fond de la salle.
– Merci, Simone.
Mathieu était attablé, un verre de Martini rouge à la
main.
– Ne t’excuse pas, Isabelle m’a prévenu. Comment
vas-tu ? me lança t-il.
– Très bien mon grand, mais je désespère avec ce
consultant que nous recherchons désespérément !
– Ne t’inquiète donc pas. Nos clients importants
sont ravis de t’avoir comme interlocuteur…
– Oui, mais si nous voulons progresser…
25 BON VOYAGE…
– Je sais Ted, je sais...Parlons de ce projet avec
Turiner.

Mathieu est d’un calme à toute épreuve. Toujours. Si
le monde s’écroulait, là, maintenant, je sais qu’il poserait
le problème en termes objectifs, réfléchis, sans paniquer
et qu’il trouverait la solution pour nous sortir de toutes
les situations, même les plus désespérées. Je suis bileux,
il est serein. Nous sommes ainsi complémentaires et
compatibles sur beaucoup d’aspects professionnels et humains,
comme il le précise souvent.

Le serveur, que nous connaissions depuis des années,
arriva avec son petit bloc-notes à la main.

– Souhaitez-vous un apéritif, Monsieur Ted ? me
proposa t-il d’un ton agréable.
– Non, merci. Je prendrai un magret de canard en
direct, s’il vous plaît.
– Et vous, monsieur Mathieu ?
– Pour moi, ce sera une côte de bœuf à point,
Didier.
– Vous boirez quelque chose ?
– Une bouteille de Côte du Rhône répondit
Mathieu, en cherchant du regard mon approbation.
– Parfait, répondis-je.
– Où en étions nous ? Ah oui, Michaël Turiner…
– Je viens de l’avoir au téléphone. Il veut que je gère
le dossier de sa filiale à Tel-Aviv. Le projet est
ambitieux et il faudra coordonner les différentes actions
avec les dirigeants sur place.
– L’aspect local et culturel me paraît fondamental,
Ted.
– Nous sommes entièrement d’accord.
26