Bonne à (re)marier

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Anéantie après la trahison de son mari, Sarah refuse de devenir une bête aigrie cachée sous son brushing. Elle va remonter la pente de sa vie.
Histoire d'une rédemption.






" Je viens de divorcer. J'ai laissé l'affaire conjugale se ternir du gris quotidien, j'ai oublié d'être une nana sexy, un objet de convoitise ; les maîtresses de mon mari, je les ai méritées. J'ai mangé la poussière.
Seulement un jour, sans que j'aie rien fomenté, il s'est formé un nuage de lumière juste au-dessus de ma tête, il s'est mis à pleuvoir des étoiles et ça m'a fait pousser un sourire niais, de ceux que je maudissais la veille encore. "



Publié le : jeudi 9 janvier 2014
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EAN13 : 9782221138809
Nombre de pages : 191
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DU MÊME AUTEUR
Papa was not a rolling stone, prix de la Closerie des Lilas, Robert Laffont, 2011
Les Bourgeoises, Robert Laffont, 2012
:

© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2014

En couverture : © Stephen Mallon / Corbis

ISBN 978-2-221-13880-9

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Je dois ce livre à Élie Ohayon.
« Le chien a son sourire
dans sa queue. »
Victor HUGO
Je suis petite. Le 18 septembre 1982, je regarde la télévision retransmettre en direct les obsèques de Grace Kelly. Léon Zitrone, le commentateur star des Trente Glorieuses, a la voix qui déraille. L’eau des larmes coule dans sa gorge, donne à sa parole une tonalité de fin du monde, parce qu’il sait, lui, il connaît déjà ce que je découvre. La peine immense du prince. La douleur d’un homme qui voit son amour s’envoler. La détresse de Rainier qui perd ses galons, son armure et son sang. Sa femme n’est plus. L’homme qui sait rester digne quel que soit le malheur, défaille devant le cercueil de son adorée. Sa tête, pourtant habituée à porter des couronnes lourdes, penche en avant, glisse très lentement sur le côté comme si elle allait quitter son corps. Il semble dévasté, plus atteint encore que ses enfants.
J’ai douze ans et je pleure, je compatis, mais surtout je comprends que mes parents ne se sont jamais aimés et ça me plonge dans une peine qui n’a pas de nom.
Devant le tableau de cet amour parfait, cet amour qui défie les lois de la bienséance et des bonnes tenues royales, je sens une lame froide me séparer de moi-même ; une herse tombée du ciel me transperce net le cœur. Je crois qu’il ne se rétablira jamais tout à fait. J’ai grandi avec un handicap sérieux. Je ne sais pas aimer. On ne m’a pas appris. Je n’ai pas eu de modèle sur lequel calquer mon pas. Mon père n’est pas resté, je suis un bébé Marvin Gaye : tu danses un slow, t’attrapes un gosse.
Très vite, pour tourner une page et mettre un papa dans sa maison, ma mère en a épousé un autre. Son mari était une chose molle et violente. Ils ne s’engueulaient jamais. Ils ont fini par se détester. Sans reproche, en silence. Ils se sont tus parce qu’il était trop tard pour un quelconque sursaut, trop tard pour espérer voir changer les choses. Je crois que ce con s’est mis à voter Le Pen père juste pour faire chier maman et son rêve rousseauiste (elle aimait bien les communistes, ma mère). Ma cellule familiale était une prison, comme le nom l’indique. Une prison et une punition. J’étais la fille d’un autre, celle qu’on n’assumait pas. Une erreur de jeunesse difficilement réparable.
Après ma mère, mon beau-père m’a donné son nom. Par la suite, deux autres garçons feront changer mon état civil. J’en suis à mon quatrième patronyme.
L’été, on partait voir la mer, l’hiver on fêtait Noël dans notre famille juive assimilée. Quelques photographies attestent de cela mais de mon enfance, des instants importants de mon enfance, je veux tout oublier. J’ai posé les faits dans un livre. Parce que les écrits restent, j’ai relaté ma jeunesse, alors maintenant, je voudrais passer à autre chose. Parler de moi, encore, mais pour dire les autres. Les douleurs sont les mêmes pour tout le monde, les déceptions et les joies se ressemblent tellement. Les livres servent à dire un peu ce que l’immense humanité ressent de la même façon.
Le pleutre a quitté sa femme pour une voisine de bureau un beau matin d’octobre. Son départ fut ma délivrance. Il n’a pas fait de bruit, n’a pas donné d’explication. Il a rangé ses vêtements dans un sac de sport, a déposé son trousseau de clés sur la grande table ronde, celle qui empêchait maman d’avancer tout droit jusqu’à la cuisine, et il a quitté notre maison. Notre logis, un cimetière au mois d’août, jamais visité par personne. Mon parâtre ne m’a pas dit au revoir, et pour tout dire, j’ai très vite oublié la couleur de ses yeux, la forme de son visage.
De cette histoire, il n’est resté que ma sœur, ils disent demi et ça me fait mal. Ma frangine, et les regrets tus de ma maman. Elle n’a pas pleuré, mais je sais que ce calme qui dure encore aujourd’hui est l’aveu de sa mort cérébrale et affective. Elle n’a plus jamais souri après ça, ma mère. Elle a attendu un retour de flamme qui n’est pas venu. Elle a fini calcinée par sa rancœur tandis que son jacques, révolté silencieux, réapprenait le bonheur ailleurs.
Vous comprendrez donc pourquoi j’ai du mal avec La Chose du Cœur, le sujet préféré des penseurs de chansons. Je ne veux pas dire « Je t’aime » parce que je déteste attendre un « Moi aussi ». L’amour on le donne, on ne le clame pas, même si en secret, on rêve d’être chéri, de diriger les opérations. Je n’embrasse pas mes amoureux en public, je ne caresse que dans le noir. Dans la famille, ils appellent ça la « pudeur orientale ».
J’ai eu des hommes sur mon corps, ceux qui m’ont adorée à en chier des liasses de roses sur mes paillassons sans que ça me bouscule jamais vraiment. Mon cœur restait loin de moi. Et puis je me suis enflammée pour des riens. J’ai vécu des passions folles pour des types sans intérêt. Ma mère dit que c’est parce que je suis une conquérante. Il me faut leur tête accrochée au-dessus du canapé. Faire payer mon père parti, elle dit, la daronne. Elle répète, à chaque fiancé qui passe : « Ceux qui osent se frotter à toi sont soit des fous, soit des guerriers. »
Elle ne sait pas y faire avec les hommes. Elle n’a jamais eu la patience qui sied aux épouses convenables. Elle insulte en sifflant. Elle ne pardonne rien. Elle a méprisé son gus. Sans parler. Des gestes, je me rappelle les gestes anodins de ma maman, ceux qui plongèrent son mari dans une immobilité souriante, sa capitulation. La disparition de son envie d’elle.
Elle dit que c’est grâce à son amour si je suis devenue une bonne mère. Je réponds que je ne suis pas une bonne mère. Une bonne mère, ça n’existe pas. Elle objecte : « Si. Tu laisses tes enfants tranquilles. » Je ne réponds rien. Elle veut toujours avoir le dernier mot. Et, comme ça ne me coûte rien, je la laisse causer.
J’ai eu un mari parce que ce n’était pas un enjeu vital pour moi. Les hommes se laissent enchaîner quand ils sentent qu’ils ne vous posséderont jamais vraiment. Je me suis abonnée au jeu de l’union sacrée. J’ai fait mon devoir de Française romantique, j’ai commencé à y croire, et puis ça s’est effondré sans étapes. Ça n’a pas commencé par craqueler un peu pour prévenir, non, c’est tombé, là, devant moi, un 13 septembre. Je nageais dans le calme, je vivais sans prétention, et le bruit s’est abattu sur ma tête, m’a empêché la raison.
Une histoire commune de déception démesurée. Une affaire d’adultère d’une vulgaire banalité parfumée à l’eau de chiottes mais aux conséquences presque romanesques.
Je voudrais écrire cela. Raconter pour échapper à ma vie ordinaire, écrire la douleur. Décrire la fatigue. Celle qui se pointe quand la vie vous invite à vous coucher parce qu’il y a tout à refaire.
J’aimerais vous parler d’amour. Pas celui des beaux romans, l’autre, celui qu’on cache à ses enfants, l’amour des grands reporters de chambres à coucher. Consigner les faits pour ne plus en être le seul testamentaire. Je ne veux pas franchir le pas qui fait déraper les femmes plus tout à fait jeunes, les fait glisser du stade de revancharde à celui de bête aigrie cachée sous des brushings et des massages de grands instituts de beauté.
Parce qu’un livre sert à dire l’indicible, je veux rédiger une lettre, longue, remplie des gens croisés sur le sentier cabossé, des émotions cachées, dire la route en pente dure, celle qu’il faut prendre à contrecœur quand on n’a pas le courage de mourir.
Et, parce que la bonne surprise vient toujours de soi, je vais exhumer ce conte de fées qu’aucun livre n’a jamais rapporté, celui qui est sorti de terre, s’est lentement accroché à mes chevilles lorsque la foudre m’avait laissée pour morte.
1.
Je viens de divorcer. Des mois de célibat, de tristesse et d’espoirs déçus, de désespoirs confirmés par le sort. Je ne sais plus la séduction. J’ai oublié ce qui plaît aux hommes. J’ai oublié que j’avais un corps, je ne veux plus d’émotions amoureuses, j’ai trop souffert, je me terre chez moi, sous mon bureau, dans le métro, je me cache, j’ai honte d’avoir été trompée. Avec le temps je me suis ouverte de partout. Fini le charme, les discrétions de femme, je suis devenue un livre ouvert. Je gronde quand je faisais la biche, avant, au début, pendant les premiers temps, l’amour neuf, rempli d’espoirs et de bonheur. J’ai laissé l’affaire conjugale se ternir du gris quotidien, j’ai oublié d’être une nana sexy, un objet de convoitise ; les maîtresses de mon mari, je les ai méritées. Mon rêve de famille royale est devenu mon offense.
Un matin, juste avant que l’automne ne tonde les arbres, la tempête a déchiré mes plafonds moulurés, je suis passée du jour clair à la nuit froide. Je viens à peine de mettre un enfant au monde que le mec qui m’a donné son nom un après-midi ensoleillé de mai montre son autre visage, celui qu’il m’a caché. Et me voilà, prise dans le bain de mes larmes, révélateur photographique qui annonce la couleur de ma nouvelle vie. Ce sera en gris foncé. Je rêve de prendre un métro qui me conduira jusqu’au tréfonds de la terre, plus loin que la première tombe de l’histoire de l’humanité, je voudrais me cacher dans le noir de la terre, là où il n’y a plus d’espoir.
Ben, l’homme choisi par moi, pour mes enfants, leur donner un père valable et que j’échappe au mien, à l’absence du mien. Ben, une jolie chose, une tentation. J’ai succombé. Je suis tombée. Je me suis attachée à lui, mon épousé. Celui que j’ai suivi à la mairie parce qu’il me l’avait demandé poliment. Mon mari, une falsification d’être humain bien sympathique. J’ai eu mal à ne plus sentir la douleur. Femme trahie, bafouée, projet commun saccagé par l’égoïsme d’un homme que je croyais ma moitié. La moitié d’une femme n’est que l’autre partie d’elle-même, le reste est une pilule judéo-chrétienne qu’on vous force à avaler pour vous donner le courage d’aller –  – aliéner vos jours à un autre qui n’est même pas issu de votre famille. Lui laver ses slips pendant dix ans minimum sans qu’il ne songe jamais à vous remercier sincèrement. Même s’il vous donne son nom comme on appose un titre de propriété sur la porte d’un bien nouvellement acquis, un mari reste un étranger. Il n’a pas eu votre enfance, il ne sait de vous que ce qu’il veut bien y projeter.DE VOTRE PLEIN GRÉ
Un beau jour, un jour sale, je me suis retrouvée sans plus d’alliance, des enfants en bas âge à élever, une marmite à faire bouillir et un grand trou noir pour seul compagnon. Le vide et la misère d’un cœur en lambeaux. Je ne me suis pas formulé les choses simplement, mais j’ai senti au fond de mon ventre que si je m’évertuais à ne faire que mon devoir, j’allais fêter mes cinquante ans le cou retenu par une jolie corde tressée de ceintures de cuir siglées.
Je vous dis ça maintenant que le temps a passé, mais j’ai mis longtemps à comprendre que l’homme que j’aimais, celui qui m’avait juré fidélité le pied foulant les bris d’un verre de cristal, la main posée sur la bouche qui contient l’émotion, a failli me tuer en me trompant. J’ai douté de moi, de ma capacité à être un être humain respectable après ça.
La première nuit sans mari, le lit m’a semblé un océan de tristesse. Pas seulement à cause du sel de mes larmes qui trempaient l’oreiller, mais parce que le silence me faisait sentir seule au monde. Mes filles continuaient leurs nuits sans bouger, elles sont restées loin de ma douleur. Les enfants ne sont pas la récompense d’un mariage rondement honoré. Les enfants sont des individus qui pensent à vous quitter au moment où vous avez le plus besoin d’eux.
Et me voilà frappée d’une crise cardiaque qui laisse mon corps debout. Je suis restée raide : un coup de foudre à l’envers, celui qui annonce la fin d’un amour. J’ai fait un état des lieux : soit je meurs, soit je m’en sors. Mes seins sont désolés, ils ressemblent à mon cœur qui les fait trembler en cadence, mes fesses lâchent doucement l’affaire. Le corps n’y est plus mais ce salaud d’instrument myocarde reste vaillant, le chien. Le palpitant qui crie, il a faim, il a peur de périr alors il danse, il danse à me faire vomir à genoux.
Il aura fallu cette histoire pour me faire mentir : les saloperies de mon mari m’ont donné tort ; moi qui pensais contrôler, je me suis vue dépassée. Le cœur qui saigne à l’intérieur du corps, le muscle qui pompe, déborde par les yeux, fait se gonfler la poitrine, la bête qui bat plus vite, te fait respirer fort, me força à regarder les choses en face : j’avais un cœur en état de marche. La vie veillait en lui, une hibernation voulue dès l’enfance pour ne pas avoir à souffrir, une accommodation programmée, déréglée par la trahison de celui que j’avais choisi pour faire des enfants, m’inventer une famille royale au bar.
La carde agonisante vibrait encore un peu.
Pour ne pas crever de chagrin, je devais mettre une suite à Ben, en faire un souvenir démodé, trouver un amour plus grand, inviter le soleil au milieu de ma nuit, me rassurer. Ça n’est pas venu tout de suite, mais c’est arrivé, je vais vous dire comment c’est arrivé, avouer pourquoi je ne peux aller seule, comment j’ai accroché mon cœur en morceaux à la boutonnière de ma robe, invité les sentiments gentils à me considérer de nouveau.
Il y a des filles qui font sans l’amour d’un homme qui adore, les yeux mouillés, la parole douce posée comme un baiser. Moi je ne sais pas, ça me coupe la respiration de vivre sans la bienveillance d’un garçon dont votre tendresse fait le bonheur. Aimer sert à révéler la beauté du monde, c’est une nécessité écologique.
Cet autre.
Il fut le suivant. Le réparateur de cœur, la résilience. La sortie de secours. Il est celui qui vient après le drame. Pas juste après, mais après, oui. L’homme qui prend la place du traître dans mon cœur absenté. Il aura ramé pour arriver jusqu’à moi. Je me suis laissé prendre, peut-être pour enterrer l’autre, le légitime, effacer ses vilenies, je ne sais pas. Il a rampé, il est passé après, le vent dans les dents, il a tenu bon, convaincu que j’étais son arche perdue, il m’a accrochée à sa taille.
La nuit où je crois céder, il veut m’embrasser. Il tend ses lèvres. Je me fige, je suis une image qu’on arrête en appuyant sur un bouton. Je ne peux pas mettre ma langue sur la sienne, ce serait comme avaler du dentifrice. Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais fait. Mon cerveau a tout oublié des choses de l’amour, on n’ouvre pas sa bouche à un autre.
La nuit où je crois céder, je me ravise. Je me sauve comme une petite allumeuse met le feu aux poudres et contemple de loin les incendies qu’elle provoque. Je ne veux pas qu’un homme me voie nue. Mon corps a supporté deux grossesses et quelques fausses couches pendant ce mariage bidon. J’ai passé dix ans de ma vie bercée par un mensonge long comme le nez de Pinocchio. J’avais vingt-cinq ans quand j’ai épousé un garçon de mon âge aux yeux clairs et aux sourires de speakerine parce qu’il faut bien obéir à son rêve de princesse. Et me voilà rendue, pas fière de la loque que je suis devenue ; un peu molle, lamentée, deux entailles sèches au coin du nez. Un trait noir entre les sourcils ; les preuves de mon amertume après les nuits blanches passées à préparer des biberons jamais assez tièdes, enchaîner les déceptions humaines, enfiler des heures énervées à tenter de devenir quelqu’un dans une grande entreprise où personne ne se souviendra jamais de moi. Pourtant mes yeux sont beaux, grands, étirés, un regard franc d’un noir profond.
L’amour est une longue partie de poker ; celui qui ramasse le tapis sait garder son calme et empêcher la sueur de glisser le long de ses tempes, empourprer ses joues aussi… Alors, quand tu perds la main, quand l’autre abat ses cartes et que tu découvres que tout son jeu était faux, qu’il t’a menée en bateau depuis le début et qu’il gagne quand même, tu prends peur, tu quittes la table le plus dignement possible, et tu files te réfugier sous un radiateur en espérant y trouver un peu de chaleur humaine.
Cet autre qui vient. De la lumière plein les yeux. Refaire le chemin, réparer le mal subi et peut-être guérir. Je me suis laissé faire par la fortune sans savoir si elle m’anéantirait pour de bon où si elle me sortirait la tête de la merde sur laquelle je venais de glisser. La chute avait été brutale : je venais de passer ces dix dernières années le nez en l’air à être certaine que rien de moche ne pourrait plus m’arriver. J’avais un mari débordant d’argent et d’enthousiasme, deux enfants, une fille magnifique et encore une fille, le choix des princesses. Peut-être même que je ferais un troisième bébé, juste pour montrer à quel point ma vie était une réussite : un prêt immobilier sur quinze ans, un époux dévoué et des petites en bonne santé. Des brunchs du dimanche en été aux cours de ski au Club Med l’hiver, mon existence serait une entreprise florissante et joyeuse aux plaisirs savamment calibrés, aux déceptions qui ne seraient que des ombres pour me rafraîchir un peu entre deux bains de soleil. J’étais si sûre de moi, de mes choix mécaniques, raisonnables, que la vie s’est chargée de m’en coller une. La déconvenue m’est tombée dessus comme un tsunami emporte la blondasse graisseuse allongée sur le sable. Hormis, peut-être, un suicide raté pour attendrir les troupes, je n’avais aucun plan B.
Tu te laisses attraper par ta solitude comme Serge Reggiani en son temps. Tu en fais un allié maîtrisable sans imaginer qu’elle puisse te dévorer puisqu’elle reste silencieuse. Tu t’enfonces dans des sables mouvants confortables et moelleux, tu ne penses pas tout de suite à t’en sortir. C’est le jour où ton souffle s’arrête, le moment où tu sais que tu vas mourir de ne plus rien avoir à souffrir, que tu te dis qu’il faut faire quelque chose ; crever ou réagir.
Prendre soin de tes gamines, les êtres pour lesquels tu donnerais pourtant tes deux reins, t’est devenu pénible. Tes amis pleurent dans ton dos, te plaignent en assemblée générale devant des mégots ratatinés et ta mère t’assomme d’un « Aide-toi, le ciel t’aidera » qui te laisse interdite et grise. Le monde est un ennemi qu’il faut fuir puisque, de toute façon, tu n’as plus la force de te battre.
Tes rêves se sont évanouis comme un mirage devant un crevard déshydraté ; plus aucun espoir n’est autorisé. Espérer serait une folie à ce moment de ta vie, alors tu fermes les yeux et tu t’endors en priant pour qu’une crise d’apnée du sommeil vienne sceller ton sort, te tirer de ce cauchemar qu’est devenu ta vie.
Les autres mecs veulent bien te sauter. Ils te trouvent jolie, gaulée, sous tes habits de millionnaire. Ces mecs qui portent un bonnet de laine balancé en arrière, même quand le mois de juillet bat son plein. Ils sont cools. Ils veulent te traîner dans les bars à la mode où s’affiche la misère affective des femmes esseulées : le Rosa Bonheur, le Derrière ou le Mama Shelter. Ils te proposent des joints, ils veulent te montrer le monde, perchés sur un nuage d’herbe. Mais toi, tu es lâche, tu ne veux pas l’aventure. Tu n’as pas les épaules. L’amour, tu le veux bio, tu crains pour ta santé mentale. Tu as peur de n’être que le Big Mac du jour, l’idée que ces queutards répètent à leurs potes ton corps abîmé par le temps et les enfants te terrorise. On crache sur les fast-foods même après s’être jeté dessus.
Ce jour où ton mariage se fracasse contre le cul d’une blonde à grande bouche, tu meurs sur le coup. Le monde est un œuf peint façon hyperréalisme qui éclate en mille larmes alors que tu prenais l’entreprise familiale et amoureuse pour une pièce d’orfèvrerie modèle Fabergé. Tu avais misé sur la pérennité de cette histoire parce que tu avais fait les choses sérieusement, en conscience. Tu n’as plus que tes yeux pour pleurer et le Xanax pour oublier. Mais tu es lâche, tu as peur d’avoir mal en te suicidant, tu crains de perdre le contrôle en avalant des pilules anesthésiantes d’émotions et ça te sauve de la dérive, ça te sauve la vie, finalement.
L’amour a ceci de particulier qu’il ne suit aucun tracé raisonnablement prédéfini. Il ne tarit pas non plus. Il est la flamme olympique qui brûle même dans le noir, sans oxygène. Je croyais l’amour extinguible comme une vulgaire bougie parfumée qui se meurt après avoir éclairé quelques galipettes savoureuses. Je me pensais plongée dans les ténèbres, ce moment, peu après la tempête, où l’on se dit que l’horizon de ses émotions amoureuses est devenu un désert aride et sombre. Seulement un jour, sans que j’aie rien fomenté, il s’est formé un nuage de lumière juste au dessus de ma tête, il s’est mis à pleuvoir des étoiles et ça m’a fait pousser un sourire niais, de ceux que je maudissais la veille encore.
J’ai suivi Ben, mon joueur de flûte, jusqu’à la falaise et je suis tombée dans un abysse noir. Puis je suis remontée. Éclatée par terre, gémissant de douleur, je me suis écorchée au roc, tailladé les mains, mais j’ai tenu bon. Accrochée à ma peine, à ma déception gardée au chaud par la colère et le désespoir qui fait monter la température des corps qu’on salit, j’ai repris ma vie, escaladé la paroi rêche et assassine de ma vie déçue. Je ne voulais pas donner raison à mon mari : il n’aura pas ma souffrance. Je reviendrai, comme le super-héros met un point final aux méfaits des inconscients néfastes, j’arracherai la victoire, moi, la fille qui n’a pas de nom à force d’en avoir changé tout le temps, je redorerai mon blason.
2.
J’exerce un métier de con : je suis publicitaire version 1.0. Je ne maîtrise pas les nouveaux médias. Bientôt, je serai démodée. Les réseaux sociaux se résument pour moi à la Sécu, l’assistante sociale de mon enfance et l’entraide communiste de la ville où j’ai grandi.
Ça fait quinze ans que j’enchaîne les réunions où je fais semblant de bien causer pour convaincre les annonceurs d’acheter mes phrases brillantes, mes campagnes bien foutues, comme on parle de nanas bandantes. Mais, ainsi que tout ce qu’on a voulu longtemps et qu’on a fini par obtenir au prix fort, je me suis lassée. Je n’aime plus mon travail comme on désaime une femme qui vous a pris autant qu’elle vous a donné, mais qui ne vous excite plus. Je suis l’employée d’une grande agence, la meilleure. Depuis presque dix ans, je participe au succès de mon patron, Max. Il est le seul responsable de son ascension mais c’est à moi et à quelques autres qu’il doit ses plus belles campagnes. Le veiller, l’encourager, trouver un film dans la nuit parce que le client menace de s’enfuir avec une autre, une autre agence, diffuser partout dans le monde la parole du messie, le rassurer, lui le maître qui n’a plus rien à prouver, lui expliquer des heures durant pourquoi il est le Dieu créateur, dégoiser à s’en coller la nausée, répandre des paroles mièvres comme on parle à un fils toxicomane dont on espère en secret la mort parce qu’elle serait un chemin de délivrance pour tout le monde.
Il y a deux ans, j’ai démissionné et Max a hurlé si fort que l’Entreprise a fini par m’entendre. J’ai pu engager Rémi, mon assistant. Il a cette gentillesse qui fait le regard étincelle, un sourire couleur d’avenir, alors je suis restée. J’ai ravalé mes envies d’ailleurs. Max m’a endormie à l’argent qui est le nouveau chloroforme du monde capitaliste : il a augmenté mes appointements pour que je me taise. Mon salaire est confortable : je paierai sans trop d’efforts les traites d’un bel appartement parisien et la charge d’une nounou à demeure. Me voilà plâtrée dans une existence agréable pour le restant de mes jours, pas de quoi être malheureuse.
Je suis encore jeune mais j’ai une vie de vieille. Je voyage partout et quand je ne voyage pas, je m’occupe de mon mari et de mes enfants. Je ne sors pas le soir. Le soir, je dors. Dans mes réécritures mnémoniques, ce moment où tous les rêves sont permis, j’évoque ma jeunesse comme un grand bain de jouissances et de réjouissances, histoire de tromper mes années d’austérité. Pourtant, même quand ma vie s’est agrandie, je n’ai pas le souvenir de m’être jamais laissé emporter sur le dos du veau d’or. Depuis que j’ai trois ans, je vis ma vie comme un devoir.
La publicité vous fait croire aux paillettes alors que c’est un métier méticuleux, un métier de contraintes où il faut jouer de ses intelligences et planquer sa sensibilité. Je joue les artistes que pourtant je ne suis pas. Ça m’épuise. Ça rend mes journées désagréables. Dès que j’ai un instant, j’en profite pour m’écrouler, fermer les yeux pour oublier un peu que j’aurais dû être danseuse ou écrivain. Heureusement, j’ai Ben, mon mari. Il m’aide à prendre de la distance à l’égard de ce monde aux rites imposés, aux sourires contractuels. Il m’invite à garder mon calme lorsque Koloko, le photographe bulgare reconnu pour ses portraits de vedettes faisant l’amour à une célèbre marque de crèmes glacées, me menace de dénoncer nos accords parce que son nom a été mal orthographié sur la fiche technique d’une campagne sans intérêt qu’il a bâclée.
Un shooting de plus avec lui et je le crève.
Ben fait des « Tututut… », « Chuuuuut », on est là avec les enfants, allez, détends-toi. Je vais te masser les pieds. Ben me masse les pieds. Il est le joker dans le jeu des cartes qui composent ma vie. Il est ma raison de continuer, il m’encourage, me prend pour le soleil.
Ben dit : « Tes cheveux sont les rayons du soleil. »
Mon mari a toujours un mot gentil, un cadeau planqué derrière son dos. On ne se méfie pas assez de la gentillesse. Les délicatesses de l’Autre sont un bon remède contre la paranoïa précautionneuse.
Des tableaux enchantent les murs grèges de notre loft parisien. Il y a des bougies Diptyque dans nos toilettes. Quand j’ai des envies de folie marchande, pour compenser mon absence de plaisir au travail, Ben me tend sa carte aux possibilités Infinies, sa carte noire comme Batman, aux superpouvoirs commerciaux. Visa pour relever mon seuil de pauvreté humaine. Je vis comme on prend la pause et ça me rassure.
Je n’ai rien à reprocher à mon mari. Peut-être manquons-nous de conversation. Ben n’est pas un homme de paroles, il n’a que peu de mots à son vocabulaire. Mais vous conviendrez que, sorti d’une discussion sur le remplacement d’un paquet de couches, les nuits sans sommeil d’un bébé ou le prochain dîner prévu chez les parents de l’un ou les amis de l’autre, un jeune couple ne ressent pas forcément le besoin d’évoquer régulièrement les théories kantiennes sur la raison pure ou la vision de l’amour dans le théâtre de Marivaux. Nous vivions notre vie sans y penser.
Alors, quand un matin, Koloko, l’artiste plasticien censé magnifier mon idée, celui qui rechigne à accepter de travailler avec moi parce qu’il trouve que je manque de créativité, m’a appelée pour exiger que je l’accompagne au vernissage de son exposition qui devait se tenir à New York au début du mois de septembre, je suis allée pleurnicher sur l’épaule de Ben : « Ne me laisse pas, je t’en supplie, ne me laisse pas y aller seule avec ce fou ! »
Ben, qui adore servir à quelqu’un parce qu’objectivement il ne sert pas beaucoup à la communauté, Ben qui aime bien avoir un plus petit que lui à prendre sous son aile parce qu’il n’est pas très grand, Ben fait tourner ses mains dans l’air, inspire un grand coup et m’assure que tout va aller pour le mieux. Il prendra des billets en business, amènera sa femme à New York. Je respire. Mon mari, ma solution aux problèmes avec les autres.
Je n’ai pas de téléphone à New York.
Orange m’a coupé la ligne internationale.
Je demande à Ben de me prêter son téléphone, réseau SFR.
Orange n’est pas pour la paix des ménages.
Ben devient blanc.
J’insiste.
Je ne vois rien.
Je ne veux pas voir, alors je ne vois rien.
Je dois gérer l’Artiste qui se prend pour un Picasso violé par le monstre, le publicitaire suceur de sang, voleur de talent. Koloko a pourtant accepté de se vendre à moi, à mon client. Même enrubannée, même cher payée, une pute reste une pute.
Koloko ne sent plus le projet, il trouve que tout cela manque d’intelligence (sur ce point, je ne peux pas vraiment lui donner tort, vous n’avez qu’à allumer la télévision à l’heure de la réclame pour vous faire une idée). Je dois convaincre l’Artiste de rester, de se laisser prendre, même si ça fait mal. S’il faut, on paiera encore. Le plus grand talent de la publicité est d’être une industrie riche.
Ben finit par me tendre son portable.
« Tu me le rends tout de suite, hein ! »
Je vais pour composer le numéro de Koloko quand un texto apparaît.
Une certaine Muriel, qui bégaye en écrivant, répète à mon mari « que je t’aime t’aime t’aime ». Elle doit aimer Johnny, je pense d’abord. Après je ne pense plus. Après j’enfonce le nez de l’homme de ma vie foutue avec mon poing d’acier. Une pierre tombale vient de jaillir de mon cœur. Ben a peur. Plus tard il dira : « J’ai cru que tu allais me tuer. »
Je frappe encore un peu, c’est moins chirurgical. Puis, avant de l’allonger par terre, je conclus.
« Voilà, ça c’est pour la douleur que tu vas causer à mes enfants. »
La vie change avec Orange. Et moi, j’ai changé d’opérateur. Je suis allée chez le voisin. Juste pour le remercier de m’avoir ouvert les yeux.
Ce mec a des couilles de fœtus gonflées à l’hélium. Un coup dans le bide et ça finit en pet foireux sur ma vie. Ben, une personne amorale et sans limites. Pas de règle du jeu.
Je l’ai quitté sans faire de phrases.
Je n’ai pas montré mes larmes.
Je voulais sauvegarder ma dignité sur le disque dur de ma conscience.
Ça l’a rendu violent. Un divorce pathétique dont on se répand sur les forums de discussion féminins pour se faire plaindre un peu, partager sa mauvaise fortune, se dédouaner d’avoir pris les mauvaises décisions. Se rappeler qu’on n’est pas toute seule à patauger dans la merde.
Je sors de sa vie par la grande porte. Enfin je crois. Parce que d’abord je vais raquer. Serpenter dans la boue pour échapper à ma peine. Je vais lécher la poussière, polir du sel de mes larmes assourdies mes joues outragées.
Je me rassure un peu en m’avouant enfin que j’étais underfucked, comme disent mes copines new-yorkaises. Pas de drame sur l’oreiller, un enfant dans mon ventre tous les trois ans. Rien de grave.
Le matin, dès qu’une femme ouvre les yeux, elle pense au petit déjeuner, à sa réunion de neuf heures, à la façon dont elle va habiller la grande. Il pleut ? Est-ce qu’il pleut d’abord ? Où sont les bottes en caoutchouc ? Ah merde, le sac de piscine n’est pas prêt… Quand un homme se réveille, d’abord, il a la gaule.
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