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Boulogne Blues

De
289 pages
La vie des gens ordinaires peut vous cingler le visage, et y laisser des traces "ailleurs que sur le front". La vie est un manège de guerre. Une histoire ordinaire peut-elle devenir un "thriller psychologique" ? Il est toujours trop tard…Tout a basculé. Jean Bérinier, "Jo" au surnom de "chien noir" vit de petits boulots il est musicien, livreur, parfois serveur. Chaque événement, chaque pensée sont rythmées par cette musique et par ces paroles, qui réconfortent les noirs moments, qui exaltent les lumières du bonheur. Le Blues. C'est une des raisons de son divorce. Une femme en jaune persécute soudain Jo. Tentative de meurtre? Pourquoi ? Rêve ou réalité ? Difficile à dire lorsque la drogue s'immisce dans un univers bancal. Dérives…Perditions.
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Titre
2Titre
Boulogne Blues

3Titre
Philippe Dralet
Boulogne Blues
Le Blues rythme sa vie
Roman
– 5Éditions Le Manuscrit
Titre




















© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8250-2(livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748182507(livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8251-0(livre numérique)
ISBN 13 : 9782748182514(livre numérique)

– 6Éditions Le Manuscrit







Bonnes gens, si vous m’entendez
fredonner cet air nuit et jour
c’est que je suis un pauvre gars qui a des ennuis
et qui essaie de chasser le blues.
7







Le fouet donna de plus belle. Il claquait à un
rythme lent et régulier, laissant son empreinte
indélébile inscrite sur le dos du noir. Le sang et
la peau s’affrontaient, un peu plus à chaque
douleur. Un feu crépitant répondait comme
mille échos au bruit des lanières. Cette peau
torturée se couvrit d’étoiles mouvantes et
furtives, étincelantes un bref éclair, au gré des
contorsions infligées, au gré des reflets de la
sueur.
« Oh, Lord ! se dit l’homme noir, donne-moi
le courage de chanter. »
Ses frères, les pieds nus frappant le sol,
bouches fermées, reprirent en chœur un refrain
lancinant. Les blanches cagoules se
rapprochèrent l’une de l’autre, leurs pointes
formant des becs entrecroisés en un
conciliabule de basse-cour. Le canon d’un fusil
émergea d’une tunique, puis un autre. Le
poulailler de la terreur se mit à caqueter de plus
belle.
A cet instant précis, l’homme noir hurla de sa
voix éraillée :
« Oh, Lord ! » imposant le silence.
9

CHAPITRE 1
Le silence s’impose – opaque – fardeau
écrasant, noir comme l’oubli, pesanteur de
néant.
« Oh Lord ! j’exhale et râle.
– Oh Lord ! » je gémis – imposant le bruit.
Le silence vole en éclats, vole à mon secours.
Lumière, la vie : bouton, interrupteur. Oui !
Ouvrir les volets. Tout de suite ! Ensuite, en cet
instant précis sans suite, je prends d’urgence
une chaise, mets le dossier contre le mur sous la
fenêtre, m’assied jambes écartées, colle mon nez
contre le verre et fixe le réverbère à ma gauche.
Il fait encore sombre ; je sombre, la pluie
tombe drue et, je ne sais pourquoi, ce fin rideau
de gouttelettes en perpétuelle agitation délimité
par le halo de la lumière, me procure une
sensation de mouvement dans l’espace, une
impression de rapidité.
Engourdi, je me lève péniblement, constate
sur le réveil le chiffre 5 : c’est peu ou trop peu,
ou trop. Parfois, tout doit s’arrêter, figé de
stupeur, de joie, de tristesse, en une émotion
11

intemporelle – ne plus voir l’agitation. Ne plus
voir la bouteille de bière qui, à peine décapsulée,
prend des allures de chutes du Niagara et dévale
ses écumes bouillonnantes au creux de mon
estomac, bientôt recouvertes par l’orage
nicotinique d’une cigarette allumée. Je me
retourne, puis regarde mon plumard avec des
yeux de chien perdu ; ma niche, ma terre d’asile,
mon port-sweet home.
Mes oreillers comme deux doudounes
teutonnes, m’accueillent chaleureusement, je
chantonne sans trac et sans trique.
« J’ai toutes les femmes à portée de main… »
Aucun visage ne se matérialise, ils
s’évanouissent les uns après les autres, dans un
manège de voiles clairs, déchirés en tourbillonnant.
Puis-je à cette heure ci aligner dans mon ancienne
chambre d’adolescent une pensée cohérente,
détachée de toute émotion ?
Je me souviens, j’avais alors 10 ans, vingt
cinq ans plus tôt en ce même lieu, que ce
parcours de la rue Faidherbe à Boulogne sur
mer, en passant par « la Liane », et notre arrivée
à Outreau avait sollicité mon imaginaire tel un
voyage aux mille péripéties. Je m’étais renseigné
sur le nom de ma rue. Pierre Joseph Proudhon,
èmethéoricien socialiste du 19 déclarait : « La
propriété, c’est le vol ». Il ne m’en fallait pas
plus pour que mon esprit en quête de
symbolisme y trouvât là un mets de choix.
12

Je ne sais toujours pas si Mallarmé
approuverait cet enthousiasme viscéral
conditionné par le milieu ouvrier dans lequel je
vis encore.
Encore que… la passion des livres m’a
transformé en une sorte de maniaque prosélyte,
particulièrement envahissant. Faute avouée
– mais rarement pardonnée – excepté par mes
amis, par ma sœur.


Ma mère, au purgatoire d’un mois abrogé,
m’attendait cet après-midi devant l’entrée de
mon appartement. Les quelques passes d’armes
inéluctables étant achevées, nous pouvions
entrer. J’ouvris la porte – ce geste restera gravé
au tréfonds de mon cerveau – et me vidai de
toute substance, vrillé en deux par une charge
de plomb explosant l’intérieur de mon ventre.
Plus un meuble, plus rien ou presque. Le corps
déchiqueté d’un instrument à même le sol. Je
claquais bêtement ma langue, et ce bruit
résonna d’un son métallique dans la pièce vide.
Le silence s’imposa.
L’anéantissement.
Il se matérialisa, effaçant les couleurs des
souvenirs.
Les années communes ont trépassé… Six ou
sept mois de plus, et ce jour. Ce jour à marquer
d’une pierre noire, où la blancheur éclatante des
13

rideaux inonde des pièces vides. Là où tout
vivait, un linceul transparent s’est posé sur le
deuil de mes souvenirs – violés, spoliés, balayés
devant cette porte à jamais refermée. Ma
Walkyrie chevauchant un cheval de guerre, avait
de terre brûlée, fauché ma mémoire, me laissant
amnésique par survie
Sur ! Je vis, je me rappelle son nom :
Marceline.
Explosée au beau milieu du salon, une
guitare aux entrailles de fer entortillées, agonise,
muette pour toujours. Un nœud de tissu noir
entoure le haut du manche.
Salope !
Suzanne, ma mère, de très loin dût me
proposer de m’héberger. Du fin fond de
l’horizon, j’acceptai.
En cet instant précis, je me retrouve comme
un con, à trente cinq balais, dans ma chambre
de môme. Lors du déménagement, j’avais dû
choisir parmi les divers objets et vêtements,
ceux qui m’accompagneraient et les autres à qui
je donnerais la mort.
Je m’étire bruyamment, puis m’engouffre
avec avidité dans les premières et dernières
sensations précédant le sommeil.

« Jo ! Debout ! »
Pour certains, le rituel dominical se
concrétise à l’église. En ce qui me concerne le
14

repas du dimanche se substitue à l’autel de la
foi. Je ne pourrai aujourd’hui y échapper, même
grand-mère Renée, à moitié paralysée du fait
d’une sclérose en plaque, doublée d’une
sciatique.
Cet abandon que je viens de subir me donne
la honte. Ce retour en arrière me terrifie
proprement. Les cuites passées, au moins, me
donnaient l’impression d’avoir vécu une
démesure essentielle – importante et
rénovatrice, drôle – me laissant le goût vibrant
d’une victoire, d’une bataille gagnée au fil de
l’épée. Un Himalaya où je plantais un dernier
coup de piolet avant de me lever face aux
nuages, épuisé, radieux, et maître de mon
univers. Mais là… Ils m’attendent, assis autour
de la sainte tablée. Pourrais-je soutenir leurs
regards ?
Je descends sans tambour ni trompette, les
trois coups n’ont pas été frappés, le grand
rideau rouge n’est pas levé. Quelques toux de
bon aloi ponctuent un léger blanc, vite rompu
par une véritable avalanche de condoléances.
Mon mariage déjà enterré ? Des larmes coulent.
C’est vrai, je n’ai pas pleuré. Les mâchoires me
font mal. Un premier tir de réflexions acerbes et
cassantes, dont ma mère a l’inépuisable secret,
ne se fait pas attendre. Mes forces reviennent
et, comme un boxeur, je me protège, attendant
que l’adversaire baisse sa garde. J’observe ce
15

décor – cette foutue famille – témoin et juge de
mes cris d’enfant, de mes jeux d’enfant, de mes
rires d’adolescent, de mes leurres d’adolescent,
de mes cris d’adulte, de mes feux d’adulte.
Ils discourent, ils s’apitoient, changent
volontairement de conversation, je marmonne
quelques réponses évasives. Je me dis : « la bête
reprend du poil », sentant une énergie salutaire
circuler dans mes veines. Je rajoute, « un
syndrome immunitaire est toujours bon à
prendre, aussi court soit-il », hochant la tête
vers le plafond. Mes yeux vagabondent et
s’attardent avec une incroyable précision sur
l’aménagement et la décoration de la maison de
mes parents. J’analyse sans chercher le pourquoi
du comment.
Les papiers muraux de couleur vert pâle sont
tachés près de la porte de la cuisine. Le parquet
cérusé est en partie recouvert d’un large tapis
aux coloris chatoyants. Les chaises, les meubles
de style empire, en chêne clair n’ont pas vieilli.
Ah ! Le fin du fin ! Les horribles rideaux à
pompons roses… Tout ça dénote une certaine
recherche, un raffinement qui, hélas, se limite et
se dilue dans le bon goût des gens qui ont
perdu leur imagination à être similaires, je n’ose
dire simiesques – cela m’arrache un sourire –
envers leurs congénères. En ont-ils conscience ?
Je dis :
16

« Vous pouvez pas mettre la télé moins
forte ?
– Tu nous as assez bassiné comme ça, avec
ta musique avant ! Artiste ! » répond mon père,
à l’arrogance alcoolisée. Ma sœur Estelle pose
doucement sa main contre la mienne. Elle
m’envoie en ligne directe un sourire de clown,
en louchant légèrement. Aussi jolie que maligne,
elle pianote allègrement sur les touches des
apparences ; je pense sincèrement qu’elle
possède l’art et le talent d’une grande
marionnettiste, à l’échelle humaine, bien sûr.
Irrésistible et volontaire, elle mène son monde à
la baguette, mais en douceur. A ses yeux, je dois
représenter une sorte d’entité mystique, le
deuxième personnage à la droite de Dieu, un
Bouddha quelconque, un Vizir allumé, un Allah
aux fringales de jambon, un Luther en fête, un
Calvin en rut, un Mormon en préservatif,
Joseph sur Marie, le grand frère que je suis.
La boule s’immisce dans ma gorge, la
déglutition devient pénible, le menton abdique
toute résistance, puis tremble imperceptiblement.
Que le diable emporte la terre ! Je me casse aussi
vite que possible, avant que la tornade ne
souffle sur ma tête. Avant de perdre tout
amour-propre, toute dignité, tout respect de
moi-même. J’ai tout perdu en une seconde,
après trois mètres de marche chancelante,
bousculant la poubelle à l’entrée du jardin,
17

glissant sur les ordures, puis me raccrochant
désespérément – avant la noyade – à la boîte
aux lettres, que je frappe du poing. La peau
éclate, le sang gicle, le sang et la peau
s’affrontent, le sang couvre mes larmes au creux
de mes mains.


Je cours, errant de rue en rue, mes bottines
claquent le bitume – bruit brut de brute – et
résonnent solitaires le long d’un mur de béton.
Le sang souille mon visage, tache mon blouson
de cuir noir, rougit le fond de mes poches. Un
vieux mouchoir de papier se décompose en
boulettes rouges, malaxé sans pitié par une
armée de doigts en déroute. Le rouge, le noir, et
le blanc de ma peau s’affrontent.
Je hurle de l’intérieur : « Oh, Lord ! ». Ceux
qui me croisent – par malchance – n’osent me
croiser du regard ; on ne sait jamais…
« Cours, cours, mon vieux ! Jusqu’à la digue
après la plage, il n’y a personne à cette époque.
Cours, cours, et crache ton venin dans l’écume
des vagues. Leurs roulements d’eaux et de sable
arrachent puis étouffent ton cri primal, elles
t’envelopperont de leurs caresses mouillées –
comme une mère.
Une averse glacée et grise s’abat sans
sommation et me dégrise, telle une mauvaise
surprise : le gâteau sur la cerise.
18

Je me rentre.
Mes pieds me conduisent comme un seul
homme en direction du vieux Boulogne ; de la
place Dalton. Pas un chat n’ose s’aventurer
dehors par ce temps du bout du monde.

Combien de fois cet endroit a-t-il résonné de
chansons paillardes, de refrains irlandais,
d’odeurs de bière ? Mes yeux s’attendrissent
devant ta sirène de néon. Mes poumons, mes
narines s’enflent de joie à ton parfum de vieux
bois, mes mains tremblent de fatigue et
d’impatience devant ta porte à double battant,
mon cœur se met à battre une furieuse
tachycardie en entendant, à travers les doubles
vitres, la voix de Muddy Waters, quatre accords
d’adrénaline pure ; mon bel Equinoxe, mon
rade préféré, puisque te v’là.

Now when I was a young boy
Quand j’étais un jeune garçon
At the age of five
A l’âge de cinq ans
My mother said I’gonna be
Ma mère me dit que j’allais être
The greatest thing alive
La plus grande chose vivante
But now I’m a man
Mais maintenant je suis un homme
Way past twenty one
19

De vingt ans bien tassés

Les deux panneaux cèdent illico à mon
épaule droite, j’entre, essaie un sourire – à tout
hasard – et gueule avec tout le monde : « I’m a
hoochie coochie man. » La chair de poule
m’électrocute en uppercut de haute tension.
Devant mon air de chien battu, les autres ne
percutent pas. Ils me dévisagent l’air gêné, j’en
reste indécis.
« Salut Sam ! Une bière comme d’hab !
– Two beers or not two beers ! me répond-il
pour la millième fois, that’s… D’un hochement
de tête, je dis : OK, OK ! »
Mon pote de toujours est là, assis sur un
tabouret. Je sens bien qu’il ne veut pas affronter
le regard du chien noir. Il balance ses jambes
nerveusement et se trémousse, mal à l’aise. Je
m’apprête à lui dire : « Une vraie jeune fille
qu’attend l’invite.» Un éclat de rire tonitruant
m’interrompt. Je les regarde de mauvais poil.
« Il aurait mieux valu retirer les glaces », je
pense, en constatant mon allure de carnaval.
« Sorry, sorry ! » me dit-il.
Lui, il est assez rond, les cheveux jusqu’aux
épaules, une fine moustache et une barbe taillée
de près entourent son visage. Le stéréotype du
voyageur. Sa voisine me paraît plus âgée et, bien
que je détaille ses lèvres rouges, ses yeux verts
en amande, sa poitrine m’hypnotise en arrière-
20

plan. Elle semble fatiguée. Non ! Elle a vécu. Je
leur adresse la parole :
« Hi !
– Hi ! » me font-ils en chœur.
Je les questionne.
« Where do you come from ?
– De Boulogne », ele dit, complètement
hilare.
Et tous de s’esclaffer, poivrots, amis, Sam le
patron, paumés, cadres, bureaucrates, marins,
pêcheurs, retraités – dont un édenté – minettes,
le play-boy aux éternelles Ray Ban, Jean
Bérinier, dit « Jo le chien fou » esquisse un
sourire, puis se bidonne comme les autres.
« C’est contagieux, pire qu’une chaude-pisse !
– Hein ! » aboie un client déchiré.
Je m’affirme : « c’est nerveux ! »
Yves se lève, prend à deux mains son
éternelle mèche de cheveux et la balance d’un
geste ample de son nez vers l’arrière. Je me
retrouve bientôt le dos labouré de claques
sonores. Il se racle la gorge, sa voix tremblote :
« Si tu veux, tu peux venir chez moi le temps
que tu veux. »
Il est sincère l’animal ! Et pour cause ;
Marceline, un beau et triste jour a préféré
plonger ses yeux turquoise dans les miens, le
laissant aveugle, incendié jusqu’à la moelle. Il
me dit :
21

« Tiens, v’là les clés. Je les avais préparées. Tu
sais avec qui elle s’est barrée c’te pouffe ?
– Laisse tomber, on en causera plus tard ! je
réponds. J’ai vraiment pas le courage…
– J’comprends, j’comprends… »
J’interpelle Sam, en lui montant du doigt leur
table :
« Hé, l’Ecossais, amène-nous une punition ! »
Ils apprécient et m’invitent en se levant.
L’alcool aidant, nous nous retrouvons trois
heures plus tard en pleine discussion, persuadés
qu’une chaleureuse étincelle a guidé nos propos,
créé un fil invisible, liant dans un agréable
amalgame les souvenirs de chacun, nos
parcours et conception de vie.
« La vie est un manège de guerre. » J’estime,
au bord du tournis, au désespoir de ne pouvoir
mieux me concentrer. J’essaie d’être attentif, je
récapitule avant de capituler – immergé de
tensions. Mes paupières et mes cernes chargés
au charbon noir de mes états désunis me tirent
la peau du visage, je dois peser une tonne.
« Oh, Lord ! s’apitoie Bob. Il impose un
silence passager.
– Il ne faut pas respecter la douleur, il faut la
profaner, me conseille Lorène.
– Costa Gavras, je ne sais plus le nom du
film. » lui dis-je. Ma cervelle carillonne les
douze coups bas de minuit. Il est temps de
rentrer, avant de me transformer en citrouille.
22

Nous nous quittons fraternellement, sans avoir
omis d’échanger nos numéros respectifs, le
rendez-vous du lendemain.


« Elle est gironde la petite ! » raille Yves, en
conduisant. Il envoie des baisers langoureux au
pare-brise, qui reste de glace.
Moi idem.
Tout est calme. A travers les volets, une lueur
zébrée se déplace et s’allonge vers le plafond de
ma nouvelle chambre. Je l’observe les yeux mi-
clos, étonnamment attentif au léger souffle du
vent. Maintenant, les conversations me
reviennent avec une grande netteté.
Lorène avait connu Bob aux États-Unis
lorsqu’elle exerçait après ses études de
chiropractie, un emploi à Long Branch dans le
New-jersey. Elle avait « fuit » ce pays plus par
nostalgie, me déclara-t-elle, que par
inadaptation à la vie américaine. Ses parents
avaient financé son nouveau cabinet dans la
haute ville. Fils d’aviateur militaire américain et
de mère espagnole, Bob parlait couramment
quatre langues. Il avait séjourné en France, en
Italie, en Espagne, et s’apprêtait à travailler dans
une ambassade à New York.
« Mon père est tueur aux abattoirs, ma mère
est branleuse de cailles ! » asséna Yves aussi
calmement qu’un joueur de cartes sortant un
23

carré d’as devant un parterre de truands. Il
testait.
« Good figure ! » explosa Bob, mettant en
action les trompettes d’alarmes de ses éclats de
rire.
Je considère intérieurement : « Il a un coffre
de ténor d’opéra, pas croyable ! » La bobine du
film s’était arrêtée et, figés de surprise, l’un un
verre à la main, moi, perdu, les yeux béants, les
autres statufiés, gênés, contents ou
mécontents, joyeux ou tristes – tous –
timidement, en cachette, puis à pleine gorge se
disloquèrent en spasmes, se pâmant d’hilarité.
La séance pouvait reprendre son cours.
« Mais quel con ! » je m’esclaffe tout bas,
parti dans un fou-rire solitaire.
Je m’affirme de nouveau : « C’est nerveux. »
« Oh Lord ! Dans quel bordel je suis. » je
crie.
Je dis toujours « Oh Lord », quand le fouet
du destin rougit mon dos. Je ne comptabilise
plus depuis belle lurette…


– A quelle heure ils viennent ? me questionne
Yves, le nez scotché au-dessus du faitout.
J’interromps son bras avant qu’il ne regoute – une
fois de trop – à mon bourguignon, mariné depuis
ce matin. J’adore faire la cuisine, mais seul. Il me
gonfle. Journée d’enfer ! Faut pas me chercher !
24
CHAPITRE 2
Les banderilles, les clameurs de la foule,
l’épée du toréador déchirant mon cuir et me
traversant les vertèbres, la poussière asphyxiante
collée à mes naseaux, le rouge de mon sang
éblouissant les yeux des spectateurs d’un reflet
de soleil pourpre – comme un miroir maudit –
maudit étais-je, devant ces flics hilares, devant
cette main courante, comprimant en deux pages
le contenu circonstancié de mes sentiments.
Mes vieux disques, cassettes et autres raretés,
mes instruments de musique, mes écrits, mes
carnets gagnés à la sueur de mes investigations,
de ma persévérance indéfectible – voilà le
résumé de plus de mille huit cent vingt-cinq
jours et nuits de vie maritale. Le reste…
Je me suis levé hystérique, en arrachant la
feuille de la machine à écrire, m’époumonant à
perdre la voix : « Je retire ma plainte ! »
Il m’a dévisagé, en se grattant le front, fait
signe aux autres de se rasseoir.
« On recommence ! » Il a fait, bouche et
mégot tordus de mépris.
25

« Où as-tu appris à faire la cuisine comme
ça ! » me dit Bob, tournoyant le verre de
Vaqueyras sous son nez.
« Tu me croiras si tu veux, mais c’est ce foutu
Écossais qui m’a appris. D’ailleurs je bosse
régulièrement chez lui en extra. Même crevé je
ne refuse jamais !
– Sam ? demanda Lorène.
– Y-a pas plus grand connaisseur en vin ! »
Je fusille Yves du regard, avant qu’il
n’engloutisse le reste de viande.
« Pour le picking ? » observa Bob, pointant
son index sur les ongles longs de mon voisin. Il
prend une guitare et joue un impressionnant
morceau de country, puis la musique de
« Vendredi 13 »
« Faut rester humble », me dis-je, envoyant
un message télépathique qu’Yves reçoit sans
attendre, le sourcil droit levé en sémaphore.

D’un coup, voilà Bob et Lorène qui décollent,
en abordant la littérature internationale, de
Rimbaud à Moravia, en bifurquant par Chester
Himes, Auster, Chields, Fernandez, Dostoïevski.
Les peintres italiens, Paolo Ucello, l’école de
Barbizon, le Fado, Vérone ; ses opéras…
Nous – comme deux ruminants – nous, on
regarde passer un à un les trains de la
conversation.
Je meugle, je bâille en bête épuisée :
26

« Je suis bon pour l’abattoir, complètement
lobotomisé, j’vais m’allonger sur le divan. »

Les calmants, l’adrénaline, le vin, en un
mélange disparate, venaient de me court-
circuiter.
Mon ombre, mon double, mon jumeau, en
un curieux mélange, tournoient en m’adressant
des signes incompréhensibles.
Je leur réponds bien volontiers, du plus près
que je puis.
« Passe demain chez moi vers midi ! Ca ira
mieux ! me propose Lorène.
– J’comprends, j’comprends ! » ajoute Yves,
raclant le plat avec un morceau de pain.
Elle dépose sur mon front un baiser appuyé ;
je constate avec effroi qu’en plein désarroi, je
suis prêt à me prostituer pour une miette de
tendresse.
Elle est aussi douce que lointaine - bizarre -
je la sens parfaitement amusée.
« Si tu aimes les nouvelles, je te donne un
manuscrit que tu liras quand tu voudras !
– Je te dirais ce que j’en pense ! prit-elle le
bloc de feuilles.
– Ta mère au téléphone ! me crie Yves.
– Demain, demain, ! » j’objecte. Je n’ai pas
entendu la sonnerie, trop absorbé.
Ma momie de main encore douloureuse,
effleure celle de Bob. La pyramide des
27

événements se referme – opaque – sur les
labyrinthes de mes secrets. Otage de mon
sarcophage, j’ordonne un dernier ordre à ma
main gauche et sors de ma poche gauche le
carnet sacré, celui qui a tout vu, celui qui
exergue mes jubilations, celui qui extermine
mes peines, le bourreau et son fouet : le
récipiendaire d’un autre monde, celui des noirs
à la voix rauque, lui, ce sacré carnet où j’écris
religieusement des chansons de Blues… dictées
par mes dieux mythiques. Je psalmodie :

No food on my table
Pas de nourriture sur ma table
and no shoes to go on my feet
et pas de chaussure à mettre à mes pieds
My sugar cries for mercy
Ma nana demande pitié
I got a place to call their have
Pas d’endroit où je puisse être chez moi

« C’était vraiment très bon ! assure Bob, en
riant fortement.
– Ouais, Il assure ! assure Yves.
– J’comprends, j’comprends ! J’t’assure,
Yves ! » je réponds.
J’ouvre la portière de ma fourgonnette et
descends en la claquant fortement. Par
association, je compare la demeure bourgeoise
qui est devant moi à un castel – pour cause – je
28