Boy

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Après « United Colors of crime », salué par la critique, Richard Morgiève poursuit avec Boy l’exploration des thèmes qui le hantent : l’amour, l’honneur, le courage, la rencontre avec l’autre.
« Une panne d’électricité éteint la ville devant eux. À chaque mètre qu’ils font, la lumière recule. Les rues s’enlisent lentement dans l’obscurité, les passants semblent sortir de rien. De temps en temps une enseigne lumineuse résiste, notamment cet Oasis Kaboul jaune et orange, vert. Les phares des voitures entretiennent une illusion, celle d’un monde à la merci de l’homme, un monde sécurisé. Mais le monde n’existe pas, songe Boy. On l’invente pour ne pas crier, ne pas se percer les tympans. »
Une histoire d’amour, comme toujours chez Morgiève : amour-haine pour un père-voyou, amour-haine pour la lâcheté, amour-haine pour soi-même – mais quoi de plus proche de l’amour que la haine ? L’amour de Boy est à la hauteur de ses impossibilités. Elle ne sait pas qui elle est. Elle cherche désespérément l’amour d’un, d’une autre. Roman tragique aux allures de thriller, roman épique sur décor sanglant du monde d’aujourd’hui. Roman sexuel, noir, où les fantasmes se disent à chaque page.
Publié le : samedi 5 janvier 2013
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EAN13 : 9782355361180
Nombre de pages : 139
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couverture
pagetitre

À Alice Massat et François Gladel.
À Estelle Zymny.

 

Boy est blessé le 7 octobre 1951 à Bo-Sien, au nord du Tonkin. À l’aube, lorsque son bataillon décroche. Touché à la cuisse, Boy roule dans les bambous et s’assomme. Il revient à lui, seul avec les autres. Il ne bouge pas. Ils s’approchent. Ils ne font pas de bruit. C’est leur silence qui les trahit. Plus il y a du silence, plus ils sont là.

Boy se bat depuis 1944. Il a fêté ses dix-sept ans sur le front, en Normandie, avec une Croix de fer. Son manuel de survie est au point, détaillé. En plusieurs langues, multiculturel. Enrichi d’observations faites sous diverses latitudes. Le résumé : vivre. Vivre coûte que coûte ? Non. La vie a un prix. Les autres vont repartir… Les autres sont des criminels, prêts à tout. Boy les comprend parce que lui aussi est prêt à tout. Il faut savoir que la vie ne vaut rien pour ceux qui tuent. Boy attend. C’est tout ce qui reste à ceux qui se battent pour de mauvaises raisons, ce que Boy fait depuis toujours. Sans pouvoir échapper à son sort. Il a commencé avec la 12e SS Panzer-Division, il continue avec la Légion.

Une sirène hurle à l’horizon et déconcentre Boy. Il se force à revenir dans l’histoire…

Il rampe, s’adosse à un arbre. Dans son sac en toile kaki, il trouve la trousse d’urgence, une boîte en fer, attaquée par la rouille. Il l’ouvre. Il y a tout le matériel pour pratiquer les premiers soins. Il découpe son pantalon de treillis. C’est assez profond, ça saigne. Il faut le faire. Pas reculer. Il nettoie sa blessure à la cuisse droite à l’alcool à 90º. Il désinfecte l’aiguille, mord son chapeau de brousse. Il recoud la plaie. Il pleure. Il persiste. Il est fier de lui, c’est fait. Il est crevé, boit de l’eau. Il n’aurait pas cru que ça serait aussi insupportable. Il fume une Lucky pour décompresser. Pas en entier. Il faut qu’il y aille. Il faut respecter le plan. Il se lève et empoigne son fusil ak-47 – pris à un Viet mort. Il avance avec difficulté. Sa blessure à la jambe est douloureuse. Ça tire, ça brûle. Il boite. Il se baisse et s’empare d’une branche. Elle lui servira de canne.

Il se remet à marcher sous le couvert des arbres. Ça va mieux. Il fait quelques dizaines de mètres…

Et les Viets lui tombent dessus. Boy est surpris. Il ne s’y attendait pas. Pas là. Pas maintenant. L’un des deux Viets appuie le canon de son mas 36 sur son front. Ce Viet est noir. Boy lui balaye les jambes avec sa jambe gauche : il s’effondre. Boy se retourne. L’autre Viet se jette sur lui. Il a une mitraillette Sten, n’importe quoi. Il est blond et sent la bière. Il renverse Boy, diminué par la souffrance, empêché par la branche. Ils s’écroulent. Boy gémit, la faute à sa blessure.

— Mais tu es une fille, murmure le blond, sidéré.

Le Noir essaye de maintenir les jambes de Boy qui se débat.

— C’est quoi ce bordel, s’écrie le Noir. C’est quoi ce sang ?

Boy est embêtée. Elle s’est mal recousue ? Le blond se redresse. Boy soulève le pansement. Ça va, la couture tient.

— Boy, dit le blond. Boy… C’est plutôt Girl, ton pseudo. Je rêve !

— Ah putain, dit le Noir. Une fille ! J’y crois pas.

— C’est quoi ce sang, demande le blond. C’est quoi l’arnaque ?

— Vous avez lu le scénario du jeu ? répond Boy. Vous l’avez lu ou pas ?

— Comme ça, dit le blond. La guerre d’Indochine, un légionnaire blessé… Un, pas une.

— Tu sais…, lire, marmonne l’autre. Lire… Nous, on joue.

— Je suis blessée dans le scénario, dit Boy. Oui ou non ?

— Oui, dit le blond, oui. Tu encaisses une balle… Et tu te recouds…

Le blond dévisage Boy, puis bredouille :

— Non… Tu t’es fait ça pour… Tu t’es charcutée et tu t’es recousue ?

— J’y crois pas, marmonne l’autre. Avec quoi tu t’es ouvert la barbaque ? J’y crois pas…

— Au poignard, répond Boy.

— Et tu t’es recousue, dit le blond. Là ? T’es barrée. Complètement.

— Ça fait mal ? demande le Noir.

— Très.

Boy rit, le blond et le Noir aussi. Ils allument des cigarettes. Boy non.

— Même un vrai légionnaire ne fait pas ça, dit le blond. Dans la réalité, personne ne fait ça.

— Vous deviez être quatre, dit Boy.

— Des bouffons. Ils sont pas venus.

— Mais pourquoi Boy ? demande le Noir.

— C’est mon nom.

— Et ton prénom ?

— Erwin…

— Mais c’est un nom de garçon, dit le blond.

— Mon père croyait que j’étais un garçon… Et je suis une fille.

Le blond et le Noir sont perdus. Boy est songeuse. Elle pense à la suite de l’histoire. Il est prisonnier des Viets. Ils rejoignent d’autres prisonniers, d’autres Viets. On leur enlève leurs chaussures. Leurs bras sont liés dans le dos. Ils marchent pendant des jours et des jours. Beaucoup meurent. Leurs pieds s’infectent. La brousse pourrit les Européens, a dit Giap. Trois semaines de marche pour arriver au camp 113, à l’extrême nord du Tonkin. À la frontière avec la Chine. Mortalité supérieure aux camps nazis… Le Noir joue avec l’arme de Boy.

— On dirait une vraie, marmonne-t-il, une putain de vraie kalachnikov.

— À cette époque, le reprend Boy, on disait ak-47.

— Tu l’as achetée où ?

— Sur Internet.

En fait, c’est une vraie kalachnikov. En service depuis 1947, elle peut jouer dans toutes les histoires. Boy s’en veut d’avoir mal ciblé les deux guignols. Mais elle a joué jusqu’au bout. Elle s’est entaillée, cousue. Quel homme fait ça, quel fils ?

— Sans vouloir te vexer, dit le Noir, ton Indo, c’est chiant. C’est lourd. On s’est emmerdé en t’attendant. Notre rôle, c’était quoi ? Je savais même pas que ça avait existé ton Indo. Et puis c’est où ? C’est moins bien que la guerre en Afghanistan, au Mali. Moins d’hélicos, pas de jets. Ça va pas. C’est pas moderne. Tu nous suces ? Puisque tu es une fille…

— J’ai des capotes, déclare le blond. Tu es notre prisonnier. Les prisonniers, ils morflent…

Boy dégaine son poignard us 17… Une baïonnette retaillée.

— Comme tu veux, dit le blond en se levant. Mais compte plus sur nous pour jouer.

— Et on n’est pas des violeurs, dit l’autre. On est…

Il ne sait pas au fond ce qu’ils sont. Boy se lève avec difficulté. Elle est triste. Les histoires lui échappent. Elle ne parvient pas à les tenir. À les faire marcher droit.

— Je suis sûr que c’est parce qu’on est des Viets, dit le Noir. Si on était des Forces spéciales, des agents cosmiques, tu nous sucerais…

Ils avancent en lisière de la forêt, tous les trois. Quel ennui, pense Boy. Elle ne voudrait plus vivre. Plus se forcer. Fin de l’histoire. Marre des histoires. Entre la forêt et l’autoroute qui apparaît derrière les grillages, un exhibitionniste marche nu sur le no man’s land où quelques plaques de neige s’accrochent. Il doit cailler. Boy imagine la peine qu’il doit avoir. Il se montre. Il veut qu’on le voie. Mais qui le voit pour ce qu’il est ?

— On a entendu parler de toi sur la Toile, dit le Noir.

— Que tu joues à fond, dit le blond.

Deux Rafale passent au ras des arbres.

— Faut aller à l’hôpital, dit le blond. Va te faire soigner…

Il se tait. Il voudrait trouver les mots, mais les mots sont libres. Boy pense qu’elle a sûrement de la fièvre comme l’autre Boy. C’est la contagion des histoires. Les histoires prolifèrent, lancent leurs métastases et s’étendent… Tuent à la fin comme le cancer. Les histoires tuent ceux qui les écrivent. Boy le sait. Elle le vérifie tous les jours. Le blond et le Noir trouvent leurs sacs qu’ils avaient planqués dans un taillis. Ils passent des survêtements. Des parkas. Des baskets. Ils rangent leurs armes factices dans leurs sacs. Ils repartent tous les trois.

— T’as entendu parler de Bill ? demande le blond à Boy. Y a une rumeur…

— Tu veux dire ?

— Menace sur les joueurs. Tu vois le genre ?

— Non.

— Un mec qui tuerait les joueurs. En ligne, pas en ligne. Tous ceux qui jouent.

— Et pas que ça, ajoute le Noir. C’est un hacker de la mort. Il bousille les réseaux… Et les gens autour… Enfin, à ce qui se dit.

— Il t’envoie une petite tête de mort qui sourit, poursuit le blond. Elle s’appelle Bill. Signé Bill, quoi.

Bill, l’addition ?

Boy pénètre dans une ruine. C’est là qu’elle a caché son sac. Elle leur dit de rester dehors. Elle se déshabille. Le blond et le Noir la matent par un trou : musclée, les seins bandés, un boxer kaki qui moule sa vulve.

— Elle est pas tatouée, remarque le blond. C’est pas normal. Tout le monde est tatoué, même le président…

Boy sort en survêtement, baskets. Parka.

Ils s’en vont. Un peu plus loin, sur un mur à moitié écroulé, quelqu’un a peint il y a longtemps : us go home.

— Ça veut dire quoi ? s’étonne le Noir. Il avait quoi dans la tête le tagueur ?

Il allume une cigarette et marmonne que le président a dit qu’il fallait affronter la nouvelle réalité.

— Il veut dire quoi avec ça ? La 5 G ?

— Moi je dis qu’on va avoir la guerre, déclare le blond. La guerre atomique. Je voudrais bien être un survivant. Tu te sers dans les magasins. Ce que tu veux… Hé Boy, tu me donnes ton portable ?

— J’en ai pas.

— Tu déconnes ? Personne a pas…

Ils la dévisagent ébahis. Ils marchent en silence. Boy se sent observée. Le jeu rend parano. Elle baisse les yeux sur sa poitrine, voit le point lumineux rouge du pointeur laser d’un fusil… Il remonte vers son cou. Un chevreuil surgit, passe devant eux comme un rideau tout chaud. Il s’écroule, le front en sang. Sans bruit de détonation, comme dans un songe. Ses pattes frémissent…

— Putain, marmonne le Noir, j’y crois pas. Ils tirent avec des silencieux les chasseurs maintenant. Ça devrait pas être permis.

— C’est de l’arnaque, dit le blond, ils auraient pu nous déglinguer.

Le chevreuil se raidit, meurt devant les joueurs. Le sang coule de sa tête, se répand sur les feuilles mortes.

— Barrons-nous, dit le Noir. Ils jouent à un autre jeu, ces cons-là. Pauvre bête, elle avait rien demandé. Moi, je mange que des pizzas…

Boy n’arrive pas à réfléchir. Elle est saturée. La douleur, l’échec. Elle se retourne. La bête la regarde, avec ses grands yeux immobiles et tristes. Un bruit de moteur. C’est un type qui fait du trial, debout sur les cale-pieds de sa moto orange, il zigzague entre les arbres, accélère pour grimper un talus, décolle et s’élève entre les branches.

Se distraire, c’est tout ce qui reste aux hommes ordinaires, pense Boy, qui voudrait être un gisant, un souvenir, mais pas elle.

Ils sortent de la forêt. Boy embrasse le blond et le Noir. Le blond lui adresse un signe de la main. Ils disparaissent. Comme dans le néant. Cette structure invisible qui fait peur à Boy, cette sorte de vide qui tient tout. Boy pense qu’ils étaient gentils, ces deux types. Elle ne les reverra pas, ils ne se reverront pas. Les jeux les séparent. Ils vont aller dans un autre jeu. Trouver un peu de substance. Boy augmente le volume sonore de la musique. Ses écouteurs la séparent un peu de la banalité terrassante. Un gosse passe sur une trottinette. Derrière lui, sa mère. Assez laide, jeune encore mais usée. Délavée. Vivre pour quoi ? Pour écrire des histoires, dit le père de Boy. Pour écrire des histoires tant qu’on peut.

La gare de Fontainebleau apparaît. Droite, terne, les rails rouillés, le ballast rouillé. Des publicités, des tags. Les réverbères qui s’allument. Des gens qui attendent. Pas riches, pas joyeux. Boy se souvient quand elle dansait avec son père, elle avait quel âge ?

Boy est dans le train. Elle a de la fièvre. Cela la rassure un peu sur la vie. L’histoire lui a donné ça, cette sorte de réalité. Elle voudrait que son père le sache. Le train va dans le crépuscule. Elle avale un Doliprane. Elle se sent seule. Encore plus seule que Boy, le légionnaire. Elle pense qu’elle va abandonner cette histoire. L’histoire de Boy, le légionnaire en Indochine. Elle en a marre. Elle ne sait pas pourquoi les histoires ne veulent pas aller au bout. Boy devait avoir un ami au camp 113. Un légionnaire comme lui et qui allait mourir, épuisé. Cet ami, Franz, aurait demandé à Boy de remettre sa médaille de baptême et sa plaque militaire à sa sœur. À Berlin-Est. Là-bas, Boy se serait retrouvé mêlé à une affaire d’espionnage et de chantage. Et bien sûr, il serait devenu amoureux de la sœur de Franz. Mais Boy n’y arrive pas. L’histoire lui échappe. Elle la joue mais elle ne tient pas. Boy ne sait pas faire. Elle est impuissante. Il lui manque une verge ? C’est la verge qui fait tenir les histoires d’hommes ? C’est la dernière histoire de son père, en tout cas. Elle se termine sur la route vers le camp 113. Le père de Boy qui s’appelle Erwin, comme sa fille, a raconté l’histoire à sa fille. Et puis…

Des panonceaux en carton font la publicité du nouveau jeu destiny : choisis ta destinée.

Boy se force à manger une barre vitaminée, à boire. Un bonhomme s’assoit face à elle, les cuisses écartées. Il a les yeux vitreux, sent la sueur et la lavande. Il respire fort et passe sa langue ses lèvres. Boy n’arrive plus à supporter sa présence. Elle ouvre sa parka, montre au type son poignard tenu par un velcro, sans sa gaine. Le type tressaille, se lève et part. Boy se laisse aller dans la musique. La musique l’aide tout en l’isolant encore plus. Elle en a conscience. Elle ne sait pas quoi faire. Elle voudrait bien en finir. Mais pour le moment, ce n’est pas possible. Pour le moment, elle a une utilité. Derrière les vitres embuées, la vie défile, bien plus complexe que les jeux. La vie incorpore tout, cette voiture sur la route, ce tas de maisons. La vie est tout, les êtres, les bêtes, les choses.

Le train s’arrête. Boy sort du wagon avec son sac de sport. Il est lourd. Elle traîne la jambe. Elle souffre. Toujours de la fièvre. Et un peu de paranoïa. Elle met ses écouteurs sur son bonnet. Fini la musique. Pour voir et sentir la ville. En ville, il faut être à l’affût. Publicités. Passagers, valises. Métro. La 5 – direction Bobigny. Un escalier mécanique, des couloirs, des escaliers. Publicités encore et partout. Des gens, des chewing-gums écrasés. Pauvreté. Fatigue. Odeurs. Des faces, des corps. Des livres, des poils, des regards. Le besoin, le désir. Des tunnels et des femmes, des hommes tant qu’il y en a.

Boy descend à Oberkampf. Assis sur les marches, un homme coupe les ongles de ses pieds nus, posés dans un carton à pizza. Au passage de Boy, il lève la tête. Boy voit son œil crevé, bleu comme le ciel.

Elle traverse le boulevard Voltaire. De nouveau, le sentiment d’être observée, suivie. Sa culpabilité ? Elle se retourne souvent. Pour rien. Un aveugle ivre zigzague sur le boulevard Richard-Lenoir, il lève sa canne blanche, titube. Un automobiliste lui dit :

— T’as pas honte ? Aveugle et bourré, tu vas où comme ça ?

Boy remonte la rue Timbaud en direction de la rue des Trois Bornes. Elle habite là. Un HLM des années 80. Réhabilité en 2005… Mais les junks, le vin, la bière. La pauvreté ne veut pas passer la main. La pauvreté s’aime. Aime son reflet et son odeur. La cabine d’ascenseur sent l’urine et les épices. Le sol colle, une seringue roule. Le voisin à l’harmonica monte lorsque les portes se referment. Il joue Il était une fois dans l’Ouest. Il a les yeux qui pleurent. C’est beau, pense Boy. C’est très beau. Mais quoi ? La musique, la folie ? Elle quitte la cabine au quatrième. L’étage est propre. Elle y veille. Elle descend les poubelles de ceux qui les collectionnent devant leur porte. Elle entre chez elle.

Elle se déchausse, pense que les jeux sont issus du silence de la réalité. Il fait sombre. Dans la penderie du couloir, Boy accroche sa parka. Tout est en ordre, rangé. Boy sort l’ak-47 du sac. Elle soulève le faux plancher, range le fusil dans un coffre où se trouvent cinq chargeurs. Elle remet le faux plancher en place, pose dessus le sac de sport, referme la porte coulissante.

Elle frappe à la porte. Pas de réponse. Elle l’ouvre lentement. L’écran de l’ordinateur luit, gris. Un monochrome. Le père est assis, dans le fauteuil, les yeux ouverts. Il dort souvent comme ça. Il est en chaussettes, mal rasé. Il a été beau, jadis. Là il est un peu dégoûtant. Pourtant, il n’est pas très âgé. Soixante-cinq. Mais il fait vieux, il fait ce qu’il est. Un être sans pensée, un être végétatif.

Elle embrasse son père sur la joue. Sans dégoût. Elle le fait par amour. Elle chuchote : « Papa. » Il ne réagit pas. Mais dire « papa » la soulage. Lui donne de la confiance. Elle existe parce qu’il l’a voulu. Il a voulu se reproduire. Et Boy est Boy. Sur le bureau en hêtre blanc Ikéa, un mot : « Il a mangé à midi et ce soir. Je lui ai donné ses remèdes. Il est allé au petit coin. Je t’embrasse ma chérie, Farida. »

Boy allume une Pall Mall et l’introduit entre les lèvres de son père, il revient à lui. De la vie dans ses yeux. Un peu. Elle tient la cigarette, il fume. Il essaye de prendre la cigarette. Boy l’aide. Il dit quelques mots incompréhensibles, des sons rauques et bizarres. Écornés. Des sons en provenance du pays des hommes disparus. Un camp 113 bis. Un camp inhumain où personne ne pénètre. Pas de Croix-Rouge, de Conventions de Genève.

Boy écrase la cigarette dans un cendrier. Sur deux étagères, des dictionnaires, des grammaires et les livres publiés par le père. Presque quarante. Il n’a jamais eu de succès véritable. Il a gagné sa vie. À part les livres du père, la chambre est nue. Une photographie de Boy lorsqu’elle avait quatre ans. Une autre à dix avec son père, il est beau et sourit. Là, dans cette chambre, le père a écrit presque vingt ans. Boy pousse son père vers le bureau, elle pose la main de son père sur le clavier. L’ordinateur se réveille comme le père avec la cigarette. Sur l’écran apparaît :

Un prêtre enfermé dans une cage est abattu d’une balle dans la tête. Les Viets crient et rient. On tire le cadavre hors de la cage. On enferme Boy à sa place. Des villageois viennent regarder Boy. Un gamin le pique avec un clou au bout d’un bambou. Un interprète arrive. Il pose des questions aux villageois. Il demande à Boy s’il est allé dans ce village tuer des gens au nom du gouvernement français. Des villageois disent que oui. Certains, non. Boy entend une détodét c’es qui est mort on le raone par le sped as ue cee pi§ec deux femlems un bldn une auter lamehe coupe

des micuges

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La dernière page du père de Boy. Il s’est arrêté là. Boy l’a retrouvé le front sur le clavier. Il y a deux ans. Son cerveau a flanché. Il ne reviendra pas. Il est porté disparu. Souvent le père de Boy employait leur nom, Boy, pour nommer un personnage auquel il n’avait pas encore trouvé de nom. Ainsi Boy-la-fille est dans la mémoire de l’ordinateur du père. Boy-la-fille, confondue à son père, est le personnage avorté de dizaines d’histoires avortées, jamais finies. Le père écrivait beaucoup et souvent butait sur une intrigue qu’il n’arrivait pas à mener. Il archivait l’histoire. Dans l’ordinateur du père, il y a des centaines de débuts d’histoires. Plus de trente ont un héros qui se nomme Boy. Boy la fille du père essaye de les faire vivre, de les continuer. Elle essaye de ramener son père. Elle est courageuse. Elle est la fille de son père. Le père de Boy est sacré pour Boy. Le père de Boy a été un bon père, il a aimé sa fille. Lui a tout donné. Alors, Boy rend. Sans compter. Comme un homme.

Comme tous les jours, elle lit le texte à son père, s’arrête à « certains, non ». Elle espère qu’un jour son père se réveillera. Il se remettra à écrire comme si de rien n’était, avait été. Et elle lui dit :

— J’ai été jouer Boy. Boy le légionnaire. Comme lui, j’ai été blessée. Je me suis recousue. C’est possible. On a envie que ça continue, de savoir. C’est une belle histoire. Ça va revenir. Tu as déjà eu des pannes, tu as déjà jeté des livres. Tu vas voir, ça va revenir. Accroche-toi, je suis là…

Le père est inerte. Boy éteint l’ordinateur.

— Tu vas te laver, papa, dit-elle.

Pour le moment, il comprend encore un peu. Il arrivera cet instant où il ne comprendra plus. Il se lève donc. Elle le tient par le bras, le conduit dans la salle de bains. Ils y entrent. Boy se couvre les yeux d’une protection en tissu noir, ce genre de chose distribuée dans les avions. Elle aide son père à se déshabiller, à monter dans la baignoire. Elle fait couler un bain chaud, pas trop. Elle enfile un gant de toilette sur la main droite de son père. Elle lui dit qu’elle le laisse profiter de son bain. Elle sort. Dans le couloir, elle enlève la protection. Elle s’adosse au mur. Elle reprend du courage.

Elle va dans la cuisine, ouvre le frigo, se sert un verre de lait. Le boit, debout. Elle est mal. Tout va mal. Tout va aller de plus en plus mal. Elle mange une tranche de pain de mie Harry’s aux raisins. Elle sort de la cuisine, remet sa protection, frappe à la porte. Entre. Elle dit à son père qu’il va sortir du bain. Elle lui demande si c’était agréable. Il la regarde et marmonne des borborygmes. Parfois, elle ne peut pas supporter. Elle aide son père à passer un peignoir.

Ils reviennent dans la chambre. Boy aide son père à ôter le peignoir, à se mettre au lit. Il attend. Elle lui met la couche, enlève sa protection oculaire. Elle couvre son père et éteint la lumière. Elle quitte son père en lui souhaitant bonne nuit. C’est vingt-deux heures.

Dans la salle de bains, elle prend un cachet de Doliprane. Elle l’avale avec du lait. Elle mange une autre tranche de pain. Se force pour un yaourt. Elle éteint la lumière de la cuisine. Allume celle de sa chambre. Parquet peint en blanc. Tout blanc. Un futon. Un bureau et une photographie de Boy et de son père. Pas d’ordinateur. Un téléphone. Des haltères. Un punching-ball sur socle. Un sac spécial boxe thaï qui pend du plafond, rouge. Une glace est fixée à un des murs. Boy se regarde. Elle se débarrasse de son sweat, ôte la bande Velpeau qui entoure ses seins. Elle est étonnée par ses seins. Pourquoi des seins ? Mais ça fait partie de l’histoire.

Elle baisse son pantalon de jogging. Ça ne va pas. Sa cuisse est gonflée. La cicatrice est moche, vire vers le noir. Elle se rhabille, prend sa parka, ôte le poignard qu’elle laisse dans la penderie. Elle le remplace par une matraque télescopique qu’elle range dans une de ses poches. Elle sort. Prend l’escalier, elle a vraiment mal. Le voisin à l’harmonica est adossé à un mur. Il joue encore Il était une fois dans l’Ouest. Un mec se shoote, une femme hurle : « J’en ai marre de toi ! » Au deuxième, Boy frappe deux fois à une porte. Farida ouvre. Pieds nus, ongles peints en rouge. Brune, plutôt langoureuse – en djine et chemise d’homme, kaki. Un peu plus de cinquante ans, belle sans aucune illusion. Elle travaille aux Domaines, au service des adjudications de terrains ou biens immobiliers. Là, elle est en robe ou en jupe. Elle donne le change. Ce qui s’appelle gagner sa vie… Boy chantonne La Vie en rose :

Quand il me prend dans ses bras

Il me parle tout bas,

Je vois la vie en rose.

Elle enlace Farida, profite des bras, des seins, de la chaleur. Une femme, une mère.

— Faut que j’aille aux urgences, dit Boy, vaut mieux.

Farida ne pose pas de question. Elle acquiesce. Elle fera ce qu’il y a à faire. Ali, le fils de Farida, appelle Boy. Il a entendu La Vie en rose, le jingle de Boy. Il bave en regardant la télé : l’Afghanistan. La défaite, toujours la défaite de l’homme. L’homme perd toujours, toujours. C’est triste. Ali sourit à Boy.

— Boy, dit-il, Boy.

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louneslyasmine

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dimanche 18 octobre 2015 - 14:22

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