C'était lui

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Etienne Tévinac, avocat réputé et épris de justice, meurt d’un infarctus à cinquante ans. Autour de cette mort inopinée gravitent plusieurs personnages. Il y a Grégoire, ancien protégé d’Etienne qui revêt peu à peu l’identité de son patron. Il y a Mona, sa veuve éplorée. Et enfin Madeleine sa collaboratrice, qui lui ressemble curieusement. Entre les deux femmes se noue une relation ambigüe, hantée par la mort d’Etienne. C’était lui compose une galerie de personnages à l’identité troublée et décrit un milieu raffiné et cruel : le monde judiciaire. Les tours et détours du récit font écho aux nervures complexes, parfois perverses, de l’âme humaine. Ancien avocat et professeur de lettres à l’université d’Anvers, Paul Héger a déjà écrit un essai, Curiosités tardives.
Publié le : samedi 3 avril 2010
Lecture(s) : 154
EAN13 : 9782304031584
Nombre de pages : 248
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C’était lui
Paul Héger
C’était lui
Roman
Éditions Le Manuscrit Paris
© Éditions Le Manuscrit –www.manuscrit.com-2010 ISBN : 978-2-304-03158-4 (livre imprimé) ISBN 13 : 9782304031584 (livre imprimé) ISBN : 978-2-304-03159-1 (livre numérique) ISBN 13 : 9782304031591 (livre numérique)
I
Ce soir du 24 décembre, dans son bureau d’avocat, Etienne Tévinac, termine un entretien. Il est dix-neuf heures environ, – quand il travaille, il n’a aucune idée de l’heure – le téléphone sonne, on l’appelle de la prison. Jacques Rambard est incarcéré ! « Mais ils sont fous ! L’instruction est en cours depuis longtemps et, à ma connaissance, il n’y a rien de neuf ! Pourquoi le faire ce soir, le soir de la joie, de la paix, des réunions de famille et des retrouvailles du cœur ? Ils auraient pu le faire il y a quelques jours ou dans quelques jours. Ils ont délibérément choisi la cruauté. C’est du sadisme de l’avoir arrêté, ce soir. Je suis furieux, révolté. » Il boucle l’entretien, appelle Grégoire, son collaborateur pour les affaires pénales et lui demande de l’accompagner, s’il le peut. Ils donnent tous deux un coup de téléphone chez eux pour annoncer leur retard et ils partent.
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Dans la voiture, Tévinac rumine. Comment le juge d’instruction, son ami Pierre, un homme sensible et raffiné, a-t-il pu faire cela ? En revanche, de la part du substitut qui s’occupe de ce dossier au Parquet, ça ne l’étonne pas. Il n’aime pas ce bonhomme qui se prend pour le Grand Inquisiteur. A n’en pas douter, l’initiative vient de lui. Il y a vu un moyen de faire craquer Jacques Rambard. Comment s’y est-il pris pour arracher à Pierre, ce mandat d’arrêt ? Peu importe, sauf pour mon amitié – nous nous en expliquerons un jour, quand tout sera terminé – mais cette gratuité, cet abus de pouvoir, c’est scandaleux ! Sur la large place de la prison éclairée de jaune par de rares réverbères, non seulement il fait noir mais il pleut. Lui et Grégoire sautent pour éviter des flaques d’eau huileuse jusqu’au portail gris-bleu. Pourquoi lui avoir donné cette couleur de capote allemande ? La sonnette envoie un son aigre. Des bruits de pas. Des bruits de clefs. Le judas qui s’ouvre. Précédés du gardien, ils traversent la cour intérieure, pavée, violemment éclairée par des projecteurs d’une lumière blanche et crue. Ils passent une première porte, tout redevient sombre, ils montent un escalier, passent une deuxième porte, la grande grille les arrête. Le premier gardien retourne sur ses pas, un deuxième se
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fait attendre, vérifie leurs qualités d’avocat, secoue son trousseau de clefs et se décide enfin à leur ouvrir. Le parloir des avocats, ils le connaissent. C’est derrière cette porte, la quatrième sur la gauche de ce long couloir, où tout ferait penser à une école d’avant guerre, même sol, mêmes couleurs, mêmes vitres martelées jaunasses. A-t-il plus de deux mètres sur deux, ce cagibi, avec sa table des années quarante qui n’a plus été vernie depuis lors et ces trois chaises, son néon et son tableau de l’Ordre épinglé de travers ? Il sent le tabac froid et le cendrier en plastique est plein de mégots. Ils laissent la porte entrouverte sur le couloir. Tout au fond de celui-ci, derrière une autre grille donnant accès à trois niveaux de cellules desservies par des passerelles métalliques, un gardien crie à son collègue du dessus : « Rambard, avocat ». C’est lugubre ! Puis, incongru, un tout petit cortège passe dans le couloir vide et sombre. Tévinac reconnaît à sa silhouette l’évêque, habillé comme un vicaire en surplis, grand, courbé, suivi à la queue leu leu de l’aumônier de la prison, d’une sœur qui s’occupe des femmes détenues, de deux employés de greffe, de l’assistante sociale et de deux avocates. Il va dire la messe de Noël, ici, humblement, pour les prisonniers, pour leur apporter un peu de la
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paix et de la joie de Noël. Dans deux heures, quand il sera sur son fauteuil doré comme un trône dans la cathédrale, pour la messe solennelle de Minuit, personne n’en saura rien. Jacques Rambard arrive. Il est grand. Il a toujours été un peu gros, du ventre surtout. Lui qui les connaissait tous, fréquentait les grands tailleurs. Il était toujours habillé d’un costume classique gris ou bleu, sur mesure, parfaitement coupé, du meilleur drap, comme un « banquier-gestionnaire-de-fortunes » mais ce soir, il est déguisé en prisonnier, un ensemble sans forme, bleu lavé cent fois, trop petit et trop étroit pour lui, des savates au pied. Le pire de cette tenue, c’est qu’elle découvre la moitié de son gros ventre poilu et son nombril, et qu’on ne voit que ça. Qu’on lui ait fait revêtir l’accoutrement de la maison, c’était normal mais ne pouvait-on pas au moins lui donner une tenue à sa taille, plutôt que de l’humilier ainsi ? La machine broie jusque là, jusqu’à la dignité. Comment garder cette dignité, la moitié d’un gros ventre dehors ! Il regarde Tévinac silencieux, droit dans les yeux, une minute, comme cela, une éternité. Un appel au secours du fond d’un puits. Ils s’asseyent et puis lentement, il raconte tout.
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