Cahiers numéro 13

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Les cahiers du grand écrivain et dramaturge Jean Giraudoux.

Giraudoux et la diplomatie

Giraudoux retrouvé III

Publié le : vendredi 2 novembre 1984
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787730
Nombre de pages : 220
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GIRAUDOUX ET LA DIPLOMATIE
1941
« J'ai passé dix ans à me défendre d'être ambassadeur et académicien. Je doute que ce soit par orgueil. Mais d'ailleurs c'était une ambition bien vaine. Il faut que je sois tout cela naturellement. »
Souvenir de deux existences.
La guerre de Troie n'aura pas lieu.
Dessin de Jürgen Czaschka, pour le programme des Festspiele de Schwäbisch Hall, RFA (1983 et 1984). Reproduit avec l'aimable autorisation de M. Achim Plato, directeur du festival.
I.
DU CÔTÉ DE L'ADMINISTRATION
DE L'ÉCOLE NORMALE AU QUAI D'ORSAY1
La promotion qui était la mienne à l'École normale et celles qui l'ont suivie étaient des promotions heureuses. Nous étions les fils de la victoire ; nous savions que, là-bas, aux bords de lacs, les chefs d'État réglaient les difficultés du monde. Ce n'était pas pour rien que l'Exposition qui venait de s'ouvrir sur les rives de la Seine s'appelait l'Exposition des Arts décoratifs : tout nous était parure. Comment ne nous serions-nous pas sentis attirés par un de nos anciens, paré du prestige de la diplomatie et dont les œuvres nous traçaient le décor d'une vie ornée? (Nous: pas Sartre, bien sûr, que Claude-Edmonde Magny a peint comme un anti-Giraudoux ; mais Nizan, quelque peu et, surtout, il m'en souvient, René Maheu.) Une bonne partie de Normale était giralducienne. C'est assez dire tout le bonheur que je ressentis lorsque, dans le cercle de Jules Supervielle, j'eus avec lui une première rencontre, qui fut suivie de beaucoup d'autres.
La première impression était celle de l'élégance – une élégance un peu froide de diplomate. La taille élevée, une relative sveltesse et ce visage clair et lisse, ces cheveux plaqués en arrière, ces lunettes importantes, non pas d'ampleur excessive, mais dominatrices, et le costume, clair lui aussi, et bien coupé, et ces chaussures dont Léon-Paul Fargue disait qu'elles étaient « belles comme des reliures » ; une grande réserve dans le geste, la voix toujours calme, assouplie d'humour. Il y avait en tout cela un peu d'Anglo-Saxon, à une époque, précisément, où la diplomatie française se réglait sur la distinction britannique... Vis-à-vis de l'interlocuteur, je ne dirai pas de la bonté, mais un souci de l'autre et la peur de blesser. Prendre un rendez-vous avec Jean Giraudoux était toute une affaire, tant il fallait qu'il s'assurât que la date vous convenait, et le lieu, et que ce n'était pas par gentillesse que...
Cette réserve est-elle nonchalance ? Je le sais bien, lorsque Giraudoux, pour une série de conférences, choisit La Fontaine, c'est parce que La Fontaine était paresseux. Mais j'y vois plutôt une sorte d'abri ménagé pour abriter la rêverie. Un souvenir surgit : lorsque Jean Giraudoux quitta la rue du Préaux-Clercs pour le 89 quai d'Orsay, un bel appartement moderne, orné de belles peintures (on sait son amitié pour Vuillard), je lui demandai quel charme il trouvait à ce changement ; et il me répondit qu'il se plaisait à voir les cadavres glisser dans la Seine au fil de l'eau. C'était une boutade, et peut-être un hommage au romantisme allemand dont il était à cette époque fort pénétré ; mais aussi une affirmation du pouvoir de la rêverie.
Ne nous y trompons pas cependant. Le retour sur la terre lui était facile. J'ai le souvenir d'une répétition d'Électre, à l'Athénée, en compagnie de Jouvet, où, toujours courtois, il se montra particulièrement efficace. Et je ferais la même remarque quant à sa carrière d'homme public. J'entends par là sa carrière de diplomate. Le diplomate ne saurait être négligé chez l'auteur de
Siegfried et de La guerre de Troie n'aura pas lieu. Je crois qu'il faut renoncer une bonne fois à l'image d'un Jean Giraudoux diplomate négligent, trouvant dans ses activités aux Affaires étrangères un alibi à la tranquille poursuite de ses travaux littéraires.
Jean Giraudoux est entré dans le service diplomatique de la manière la plus régulière, en se présentant en 1910 au Concours des carrières diplomatiques et consulaires. Les Archives du Quai d'Orsay possèdent une attestation délivrée à cet effet par le directeur de l'École normale supérieure, certifiant que « Jean Giraudoux, élève de l'École de 1903 à 1907, y a rempli tous ses devoirs d'une manière particulièrement satisfaisante. » Ses compositions, pour ce concours, sont brillantes. Pour la dissertation en langue allemande, le sujet proposé était : « Quel but poursuit l'Allemagne en développant sa marine de guerre? » «Très bonne copie, note le correcteur, où l'on ne peut relever que deux ou trois mots discutables. » D'où: 19/20. L'épreuve de caractère général portait sur les « Conséquences des progrès scientifiques du XIX
e siècle sur la politique extérieure des États, répercussion sur le rôle et les devoirs des agents diplomatiques ». « Si cette copie était entièrement achevée, elle serait excellente », estime l'examinateur, et, perspicace : « Elle est écrite dans une jolie langue. » Ci 17/20. Voici donc Giraudoux, Hippolyte, Jean élève vice-consul en 1910. Il sera attaché à la direction politique et commerciale en 1912, vice-consul de 3e
classe en 1913 : début de carrière sérieux et traditionnel. La guerre de 1914-1918 (qui lui vaudra une citation à l'ordre de l'armée et la croix de chevalier de la Légion d'honneur) a été souvent présentée par les belligérants comme un affrontement des cultures : la culture devient un instrument diplomatique et, dès 1920, la France, la première (le British Council date de 1938) se donne les moyens de l'utiliser. Elle crée le « Service des œuvres ». Sous l'autorité de son directeur, le professeur d'université Milhaud, Giraudoux devient chef de sa section universitaire, le sous-chef de la section artistique étant Paul Morand. Un an plus tard, l'ensemble du service lui est confié. En 1924, secrétaire d'Ambassade, il devient chef du Service de presse et d'information. En 1926, il est placé dans la position hors cadre, mis à la disposition de la Commission d'évaluation des dommages alliés en Turquie : il ne se situe certes pas au centre de la diplomatie française, dans un petit bureau « inhumain » de l'avenue Malakoff, dont le parquet craquait par intervalles ; « ce sont, disait-il, les esprits balkaniques ». Il devient cependant, en 1928, conseiller d'Ambassade. Chargé de mission au cabinet du Ministre en 1932, il est nommé Ministre plénipotentiaire hors cadre en 1933 et se voit confier, l'année suivante, l'Inspection générale des postes diplomatiques et consulaires. Son programme d'inspection le conduisit autour du monde : Varsovie et l'Europe orientale, puis Barcelone, puis l'Australie et, juste avant la guerre, le Mexique et les États-Unis. Une tradition du Quai d'Orsay veut que Giraudoux ait confié l'essentiel du travail et des rapports à l'un de ses adjoints, Job, qui l'accompagnait dans ses tournées, lui-même passant le plus clair de son temps à observer ou à écrire. La tentation est grande d'établir une corrélation entre les errances de Giraudoux inspecteur des postes diplomatiques et la présence de l'étranger dans son œuvre ; mais en fait une grande partie de cette œuvre était déjà écrite lorsque ses fonctions administratives lui offrirent cette chance de récolte d'impressions; l'essai sur l'Amérique, republié en 1938, année de son inspection aux États-Unis, avait été écrit, il le dit dans sa préface, vingt ans plus tôt ; et la seule œuvre, peut-être, qu'il rédigea au cours d'une tournée d'inspection, un roman inachevé,
la Menteuse, dont le manuscrit est daté de mars-avril 1936 « en Amérique centrale », est de caractère purement psychologique. Quant à la présence, à côté de l'inspecteur général des postes d'un inspecteur qui voit le détail des choses, elle est habituelle, de même qu'il est normal que l'inspecteur général signe l'ensemble des rapports, ainsi qu'aujourd'hui encore un ambassadeur signe les dépêches établies par les conseillers pour en prendre la responsabilité. Rien en tout cela n'est comparable au comportement de Henri Beyle qui, chaque fois qu'il s'absentait sans autorisation, signait en blanc son courrier, laissant le soin de le rédiger à son chancelier Lysimaque Tavernier. Sans doute la carrière de Jean Giraudoux comporte-t-elle toute une série d'épisodes tels que mise à la disposition, mise hors cadre, missions, mais tous se situent à l'intérieur du service diplomatique ; tel n'est point le cas, par exemple, de Paul Morand, mis en disponibilité dès 1927 et placé à la disposition du sous-secrétaire d'État au Tourisme en 1932. L'on pourrait même dire que Jean Giraudoux est, pour la diplomatie, de ces novateurs qui lui ont donné une dimension nouvelle, celle de la culture et de l'information ; celles-ci fournissent la matière de ses premières fonctions et son nom leur restera étroitement attaché. Lorsque Louis Barthou le nomme en 1934 au poste très traditionnel d'inspecteur général des ambassades et consulats, c'est parce que « l'importance qui s'attache de plus en plus au développement de la propagande et de l'information française à l'étranger impose à l'inspection des postes une activité particulière dans ce domaine
2 ».
Disons donc, pour conclure sur ce point, que Giraudoux, diplomate, ne s'est pas taillé des loisirs au détriment de ses devoirs d'État, mais que, par chance – ou par habileté –, il s'est vu attribuer des devoirs d'État assez légers pour qu'il les remplisse parfaitement en se ménageant des loisirs.
Ces loisirs ont permis la maturation de l'œuvre. La maturation: je voudrais – et ce sera ma dernière remarque – corriger une impression. Celle de spontanéité entière, que pourrait donner l'aisance dans l'agencement de l'œuvre comme dans l'expression. Cette spontanéité existait, certes, mais au moment ultime, celui de l'écriture; c'est alors que, sur ces grandes feuilles qu'il aimait employer, sa plume courait, calme, infatigable, sans rature. Mais, auparavant, que de longs cheminements! Il m'avait parlé d'Ondine
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