Cahiers numéro 14

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Ce volume, le quatorzième de la série des Cahiers Jean Giraudoux, regroupe des enquêtes et interviews, parues entre 1919 et 1931.

Publié le : mercredi 20 novembre 1985
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787747
Nombre de pages : 176
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I. ENQUÊTES
GIRAUDOUX NE RÉPOND PAS
Saint Jules Huret, patron des enquêteurs, lui pardonne : Giraudoux semble avoir totalement ignoré, voire dédaigné les enquêtes. Pourtant son époque était fertile en consultations des plus diverses, sur tous sujets — littéraires, artistiques ou politiques. Certaines revues s'en étaient fait une spécialité1. Et dès avant la guerre de 1914, l'enquête devient un exercice littéraire, qui bientôt ne se cantonne plus dans les colonnes des journaux, mais accède à la dignité du volume. E. Henriot lance en 1912 pour le journal le Temps
la question : « A quoi rêvent les jeunes gens ? » ; et publie l'année suivante une trentaine de réponses en recueil. A la même époque, G. Picart (nommé plus tard « Prince de l'enquête ») et J. Muller publient directement en volume les Tendances présentes de la littérature française, soixante-seize interviews et réponses de jeunes écrivains et critiques. Mais Giraudoux s'abstient... Après la guerre, le genre de l'enquête continue à prospérer, à proliférer. Chaque journal, chaque revue, chaque magazine organise sur les sujets les plus inattendus des consultations auxquelles répondent généralement, avec plus ou moins de discrétion, les auteurs de l'époque. En 1922, au sommaire des Marges — à la suite de l'enquête : « Le XIXe siècle est-il un grand siècle ? » — figurent les réponses de Cendrars, Paulhan, Mauriac, Morand, Henriot, Souday, Barrès, Boylesve, Vaudoyer — mais toujours rien de Giraudoux !
Les deux seules réponses de lui qu'à ce jour nous connaissions
2 peuvent, de ce fait, paraître importantes et significatives. Celle sur « la chance », pour Bravo, n'a pourtant aucun caractère littéraire ; elle rappelle plutôt un certain comportement magique que Giraudoux a, en permanence, évoqué chez ses personnages. Et pour l'énigmatique et irritante réponse faite à l'enquête de Littérature, elle a déjà suscité de nombreux commentaires, et intriguera sans doute encore longtemps...
Faut-il rapprocher son ton provocateur de ce refus presque total opposé par Giraudoux à l' « enquêtomanie » de son époque... Heureusement, cet auteur si discret a du moins reçu — parfois — les journalistes, et leur a accordé — souvent — de longues interviews...
Guy TEISSIER.
1 A titre d'exemple, les Marges,
revue du critique littéraire E. Montfort, publie successivement des enquêtes sur « le théâtre et le livre », « les prix littéraires », « l'Académie française », « le monument de Paris le plus laid », et pose la question : « Pourquoi aucun grand poète français n'est-il du Midi de la France ? »
2 G. Brunon-Guardia évoque la réponse de Giraudoux à une enquête de novembre 1925 (p. 69). Nos recherches n'ont jusqu'ici pas permis de retrouver le journal en question.
LITTÉRATURE, n° 10 — décembre 1919
NOTRE ENQUÊTE 1 POURQUOI ÉCRIVEZ-VOUS ? MONSIEUR JEAN GIRAUDOUX
J'écris le français n'étant ni suisse ni juif et parce que je possède tous mes diplômes : grand prix d'honneur du lycée Lakanal (1904, excellente année) ; premier prix du Concours général (1906, année non moins bonne). Licence ès lettres, mention très bien ; sorti premier de l'École normale supérieure. Né à Bellac (Haute-Vienne).
Jean GIRAUDOUX2.
« Les revues reparaissent. Le mois dernier, Littérature où les jeunes poètes permettent aux plus grands de donner de jeunes poèmes; le mois prochain, la Nouvelle Revue française » : c'est en ces termes qu'en mai 1919 Giraudoux, dans sa première chronique des Feuillets d'art, saluait la paix, le printemps des lettres (Or dans la nuit, p. 20).
Le premier numéro de Littérature
était paru en fait dès mars 1919. Au sommaire, bien sûr, des poèmes d'Aragon et de Breton qui assuraient, avec Philippe Soupault, la direction de la revue ; mais d'abord, des fragments des Nouvelles Nourritures terrestres, et le Cantique des colonnes, puis des textes de Max Jacob, Léon-Paul Fargue, André Salmon, Jean Paulhan, Blaise Cendrars, Pierre Reverdy; et on lisait, en page 4 de couverture, que Littérature comptait publier poèmes et proses, entre autres, de Paul Claudel, Jean Giraudoux,
Valery Larbaud, Paul Morand, Charles-Ferdinand Ramuz, Jules Romains... C'était d'ailleurs Valéry qui, à en croire Soupault, avait, avec quelque ironie, suggéré à Breton le titre de la revue. Bref, comme l'écrit Marguerite Bonnet dans sa préface au reprint de la première série (Éd. Jean-Michel Place, 1978), « les portes s'ouvraient devant [Breton et ses amis], et ils n'apparaissaient nullement comme des perturbateurs du jeu littéraire dont les comportements seraient à redouter ». Une jeune revue qui, profitant de l'absence provisoire de la NRF (elle ne devait en effet reparaître qu'en juin) tentait de se faire une place dans le monde littéraire de l'immédiat après-guerre : telle fut Littérature,
du moins jusqu'au numéro 12 de février 1920, et même pour l'essentiel, jusqu'au numéro 20 d'août 1921, le dernier de la première série, consacré à l' « affaire Barrès ». Il n'y a donc pas lieu de trop s'interroger, si Giraudoux répondit à une enquête dans le numéro 10 et donna dans le numéro 16, en prépublication, Suzanne seule à l'île de Pâques.
L'enquête dont il s'agit était annoncée en ces termes dans le numéro 9 : « Aux représentants les plus qualifiés des diverses tendances de la littérature contemporaine — tout en les priant de ne pas entrer dans l'exposé de ces tendances — nous avons cru bon de poser la question suivante : Pourquoi écrivez-vous ? Nous tiendrons nos lecteurs au courant des réponses qui nous seront parvenues. »
Les réponses, nombreuses, d'écrivains aux tendances en effet très diverses (Paul Féval fils et Jean Royère, J.-H. Rosny aîné et Jean Paulhan, Willy et Paul Eluard) parurent dans les deux numéros suivants. Comme toujours dans ce type d'enquête (
cf. celle qu'a publiée le journal Libération en mars 1985), il y en eut de bavardes et de pompeuses, et il y en eut de désinvoltes et laconiques (« Parce que », émit Cendrars...). Quelques-unes étaient merveilleusement énigmatiques, comme celles de Rachilde (« Parce que j'aime le silence... »), de Max Jacob (« Pour mieux écrire »), de Valéry (« Par faiblesse ») ; d'autres provocantes, banalement (Morand : « J'écris pour être riche et estimé ») ou subtilement (Paulhan : « Je suis touché que vous attendiez mes raisons ; mais enfin j'écris peu, votre reproche me touche à peine »). Aucune, cependant, ne paraît aujourd'hui plus énigmatique et plus provocante que celle de Giraudoux. Or, si la direction de la revue invitait à la concision, on a vu qu'elle n'incitait nullement à la provocation; celle-ci, comme l'a montré Jacques Body (« le Mythe de l'éternel premier »,
la Jeunesse de Giraudoux en Berry, Actes du colloque de Châteauroux, p. 49) « fut donc le fait du seul Giraudoux ».
Cet article de Jacques Body nous paraît au demeurant un commentaire définitif à la réponse de Giraudoux. Quelques mots seulement, qui ne feront guère que le paraphraser. Tout d'abord si, seul de tous les écrivains consultés, Giraudoux n'explique pas pourquoi il écrit, mais pourquoi il écrit le français, c'est qu'il éprouve « à l'égard de la langue française un sentiment de propriété absolue » ; que l'écriture, autrement dit, se confond pour lui avec un jeu (infini) sur les possibilités de « sa » langue. N'oublions pas qu'en 1919 il prépare Suzanne et le Pacifique,
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