Cahiers numéro 17

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L'image de la littérature dans l'œuvre de Jean Giraudoux par Pierre d'Almeida
Publié le : mercredi 19 octobre 1988
Lecture(s) : 17
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787778
Nombre de pages : 204
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CHAPITRE PREMIER
UN ROMAN FAMILIAL
1
Le Petit Duc
En 1909 paraissait, en annexe au livre d'Otto Rank le Mythe de la naissance du héros, un court texte, aujourd'hui célèbre, de Sigmund Freud : « Le roman familial des névrosés ».
Il peut sembler audacieux de commencer de cette manière un travail sur Giraudoux : on sait quelle résistance il a opposée à la psychanalyse. Cependant Alain Duneau a pu soutenir, dans un remarquable article consacré à ce qu'il nomme, parodiant notre auteur, les « tentations philosophiques de Giraudoux », que ses « rapports avec la pensée allemande du XX
e siècle sont peut-être avant tout ses rapports, inavoués ou inconscients, avec Freud »13.
Il va s'agir, pour le moment, de rapports tout à fait inconscients. Giraudoux a pu lire, dans les années 1920, l'Introduction à la psychanalyse; nous ne supposerons pas qu'il ait pris connaissance du livre de Rank, du moins dès 1911. Or on dirait de Bernard, le faible Bernard, paru en février de cette année-là, qu'il est écrit pour servir d'illustration à l'article de Freud.
Bernard est le fils (unique) de bourgeois berrichons, et n'a jamais pu s'y résigner. Il vit en effet dans l'univers féerique des « indifférents » ; eux, collent à leur province terraquée : « La maison où il était né était à peu près le seul endroit du monde où Bernard fût dépaysé, ses parents, les seuls êtres devant lesquels il se sentît perpétuellement mal à l'aise. »
Snobisme du petit provincial « monté » à Paris et qui, s'étant mis à fréquenter un milieu plus relevé, a pris honte de ses parents ? Mais « inconsciemment, quand il avait dix ans, il avait déjà cherché à se libérer de cette contrainte. Parfois il se persuadait qu'il était le fils d'un prince exilé (et que) ses parents actuels, généreusement, sans qu'il fût question d'un salaire, n'avaient point hésité à l'adopter » (École, p. 187).
On aura reconnu le premier stade du roman familial tel que le relate Freud : « A cette époque, écrit-il, l'activité fantasmatique prend pour tâche de se débarrasser de parents désormais dédaignés, et de leur en substituer d'autres, en général d'un rang social plus élevé
14. »
Avant Bernard, il y avait eu d'ailleurs Jean. Fils de l'employé de l'octroi, du « gabelou » (rappelons que le père de Giraudoux était percepteur), il ne peut supporter ses parents trop médiocres. Arrive au village un garçon « aux cheveux si bouclés, au teint si pâle, aux guêtres de peau si fine, qu'on le surnommait déjà, dans tout le canton, le Petit Duc », mais qui n'était que le fils d'un M. Leduc, conseiller général. Jean cherche à se lier avec lui, d'une amitié exclusive, quasi amoureuse ; il vit à ses côtés un roman familial par procuration :
« Le petit duc l'entraînait, lui donnait le bras, un bras couvert d'étoffes légères à travers lesquelles on sentait la chair comme une pâte parfumée, balayant son cou arrondi et magnifique, et l'on devinait que c'était bien là le fils des comtesses décolletées. Le cœur de Jean s'arrêtait de battre et pourtant son pouls battait à tout rompre. »
Et la première partie du récit s'achève sur ce rêve éveillé de Jean, reprenant enfin le roman à son compte :
« Il pensait à un salon, avec des lampes à colonne, avec des parquets qu'on devine cirés sous le tapis, à un père méditant sur un fauteuil de maroquin, à une mère qui demande à des bonnes si M. Jean est à cheval » (Prov., pp. 85-95).
Bernard ne se contente pas de rêver son roman : il l'écrit.
« Un jour, il traça sur une feuille de cahier une phrase perfide et la laissa traîner sur le bureau de son père. " Les princes, les ducs régnants ont quelquefois des fils qu'ils doivent cacher. Ils les font nourrir à la campagne. On les soigne avec dévouement, sans cependant les gâter. " Le père déplia le billet, le lut : – C'est à toi? c'est ta dictée? On ne pouvait s'y méprendre. Lui ne savait rien » (
École, p. 189).
Ainsi, le passage au second stade du roman familial s'effectue par l'écriture. Le texte proposé au père est à la fois clair et codé, signé et anonyme ; contre toute attente (ou bien, plutôt, comblant la secrète attente du fils, en effet perfide, qui ne demanderait point de confirmation s'il ne savait déjà à quoi s'en tenir), le père hésite à l'attribuer, ne sait comment le déchiffrer; un jeu d'écriture le met hors jeu : pater semper incertus est... Dès lors, le père mis en situation de ne pouvoir lire, aveuglé, l'enfant qui, lui, « ne peut (plus) s'y méprendre », s'est rendu maître du jeu. Et bien sûr, ce roman qu'il écrit est l'homologue de ceux, à venir, de Simon, de Jean, de Philippe, qu'il nous faudra essayer de lire dans les romans signés Jean Giraudoux.
La suite n'étonnera pas : Bernard « étudiait longuement, sur une immense photographie, la bouche, le sourire (de sa mère) qui étaient presque grandeur nature. Non, celle-là était sa mère... Pauvre cher homme de tuteur, il avait été bien trompé ! »
Citons encore Freud :
« Ce deuxième stade (stade sexuel) du roman familial procède aussi d'un deuxième motif qui manquait au premier stade (stade asexuel)... La force de pulsion est ici le désir de mettre la mère, objet de la curiosité sexuelle suprême, dans la situation d'être secrètement infidèle. »
***
Simon le pathétique est encore pourvu d'un père, mais singulier père ! qui lui abandonne son nom « tout neuf » et, après lui avoir demandé (devançant l'inévitable question du fils, qui peut feindre ainsi de se croire innocent) : « Suis-je ton père? », le laisse se rendre orphelin (
Simon, pp. 9-10).
Puis, que d'orphelins dans l'œuvre de Giraudoux! Sans parler de l'enfant trouvé échappé de La Motte-Beuvron (la Grande Bourgeoise), Suzanne vit à Bellac avec son tuteur; Jean, le narrateur de Siegfried et le Limousin, a été élevé par son grand-père, et, après la mort de ce dernier, par un tuteur, mort depuis, lui aussi (Sieg. et le L., p. 148) ; Juliette semble n'avoir pour toute famille qu'un oncle – qui se dépêche de mourir quand l'histoire commence (Juliette, p. 18)15...
Et Giraudoux paraît saisi d'une manie nobiliaire : « princes et ducs régnants » envahissent l'œuvre. Ce serait, selon Laurent Le Sage, que son entrée dans la Carrière lui a fait rencontrer diplomates et grands seigneurs :
« As Berthelot's protege, écrit-il,
Giraudoux has been introduced into the circles of diplomats and first families to which his birth, or even his literary reputation, would normally not give him access. It is from them that he would draw the characters of the novels he wrote during the next few years16. »
L'explication paraît non pas fausse, mais trop partielle, ne pas valoir plus pour Giraudoux que pour le faible Bernard. Au demeurant, les données biographiques mêmes imposent de la nuancer : c'est le 14 juin 1910 que Giraudoux est devenu élève vice-consul ; or on verra que, lors de son séjour à Munich en 1906, il avait été l'invité du prince de Saxe-Meiningen ; peu auparavant, il avait déjeuné (prestige du normalien en ces temps révolus ?) avec Joseph Caillaux (Lettres
, p. 27) ; ainsi, bien avant d'être lié au « clan » Berthelot, avait-il pu approcher princes et ministres. Mais au-delà de l'anecdote, il semble bien qu'avec l'apparition des Bolny et des Dubardeau, des Saxe-Altdorf et des Fontranges, ce soit le programme romanesque de Bernard qui s'accomplisse... Si l'on tient à des motivations externes, on pourra supposer, plus profitablement, qu'il se sera nourri, après la guerre, de la lecture de Proust, qui parle d' « hommes riches et de femmes, d'hommes qui ont des villas, qui sont amis du Prince de Galles (...) – et de femmes... » (Or, p. 24).
Cependant, très tôt, les héros giralduciens doivent renoncer à leur roman aristocratique. Certes, Jacques l'égoïste fréquente des personnes aux noms résolument nobles, Mmes de Saint-Pourçain et de Sainte-Sombre, dont la présence « confère pour la journée une noblesse qui ne se galvaude point
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