Cahiers numéro 19

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Ce cahier, le dixième de la série des Cahiers Jean Giraudoux, est une collection d'enquêtes et interviews.

Publié le : mercredi 6 février 1991
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787792
Nombre de pages : 310
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Enquêtes et Interviews Retrouvées 1925-1931
LE PROGRÈS CIVIQUE 12 décembre 1925
Maurice Charny
NOTRE GRANDE ENQUÊTE LITTÉRAIREa
RÉPONSE DE M. JEAN GIRAUDOUX
Il faut conclure !
En distinguant deux catégories de lecteursb, en montrant combien l'une d'entre elles peut être atteinte par une propagande intelligente,
M. JEAN GIRAUDOUX
nous y aidera.
M. Jean Giraudoux, qui publia justement dans
La Nouvelle Revue française son dernier roman Bella, est à la fois un auteur laborieux et un fonctionnaire fort occupé. Aussi faut-il lui savoir un gré particulier de s'être intéressé à notre enquête et de m'avoir fait, entre maintes signatures et force coups de téléphone, les déclarations suivantes que je résume d'après des notes hâtives et entrecoupées. J'espère n'avoir omis aucune idée essentielle, mais les lecteurs de Suzanne ou d'Adorable Cliocs'apercevront aisément que je n'ai point écrit sous la dictée.
Il faut, affirme M. Giraudoux, distinguer deux sortes de lecteurs. D'un côté la critique et le public qui se disent éclairés ; d'autre part, le peuple, de culture primaire ou sans culture littéraire. Les premiers ne comprendront jamais les œuvres d'avant-garde : ils sont persuadés qu'ils détiennent le secret du bon goût et jugent des nouveautés par comparaison avec les modèles qui ont servi à faire leur éducation artistique. Ils sont comme revêtus d'une croûte de préjugés et d'habitudes impénétrables aux sensations esthétiques nouvelles; l'action du milieu dans lequel ils vivent épaissit peu à peu cette carapace ; bref ils sont imperméables. Les revues qu'ils lisent, et qui devraient les instruire, mettent au contraire à leur portée, c'est-à-dire rapetissent ou déforment, les beautés originales. De ce côté-là donc, peu de chose à tenter. Le temps seul et l'évolution du goût public rapprocheront la bourgeoisie et les artistes audacieux incompris aujourd'hui
d.
Par contre, les techniciens, les gens du peuple, tous ceux qui font un métier non littéraire, ingénieurs, instituteurs, officiers, etc., qui ne se piquent pas de s'y connaître en littérature, apprécient parfois exactement l'originalité d'une œuvre et goûtent spontanément ses charmes. Ils n'ont pas de préventions et suivent bonnement leur instinct. Il suffit alors de les amener à lire l'ouvrage ; on y parvient en leur montrant qu'il s'adresse aussi bien à eux qu'aux lettrés ; lorsqu'ils y ont goûté, ils constituent souvent un public sympathique et fidèle.
C'est ainsi que Charles-Louis Philippe, qui ne fut jamais accepté par la clientèle bourgeoise, avait dans son pays natal une réputation locale incontestable ; ses amis étaient pour la plupart des villageois, des artisans, et ils comprenaient mieux les intentions de son œuvre que bien des critiques notoirese
.
Assurément, il est des auteurs qui demeureront toujours obscurs et rebuteront les simples comme les connaisseurs ; ce sont ceux qui cultivent l'obscurité pour elle-même et accordent aux dictées de l'inconscient plus de valeur qu'aux produits d'un art raisonné. Certains poèmes de Rimbaud, par quelque bout qu'on les prenne, demeurent inexplicables, au sens pédagogique du mot. Il faut leur laisser faire leur chemin tout seuls. D'ailleurs les auteurs contemporains qui cherchent dans cette direction n'admettent pas qu'on les explique et encore moins qu'on les aide ; nos « surréalistes » n'attendent rien que d'eux-mêmes et de la force d'attraction mystérieuse qu'ils prêtent à leurs découvertes.
Pour tous les autres, et même les plus difficiles, c'est une affaire de présentation. Il y a toujours moyen de trouver des lecteurs pour une œuvre. L'éducation, la critique et la publicité sont faites précisément pour cela, car toute tentative sincère a une portée sociale, qu'il s'agit seulement de définir.
L'éducation littéraire des Français est horriblement mal faite ; particulièrement mal faite dans l'enseignement secondaire et supérieur; c'est de là que viennent la plupart des préjugés bourgeois, dont nous parlions tout à l'heure; en outre, les valeurs poétiques sont complètement sacrifiées ; la poésie proprement dite demeure ignorée de la plupart des Français et de presque tous les bacheliers. Ceux qui y viennent y viennent plus tard et au prix d'un effort intense. L'Université pourrait cependant faire beaucoup pour l'éducation esthétique de la jeunesse.
Dans l'enseignement primaire, il y a d'heureuses exceptions et moins de routines : j'ai connu des Écoles normales d'instituteurs et d'institutrices qui avaient un sentiment poétique très frais et très sûr, et un parfait goût littéraire
f.
A côté de l'enseignement, la critique a un rôle important à jouer. Pour que les gens de bonne volonté et que le préjugé du bon goût n'aveugle pas s'intéressent aux recherches nouvelles, il faut leur en expliquer l'origine et le pourquoi. Toute œuvre comporte un commentaire ; et le commentateur ne devrait pas reculer devant l'accusation de pédantisme. Il devrait d'abord montrer quelles sont les intentions de l'auteur et définir ce sens social de l'œuvre, auquel je faisais allusion tout à l'heure. Pour vaincre certaines résistances, il aurait intérêt à la rattacher à une tradition nationale, à montrer comment elle constitue l'aboutissement d'une lignée historico-littéraire ; il devrait aussi l'éclairer par des exemples, des rapprochements, des comparaisons avec les littératures étrangères.
Par exemple, Valery Larbaud pourrait être « éclairé » par des considérations sur la littérature cosmopolite du XVIII
e siècle, rattaché à la famille des grands voyageurs, depuis Du Bellay et Montaigne jusqu'à Gérard de Nerval, rapproché de Stendhal, etc.g.
Des articles explicatifs de ce genre, qui mettraient en lumière les points de contact entre la littérature nouvelle et les traditions ou les aspirations nationales, serviraient assurément la cause des auteurs dits d'avant-garde et contribueraient à hâter l'adaptation d'une partie du public.
En résumé, si la plupart des lecteurs du Progrès civique ont fait des réserves sur la valeur de la littérature moderne, la majorité des auteurs et des critiques s'accordent pour leur faire confiance et leur prédire un revirement plus ou moins prochain de leur goûth.
Ce sera le plus clair mérite de notre enquête d'avoir contribué à hâter la marche de cette évolution.
a « Dans une enquête touchant le sujet qui nous occupe, M. Jean Giraudoux avait donné, au mois de novembre dernier, une curieuse opinion »... Ainsi commençait l'article publié dans Les Cahiers de la République des lettres, des sciences et des arts, le 15 avril 1926 — que reprenaient en 1985 les Cahiers Jean Giraudoux, n° 14 (p. 69 à 73). Nous avions alors été incapables d'identifier, et donc de reproduire, cette enquête : « Malgré de nombreuses recherches, en particulier sur des pistes proposées par l'Ami du lettré pour 1926, dans la rétrospective de Gaston Picard : " Grands articles et grandes enquêtes de la saison ", il n'a pas été possible de retrouver la réponse faite par Giraudoux » — devions-nous constater (note 65 ; p. 72).
La perspicacité d'un de nos lecteurs, Jean Charpentier, maître de conférences à l'université François-Rabelais de Tours, a permis de trouver d'abord la piste, puis finalement l'article : il s'agissait d'une réponse à l'enquête organisée pour
Le Progrès civique par M. Charny, sur la jeune littérature de 1925.
Jean Charpentier — qui avait participé au colloque de Vichy de 1977, célébrant le vingtième anniversaire de la mort de Larbaud, possédait le volume des actes, publié sous le titre : Valery Larbaud et la littérature de son temps (Klincksieck, 1978). Une communication de M. Jean Noël donnait de très amples renseignements sur « Une Enquête anecdotique » à laquelle avaient participé, entre autres, Larbaud... et Giraudoux. C'est à cet article que nous empruntons l'essentiel de nos informations.
b É. Bouvier, maître de conférences à Montpellier, applaudissait en 1925 au triomphe de la jeune littérature. Mais le grand public, loin d'être touché par ces œuvres modernes, les rejetait : l'avant-garde, applaudie par le petit nombre des initiés, se trouvait ignorée par le gros des lecteurs, ou accusée de supercherie. « Émile Bouvier que ces questions intéressent et préoccupent décide de les soumettre, d'abord au public, puis au vu des avis recueillis, aux spécialistes de la critique littéraire, enfin aux écrivains eux-mêmes. » Jean Noël donne d'abondantes précisions sur les modalités de ce « sondage d'opinions ».
« Parmi " la foule des écrivains en marche vers de nouveaux horizons ", Émile Bouvier ne retenant comme dénominateur commun que le talent, fait un choix de dix-sept auteurs, [...] et de l'œuvre de chacun il détache un extrait. Il estime ainsi recueillir une image certes incomplète, mais fidèle, de la littérature encore d'avant-garde en 1925, qui a toutes chances, pense-t-il, d'être " la vérité littéraire de demain". Il soumet alors cet échantillon aux trente mille abonnés d'une revue,
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