Cahiers numero 2-3

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Ce double volume des Cahiers de Jean Giraudoux, consacré à Ondine, contient notamment des inédits de Paul Valéry : « Lettre à Jean Giraudoux, sur Simon le Pathétique », de Jean Giraudoux : « Lettre à une jeune fille qui devrait écrire », un témoignage de Louis Jouvet : « La décoration d'Ondine », ainsi que des essais et des études.

Publié le : vendredi 1 mars 1974
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246787808
Nombre de pages : 150
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UNE LETTRE INEDITE DE PAUL VALERY A JEAN GIRAUDOUX
présentée par Brett Dawson
Paris, le 1er janvier 1919
40, rue de Villejust
Monsieur,
Je n’ai pas le moindre espoir de vous faire le cadeau d’une surprise en vous écrivant que votre livre m’a charmé.
C’est presque le défaut de votre art que la certitude où il doit vous conduire, de prendre votre lecteur dans un réseau de soie. On n’use pas d’un système si savant et si souple de trouvailles, sans en connaître l’infaillibilité.
Si c’est même un défaut, j’avoue que ma nature l’aime, et par-dessus tout.
Mais mon ennui subsiste, de sentir que je n’ai rien de neuf à vous apprendre en vous communiquant mes impressions voluptueuses de Simon le Pathétique.
Ah ! si j’en parlais à d’autres que vous ! — Je vanterais cette prose insaisissable, mais qui saisit ; cette continuité d’agréments tous véritables, mais tous essentiels, dont le tissu est sans prix ; — cette légèreté, non sèche, mais élastique et vivante ; cette modulation perpétuelle du ton intellectuel au ton le plus sensuel, ou sensible, ou sentimental ; avec des rachats, des réserves, des substitutions imprévues si bien calculées...
C’est alors que mon correspondant se sentirait monter aux lèvres les attributs que demande votre talent, et que je lui donnerais ici même, — si la pudeur des épithètes ne s’accordait mieux à la très sincère estime.
Paul Valéry.
« L’idée de modulation comme je l’entends me ravit plus que toutes. »
Valéry,Cahiers, XXIII, 662.
Un seul principe semble avoir régi la façon dont Jean Giraudoux rédigeait, — et classait —, sa correspondance : c’était l’ordre dans le désordre. Point de fichier ordonné ; point de lettres rigoureusement et rituellement conservées ; point d’heures fixes auxquelles il se consacrait à la besogne d’écrire. Son courrier, rédigé souvent en vacances, en voyage, en cure thermale, dans des chambres d’hôtel, partait — quand il partait — au seul gré du hasard ou de quelque affaire importante. Certaines lettres, une fois commencées, traînaient parfois un mois avant de partir enfin, telle celle qu’il adressa à André Gide en 1910, assortie d’une postface hâtive et d’une date rectifiée.
Des lettres qu’il recevait de ses amis écrivains, Giraudoux ne semble avoir gardé que celles qui présentaient un intérêt tout particulier. Celles-là, il les classait, selon la méthode traditionnelle qui consiste à les insérer à l’intérieur des livres reçus, quelquefois en hommage, de ces mêmes amis. Ainsi l’on vient de découvrir dans la bibliothèque de Jean Giraudoux, plus de cinquante ans après, un pneumatique d’Alain-Fournier, une lettre de Valery Larbaud où Giraudoux note « Première lettre que j’ai reçue de Valery Larbaud », et, dans une édition de luxe de
La Jeune Parque, une lettre de Paul Valéry, qui est bien le plus bel et le plus juste hommage rendu à l’auteur de Simon le Pathétique par l’un de ses confrères. Elle mériterait de figurer, dans les Lettres à quelques-uns, aux côtés de celles qui étaient adressées à Léon-Paul Fargue, à Larbaud, à Pierre Loüys et à d’autres écrivains célèbres.
Phénomène curieux, mais souvent rencontré chaque fois qu’un grand esprit se penche sur une œuvre qui n’est pas la sienne, l’analyse qui en résulte peut jeter autant sinon plus de lumières sur le critique lui-même que sur l’œuvre critiquée.
Cette lettre, où Valéry communique ses « impressions voluptueuses » de Simon le Pathétique, n’est pas une exception ; c’est, en effet, une authentique page de Valéry, qui reflète ses préoccupations du moment et même les questions fondamentales qui ne cessèrent de dominer ses heures de réflexion pendant plus de cinquante ans. On y retrouve, dans un contexte nouveau, tous ces mots clés qui sont à la base de sa « philosophie » personnelle :
modulation, substitution, système, continuité. Il y loue l’élasticité du style de Giraudoux, qualité qu’il attribuait, entre autres, à Monsieur Teste1.
Le lien qui rattache ce texte inédit à La Jeune Parque, ouvrage qui parut en avril 1917 alors que Giraudoux travaillait toujours à Simon le Pathétique2, est manifeste, surtout en ce qui concerne les analogies musicales. En 1944, Valéry écrivait dans ses Cahiers :
L’idée vague (chez moi, ignorant cet art) et la magie du mot Modulation ont joué un rôle important — dans mes poèmes. La Jeune Parque fut obsédée par le désir de ce continuum — doublement demandé. D’abord, dans la suite musicale des syllabes et des vers, — et puis dans le glissement et la substitution des idées-images — suivant elles-mêmes les états de la conscience et sensibilité de la « Personne-qui-parle3 ».
Dans La Jeune Parque, la tentative poétique de Valéry se porta d’abord sur un problème de langage : il lui fallait trouver un langage capable d’exprimer à la fois les étapes successives dans le changement de la conscience de son héroïne et la préoccupation de cette conscience par elle-même. Sa solution consista en un système de « modulations », inspiré de la musique de Gluck et de Wagner (ses « modèles secrets », avouait-il dans une lettre à Aimé Lafont
4), ces « modulations » lui permettant de glisser presque imperceptiblement d’un ton à l’autre, d’une expérience à l’autre dans une suite harmonieuse. Valéry constate cette même modulation du ton dans le roman de Giraudoux : une « ... modulation perpétuelle du ton intellectuel au ton le plus sensuel, ou sensible, ou sentimental... », écrit-il. Cette modulation du « sublime » au « pathétique », aurait-il pu ajouter. En écrivant ainsi, il rend hommage à un écrivain qui a su le charmer, le prendre, lui Valéry, « dans un réseau de soie », et réaliser, dans un autre domaine que celui de l’esprit pur, ce « programme » que Valéry s’était proposé, dès 1900, dans ses Cahiers : « Trouver les modulations bonnes pour unir dans le même ouvrage les différentes activités — styles — moments d’un esprit — le mien5. »
Giraudoux, pour sa part, fit allusion à la qualité « musicale » de sa propre œuvre dans une interview qu’il accorda à Lucien Bourguès pendant les représentations de sa pièce
Siegfried. Cependant, tandis que Valéry était hanté par « la notion de récitatifs de drame lyrique (à une seule voix6) », Giraudoux devait chercher son inspiration plutôt dans la symphonie, et surtout dans la musique de Stravinski.
J’aime beaucoup la musique, disait-il, et même je conçois la composition littéraire comme une sorte de développement musical : La forme mouvante de la symphonie ou de la sonate me parait bien plus féconde et naturelle que la formule architecturale adoptée par la plupart des romanciers7.
Un second concept, non moins essentiel au système de Valéry, trouve son écho dans cette lettre : c’est celui de la substitution, terme qui pourrait presque remplacer, dans son vocabulaire hermétique, le mot « métaphore » s’il ne l’appliquait pas très souvent à la prose « pure ». Selon Valéry, le fait de
comprendre implique en nous le pouvoir ou la faculté « d’exprimer sous d’autres formes l’idée que le discours avait composée en nous » :
L’acte du langage accompli nous a rendus maîtres du point central qui commande la multiplicité des expressions possibles d’une idée acquise. En somme, le sens, qui est la tendance à une substitution mentale uniforme, unique, résolutoire, et l’objet, la loi, la limite d’existence de la prose pure8.
Concept essentiellement mathématique, l’idée de la « substitution » s’allie, chez Valéry, à celle de la « transformation » : l’opération par laquelle certaines données peuvent être transformées, ou substituées à d’autres, de façon à ce qu’elles soient plus facilement assimilées à notre système de connaissances déjà acquises. Connaître, disait Valéry, « c’est un acte de transformation. Qui change un ensemble
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