Cahiers numéro 22

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Le vingt-deuxième volume des Cahiers de Jean Giraudoux: Jean Giraudoux et le débat sur la ville 1928-1944

Publié le : mercredi 5 janvier 1994
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EAN13 : 9782246787877
Nombre de pages : 304
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LE COMBAT DE GIRAUDOUX
POUR
LES « DROITS URBAINS »
GIRAUDOUX
OU L'URBANISME SAUVEUR
par CÉCILE CHOMBARD-GAUDIN
CNRS
Entre 1928 et 1941, Giraudoux écrivit près de quarante articles sur l'urbanisme, la modernisation des villes et celle de la France. Il prononça en 1939 un cycle de conférences à l'Université des Annales qui furent réunies pour former l'ouvrage Pleins Pouvoirs.
La création d'une Ligue urbaine et rurale pour l'aménagement du cadre de la vie française en 1943 et la publication posthume de Sans pouvoirs en 1950 indiquent qu'il continua de se mobiliser sur ces thèmes jusqu'à la fin de sa vie, alors qu'il n'avait plus aucune fonction officielle depuis la démission du gouvernement Paul Reynaud, le 16 juin 1940, et qu'il avait pris ses distances avec le régime de Vichy.
Toutes ces activités n'ont laissé que peu de traces dans l'image un peu convenue et réductrice que l'on a aujourd'hui de l'écrivain. L'impossibilité d'accéder facilement aux articles de journaux parus sous sa signature explique sans doute en partie la méconnaissance de cet aspect surprenant de Giraudoux. L'ensemble des textes que nous présentons dans ce Cahier n'a en effet jusqu'à présent jamais été rassemblé, si l'on excepte deux tentatives partielles antérieures1
. C'est cette lacune que nous comblons aujourd'hui en proposant un corpus des articles recensés par Brett Dawson. D'autres seront peut-être peu à peu retrouvés. Notre conviction est que la découverte de cette irruption passionnée de Giraudoux dans les affaires de la cité modifie profondément le regard que l'on peut porter sur lui et sur son œuvre.
Couverture d'une brochure diffusée par la Ligue nationale contre le Taudis, en 1924. (Voir p. 26.)
La guerre de 1914-1918 a été à l'origine de la première rencontre de Jean Giraudoux et de Raoul Dautry, le futur ministre de la Reconstruction en 1945. Dautry rencontre l'écrivain, hospitalisé à Pau pour des séquelles de la guerre, en janvier 1918. « Dès cette première conversation, rapporte-t-il, que l'époque et le lieu orientèrent tout naturellement vers l'urbanisme et la reconstruction.... nous nous trouvions d'accord pour penser que tout imposait à notre génération le devoir de remodeler en la rebâtissant la Patrie meurtrie
2. »
A cette époque, Dautry était ingénieur principal de la voie au Chemin de fer du Nord et réfléchissait déjà à un projet de construction de logements pour les cheminots qui travaillaient à la modernisation et à l'extension du réseau3.
En dépit de leurs métiers très différents, Giraudoux et Dautry ont sûrement été rapprochés par une même conception de leur rôle. Chacun, en effet, se projette au-delà de la seule compétence « technique », qu'elle soit de l'écrivain ou de l'ingénieur.
Ils se sentent investis d'une mission particulière de formation des hommes. Car ils sont convaincus que progrès matériel et progrès de l'homme sont liés dans un rapport dialectique : le bénéfice du confort matériel, la jouissance d'un cadre de vie harmonieux se traduisent en dernier ressort par un épanouissement des qualités morales et intellectuelles des individus.
Dans son introduction à Pour une politique urbaine, Dautry a rappelé combien Giraudoux et lui-même avaient été influencés par les écrits de John Ruskin, dont ils avaient retenu « qu'il faut réaliser le beau pour atteindre le juste ». Les traductions et les études de l'œuvre de Ruskin s'étaient multipliées à la charnière du siècle 4 : Proust commence à traduire les Pierres de Venise
(paru en 1851 et 1853) à partir de 1899. Le moralisme de Ruskin exerce son influence notamment sur le mouvement des catholiques sociaux et Lyautey lui-même n'y fut pas insensible.
Si l'on en croit un souvenir évoqué par Urbain Cassan, ces réflexions ont dû souvent alimenter les discussions entre Giraudoux et Dautry : « Rappelle-toi Giraudoux, disait Dautry à Cassan, que nous avons ensemble eu la chance de convaincre facilement de l'importance de l'urbanisme et de l'habitat dans la condition humaine et qui, par ses conférences et ses écrits a, par la suite, largement et fructueusement répandu ces idées dans un public sensibilisé5. »
Les idées de Dautry sur le rôle social de l'ingénieur (comment ne pas penser à Lyautey et à son article « Du rôle social de l'officier », paru en 1891 dans la Revue des deux mondes)
se retrouvent dans son ouvrage Métier d'homme qui rassemble des conférences prononcées entre 1917 et 1935. Plus tard, l'architecte Albert Laprade écrira, parlant de Giraudoux, son condisciple du lycée de Châteauroux : « C'est lui ce poète [...] qui le premier exalta devant moi le " rôle social de l'architecte ". »
Giraudoux quant à lui s'est exprimé à plusieurs reprises sur le rôle qu'il considère être celui de l'écrivain, en particulier dans une conférence de 19356. A ses yeux cette mission est celle de « conseillère morale du pays » ; et il ajoute : « Elle est lourde, on passe difficilement du fauteuil académique à la chaise du prophète. » Or ce rôle, Giraudoux le revendique hautement comme l'héritage d'une longue tradition qui avait été abandonnée en France : « Alors que le régime politique francais décline toute liaison reconnue avec les écrivains,... alors qu'on peut dire qu'il a rompu ce concordat de l'esprit dont ses prédécesseurs, par leur amitié avec Ronsard ou Boileau, avec Chateaubriand ou Mérimée, avaient dégagé le style de la nation, il semble au contraire que tous ceux qui dans l'Etat sont chargés des responsabilités, officielles ou non, tous ceux aussi qui sont las de ne se voir guidés dans le siècle nouveau que par les spécialistes de la routine, ou découragés de se confier passionnément à ceux qui n'ont pas de passion, commencent à se demander si l'imagination ne serait pas en ce moment meilleure conseillère que l'habitude, et se tournent... vers les écrivains. La littérature cesse d'être en France cet agrément de salon qu'elle fut depuis le romantisme pour devenir une fonction de première nécessité. »
Cet état d'esprit n'a pu qu'être conforté par un certain nombre de circonstances à la fois personnelles et nationales : Giraudoux s'était orienté à l'Ecole normale supérieure vers l'agrégation d'allemand ; ses études furent pour lui l'occasion de plusieurs séjours en Allemagne, dont une année à Munich. On peut supposer qu'il eut l'occasion de lire les écrits de Riehl, considéré comme l'un des fondateurs de la géographie régionale allemande à laquelle il a donné une large dimension culturelle7. Giraudoux ne pouvait qu'être sensible à ce mélange entre histoire, paysage, patrimoine, tradition, folklore, que les Allemands rassemblent dans la notion de Heimatschutz. La recherche de l'identité nationale (mais aussi régionale) à travers tous ces éléments affleure dans les textes de Giraudoux et nous pensons que sa culture germanique y a joué un rôle certain.
Cette première expérience hors de France s'est enrichie au long de sa carrière professionnelle : reçu au concours des chancelleries du ministère des Affaires étrangères en 1910, il est nommé chef du service des Œuvres françaises à l'étranger en 1921, chef du service de Presse en 1924, et inspecteur général des postes diplomatiques et consulaires en 1934.
Ces fonctions successives l'amenèrent à effectuer de très nombreux voyages à l'étranger : Allemagne, Danemark, Grande-Bretagne, Suisse, Canada, Etats-Unis, Maroc, Proche-Orient, Pays baltes, Australie, Nouvelle-Zélande, Extrême-Orient. Et il est scandalisé par le contraste entre la situation de la France, pays vainqueur dans la guerre et celle de pays comme l'Allemagne dans le domaine de ce que l'on appellerait maintenant la qualité de la vie : dans un texte sur Berlin écrit en 1932, on est saisi par l'âpreté du ton : « Le mot banlieue, qui est le mot le plus prometteur et le plus allègrement riche de la langue allemande, est dans la nôtre le terme le plus terrible des vocabulaires de laideur et de deuils. Berlin était vaincu, ruiné, sans passé d'urbanisme, au milieu d'une lande et de marais. Paris était riche, victorieux... Paris n'est plus qu'une sorte de piège... ou la plus belle démonstration de congestion humaine. Pas un de ses organes qui ne soit déjà voué à l'atrophie... Les seuls espaces libres prévus y sont les cimetières... Honneur à la ville qui prévoit plus d'oxygène pour ses morts que pour ses enfants. » Tandis qu'une « cohorte d'architectes de talent... ont trouvé au cœur de Berlin ce que nos architectes n'ont trouvé qu'au Maroc, dans le sable et la brousse : l'espace, la tenue, la liberté
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